Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Articles tagués “corps

A première vue : la rentrée Actes Sud 2017

La fin des présentations de rentrée littéraire approche, et…

En attendant, causons des éditions Actes Sud, qui abordent leur première rentrée avec leur patronne à la tête du Ministère de la Culture – ce qui n’a aucun rapport, certes. A vrai dire, je glose et tournicote parce que je ne sais pas bien dans quel sens prendre le programme de la maison arlésienne, gros plateau qui fait la part belle à la littérature étrangère (sept titres) et avance quelques auteurs importants – dont deux retours attendus, ceux de Don DeLillo et Kamel Daoud. Bref, l’assiette est bien remplie et présente joliment, reste à savoir si les mets seront de qualité.

Daoud - Zabor ou les psaumesSHÉHÉRAZADE : Zabor ou les Psaumes, de Kamel Daoud
Après un recueil de nouvelles salué d’un succès d’estime, Kamel Daoud a fracassé la porte de la littérature francophone avec Meursault, contre-enquête, premier roman choc en forme de réécriture de L’Étranger de Camus du point de vue arabe. Connu pour l’exigence de sa pensée, le journaliste algérien est forcément très attendu avec ce deuxième roman racontant l’histoire d’un homme qui, orphelin de mère et négligé par son père, se réfugie dans les livres et y trouve un sens à sa vie. Depuis, le seul sens qu’il donne à son existence est le geste d’écriture. Jusqu’au jour où son demi-frère, qu’il déteste, l’appelle au chevet de son père mourant…

Lafon - Mercy, Mary, PattySTARMANIA : Mercy, Mary, Patty, de Lola Lafon
Révélée elle aussi grâce à son précédent roman, La Petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon s’empare d’un fait divers américain qui a défrayé la chronique dans les années 1970 : l’enlèvement de Patricia Hearst, petite-fille du magnat de la presse William Randolph Hearst (qui avait en son temps inspiré Orson Welles pour son Citizen Kane), par un groupuscule révolutionnaire ; à la surprise générale, la jeune femme a fini par épouser la cause de ses ravisseurs et été arrêtée avec eux. Une professeure américaine, assistée d’une de ses étudiantes, se voit chargée par l’avocat de Patricia de réaliser un dossier sur cette affaire, pour tenter de comprendre le revirement inattendu de l’héritière.

Ferney - Les bourgeoisC’EST COMME LES COCHONS : Les Bourgeois, d’Alice Ferney
Les Bourgeois, ce sont dix frères et sœurs nés à Paris entre les deux guerres mondiales. À leur place dans les hautes sphères, ils impriment le cours de l’Histoire de leurs convictions et de leurs actes. En suivant les trajectoires de cette fratrie, Alice Ferney retrace les énormes bouleversements du XXème siècle, des gigantesques conflits planétaires à l’avènement des nouvelles technologies en passant par mai 68 et les décolonisations.

Ducrozet - L'Invention des corpsTHE CIRCLE : L’Invention des corps, de Pierre Ducrozet
En septembre 2014, une quarantaine d’étudiants mexicains sont enlevés et massacrés par la police. Rescapé du carnage, Alvaro fuit aux États-Unis, où il met ses compétences d’informaticien au service d’un gourou du Net fasciné par le transhumanisme. Une réflexion pointue sur les risques et dérives de notre monde ultra-connecté et amoralisé.

Dion - ImagoRELAX, DON’T DO IT : Imago, de Cyril Dion
Un jeune Palestinien pacifiste quitte son pays et traverse l’Europe à la poursuite de son frère, parti commettre l’irréparable à Paris, dans l’espoir de l’empêcher de passer à l’acte. Un premier roman qui tutoie l’actualité. Risqué ?

Gallay - La Beauté des joursLA VIE PAR PROCURATION : La Beauté des jours, de Claudie Gallay
Heureuse en mariage, mère comblée de deux filles jumelles désormais étudiantes, Jeanne mène une existence paisible. La découverte de l’œuvre de l’artiste Marina Abramovic lui ouvre la porte d’autres possibles où l’imprévu est roi.

*****

Delillo - Zéro KPROMETHEUS : Zéro K, de Don DeLillo
(traduit de l’américain par Francis Kerline)
Le dernier roman de Don DeLillo, Cosmopolis (adapté au cinéma par Cronenberg avec Robert Pattinson), date en France de 2012. C’est donc le retour attendu d’un auteur américain exigeant, très soucieux de la forme et porteur d’une vision ténébreuse des États-Unis en particulier et du monde en général.
Pas d’exception avec ce nouveau livre : Zéro K y est le nom d’un centre de recherches secret qui propose à ceux qui le souhaitent de s’éteindre provisoirement, de mettre leur vie en stand by en attendant que les progrès de la science permettent de prolonger l’existence et d’éradiquer les maladies. Un homme richissime, actionnaire du centre, décide d’y faire entrer son épouse, condamnée à court terme par la science, et convoque son fils pour qu’il assiste à l’extinction programmée de la jeune femme…
Un sujet déjà abordé en littérature ou au cinéma, mais dont on espère que DeLillo le poussera dans ses derniers retranchements philosophiques.

Zeh - BrandebourgDU VENT DU BLUFF DES MOTS : Brandebourg, de Julie Zeh
(traduit de l’allemand par Rose Labourie)
Des Berlinois portés par une vision romantique de la campagne débarquent dans un village du Brandebourg, État de l’ex-R.D.A., avec sous le bras un projet de parc éolien qui n’enthousiasme guère les paysans du coin. Une lutte féroce débute entre les deux clans, attisée par une femme qui manipule volontiers les sentiments des uns et des autres pour en tirer profit… La plume mordante et le regard acéré de Julie Zeh devraient s’épanouir au fil des 500 pages de ce concentré d'(in)humanité dans toute sa splendeur.

Clemot - PolarisALIEN 28 : Polaris, de Fernando Clemot
(traduit de l’espagnol par Claude Bleton)
Océan Arctique, 1960. Dans un vieux rafiot au mouillage devant l’île de Jan Mayen, dans un paysage fermé, glacial et désertique, le médecin de bord est confronté à la folie inexplicable qui a gagné l’équipage (résumé Électre). La mer, le froid, un huis clos flippant sur un bateau… Pitch court, tentation forte !

Trevi - Le Peuple de boisGOOD MORNING ITALIA : Le Peuple de bois, d’Emanuele Trevi
(traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli)
En Calabre, un prêtre défroqué anime une émission de radio où son esprit satirique s’en donne à cœur joie. Si les auditeurs suivent et se réjouissent de sa liberté de ton, les puissants grincent des dents…

Affinity K - MischlingL’ANGE DE LA MORT : Mischling, d’Affinity K
(traduit de l’américain par Patrice Repusseau)
Le terme « Mischling » en allemand désigne les sang-mêlé. C’est parce qu’elles en sont que deux sœurs jumelles sont envoyées à Auschwitz et choisies par le docteur Mengele pour mener sur elles ses terrifiantes expériences. Pour résister à l’horreur, les fillettes de douze ans se réfugient dans leur complicité et leur imagination. Peu avant l’arrivée de l’armée russe, l’une des deux disparaît ; une fois libérée, sa sœur part à sa recherche… Terrain très très glissant pour ce roman, tant il est risqué de « jouer » avec certains sujets. Auschwitz et les expériences de Mengele en font partie.

El-Thouky - Les femmes de KarantinaOÙ TOUT COMMENCE ET TOUT FINIT : Les femmes de Karantina, de Nael al-Toukhy
(traduit de l’arabe (Égypte) par Khaled Osman)
Saga familiale sur trois générations dans une Alexandrie parallèle et secrète, ce roman offre une galerie de personnages truculents tous plus en délicatesse avec la loi les uns que les autres (résumé éditeur).

CRIME ET CHÂTIMENT : Solovki, de Zakhar Prilepine
(traduit du russe par Joëlle Dublanchet)
Attention, pavé ! L’écrivain russe déploie sur 830 pages une vaste histoire d’amour entre un détenu et sa gardienne, et une intrigue puissamment romanesque pour évoquer l’enfer des îles Solovki, archipel situé dans la Mer Blanche au nord-ouest de la Russie où un camp de prisonniers servit de base et de « laboratoire » pour fonder le système du Goulag.

Publicités

A première vue : la rentrée Seuil 2017

Avec neuf romans annoncés, dont trois étrangers (et demi, si on compte Charif Majdalani), les éditions du Seuil font partie des grosses écuries relativement raisonnables de cette rentrée littéraire 2017. En alignant seulement deux premiers romans, elles s’appuient davantage sur les valeurs sûres de la maison, tout en accompagnant avec sérieux des auteurs ayant déjà commencé à faire leurs preuves. Bref, c’est une rentrée pro, qui contient son petit lot de séduction potentielle. Et une nouveauté de l’immense Ron Rash, ce qui suffirait à rendre indulgent pour tout le reste.

Rash par le vent pleure.inddSUMMER OF LOVE : Par le vent pleuré, de Ron Rash (lu)
(traduit de l’américain par Isabelle Reinharez)
Si vous ne connaissez pas encore Ron Rash, conseil d’ami, ne tardez plus à découvrir son œuvre. Pour moi, c’est l’un des plus grands auteurs américains contemporains, tout simplement. Et il le prouve à nouveau avec ce nouveau titre (qui en français n’a rien à voir avec le sobre The Risen original), alors même que l’on pourrait croire l’histoire déjà lue. Tout tient à son écriture, minérale, fine, et à la dextérité avec laquelle il campe les mentalités et les errements de ses personnages, au fil d’une narration impeccablement maîtrisée.
Tout commence lorsque la rivière qui borde une petite ville tranquille des Appalaches rend les restes de Ligeia, une jeune fille disparue depuis plus de quarante ans. Cet événement macabre résonne particulièrement dans la vie de Bill et Eugene, deux frères qui ont frayé dangereusement avec Ligeia durant l’été 1969. A l’époque, alors adolescents, ils avaient découvert à son contact sulfureux les vertiges du « Summer of Love », dont ils étaient d’autant plus éloignés qu’ils vivaient alors sous la coupe de leur grand-père, médecin tyrannique qui régnait en maître ombrageux sur leur ville…

Norris - Ce qu'on entend quand on écoute chanter les rivièresCOLLISION : Ce qu’on entend quand on écoute chanter les rivières, de Barney Norris
(traduit de l’anglais par Karine Lalechère)
A croire que les traducteurs du Seuil se sont donné le mot cette année pour pondre des titres alambiqués… Cela dit, l’original n’était pas mal non plus : Five Rivers Met on a Wooded Plain – mais avait le mérite de se raccrocher à l’histoire. Soit le destin de cinq personnages sans rapport les uns avec les autres, qui va changer en raison d’un accident de voiture se produisant à Salisbury, non loin de la célèbre cathédrale. Cinq personnages, évoquant les cinq rivières qui se rejoignaient jadis à l’endroit où se dresse aujourd’hui la ville… Bref, la vie n’est pas un long fleuve tranquille, comme dirait l’autre.

Vasquez - Le Corps des ruinesMYTHO : Le Corps des ruines, de Juan Gabriel Vasquez
(traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon)
Lors d’une soirée, l’auteur rencontre Carlos Carballo, qui l’entretient avec passion de différents crimes commis contre des personnalités politiques, en brandissant le spectre de la théorie du complot pour dénoncer ce qu’il affirme être des mensonges d’État. D’abord ulcéré par le personnage, Vasquez cède pourtant bientôt à la curiosité – et si Carballo était un personnage de roman rêvé ? C’est le début d’une plongée en eaux troubles au cours de laquelle le romancier, aspiré par son sujet, frôle la noyade… A l’image d’autres grands écrivains espagnols (Javier Cercas, Antonio Munoz Molina), Vasquez mêle fiction, enquête, histoire et réflexion sur l’écriture.

Majdalani - L'Empereur à piedTHE TREE OF LIFE : L’Empereur à pied, de Charif Majdalani
Auteur libanais de langue française, Charif Majdalani a rencontré un beau succès avec son précédent roman, Villa des femmes. Du côté du Seuil, on espère donc une confirmation grâce à cette épopée familiale qui commence au XIXème siècle, dans les montagnes du Liban, où apparaît un homme venu fonder là son domaine et sa filiation. Surnommé l’Empereur à pied, il impose à sa descendance une règle drastique : un seul par génération sera autorisé à se marier et à avoir des enfants ; ses frères et sœurs, s’il en a, seront simplement appelés à l’assister dans la gestion des biens familiaux. Entre respect de l’interdit et exercice du libre arbitre, les pousses de l’arbre généalogique arpentent le monde, jusqu’à ce que le dernier héritier revienne au Liban à l’orée du XXIème siècle pour se confronter définitivement à son lourd passé.

*****

Deville - Taba-TabaHEXAGONE : Taba-Taba, de Patrick Deville
Grand nom de l’exofiction, genre hybride qui transforme le réel et l’Histoire en matière littéraire, Patrick Deville a fait de la planète son terrain de jeu. Cette fois, c’est pourtant la France qu’il arpente, entre ses frontières bien sûr, mais aussi – on ne se refait pas – dans le monde entier, en suivant notamment les politiques coloniales du pays.
Tout commence en 1960, dans un hôpital psychiatrique, où le fils du directeur rencontre un Malgache qui répète en boucle une expression énigmatique : « Taba-Taba ». En tirant ce fil ténu, Deville déroule ensuite une longue bobine qui va de Napoléon III aux attentats de novembre 2015. Une fresque très ambitieuse, qui devrait valoir à son auteur de figurer à nouveau sur les listes de prix à la fin de l’année – et pourquoi pas, de rafler enfin un Goncourt qu’il a déjà frôlé.

Adimi - Nos richessesL’ENVERS ET L’ENDROIT : Nos richesses, de Kaouther Adimi (en cours de lecture)
Troisième roman de la jeune auteure (31 ans) née à Alger, qui relate la fondation en 1936 dans sa ville natale de la librairie « Les vraies richesses », établie par Edmond Charlot avec l’ambition de servir de révélateur et de relais pour la culture méditerranéenne. Ce sera une réussite, puisque Charlot publiera l’année suivante le premier texte d’un certain Albert Camus, entre autres choses.
En parallèle, la romancière nous transporte en 2017, où un étudiant indifférent à la littérature est chargé de vider et rénover la librairie à l’abandon pour la transformer en magasin de beignets. Mais le vieux gardien des lieux veille, bien décidé à ne pas lui faciliter la vie… Les premières pages sont extrêmement fluides et séduisantes, belle surprise à prévoir.

Sorman - Sciences de la viePAS DE PEAU : Sciences de la vie, de Joy Sorman
Avec cette histoire de malédiction familiale frappant les filles aînées de maladies rares ou improbables, Joy Sorman, transfuge de Gallimard, poursuit son exploration littéraire du corps. On avait beaucoup aimé La Peau de l’ours pour son côté singulier et son ton de conte, on attend donc avec curiosité de découvrir cette nouvelle page d’une œuvre déjà maîtrisée.

Thomas - Souvenirs de la marée basseL’EFFET AQUATIQUE : Souvenirs de la marée basse, de Chantal Thomas
Connue et appréciée pour ses romans historiques (dont Les adieux à la reine), Chantal Thomas change de registre pour signer un récit consacrée à sa mère, Jackie, pour qui nager était vital, l’exercice le plus intense de sa liberté. On l’aime bien, Chantal Thomas, hein. Mais là, on a trop de choses à lire plus attirantes.

Lopez - FiefL’ESQUIVE : Fief, de David Lopez
L’unique premier roman de la rentrée française du Seuil nous emmène dans une banlieue campagnarde, au contact de jeunes gens qui y vivotent, fument, jouent aux cartes et font pousser de l’herbe, tout en cultivant leur identité propre par le langage.


A première vue : la rentrée Rivages 2015

Pour leur troisième rentrée littéraire automnale (après avoir notamment lancé l’extraordinaire Faillir être flingué de Céline Minard il y a deux ans), les éditions Rivages ont le bon goût de ne pas surcharger de travail les libraires en ne proposant que deux romans français et deux étrangers. Ouf !
Il faut doublement les saluer, car elles ont de plus le courage de sortir côté français deux premiers romans, ce qui représente tout de même un drôle de pari de nos jours…

les loups a leurs portes.inddSHYAMALANESQUE : Les loups à leur porte, de Jérémy Fel (en cours de lecture)
Les premières pages de ce roman m’ont irrésistiblement fait penser au Village, le film poisseux de M. Night Shyamalan (mais si, vous savez, l’ancien réalisateur prodige de Sixième Sens transformé en tâcheron épouvantable depuis quelques nanars affligeants) : atmosphère rurale, menace sourde lorsque la nuit tombe, créature angoissante… Ce n’est que le début et cela ne présage en rien de la suite, que l’éditeur présente comme une exploration de « la face monstrueuse du self made man américain ». À mi-lecture désormais, le pari semble tenu, et ce livre s’annonce bluffant, moins pour son style que pour sa construction très élaborée et sa réflexion sur la violence et les zones d’ombre que chaque être humain porte en lui.

mary.inddNEW YORK, NEW YORK : Mary, d’Emily Barnett
Comme son petit camarade de rentrée, cet autre premier roman prend les États-Unis pour cadre, et la Grosse Pomme en particulier, puisque c’est là, dans le New York d’après-guerre, qu’évolue l’héroïne. Enfance, adultère, maternité et filiation sont les thèmes annoncés du livre.

*****

rush_corps_def.inddRÉTROVISEUR : Corps subtils, de Norman Rush
(traduit de l’américain par Hélène Papot)
Norman Rush, né en 1933, est un écrivain tardif, puisqu’il a commencé à écrire alors qu’il allait sur ses soixante ans. On le retrouve ici mettant en scène un groupe d’amis quinquagénaires qui, à l’occasion de la mort de l’un d’eux et découvrant de lui une part d’ombre inconnue, ce qui les pousse à repenser leurs 20 ans. Rien d’original sur le papier, certes.

sheers_homme_def.inddDOUBLE FACE : J’ai vu un homme, d’Owen Sheers
(traduit de l’anglais par Mathilde Bach)
Qui est réellement Michael ? Un homme brisé par la mort de sa femme, reporter de guerre tuée au Pakistan ? Ou un personnage beaucoup moins recommandable, capable de s’introduire chez ses voisins londoniens un jour où ils sont absents ? Un pitch intriguant pour ce deuxième roman d’Owen Sheers.


A première vue : la rentrée Zulma 2015

L’année dernière, les éditions Zulma nous avaient mis K.O. de bonheur avec L’Île du Point Némo, l’extraordinaire roman d’aventures de Jean-Marie Blas de Roblès. Rien d’aussi affolant en perspective (quoique…) dans cette rentrée 2015, mais de possibles jolies choses tout de même, avec deux romans français – signés du même auteur – et trois étrangers.

LaSolutionEsquimauAWCOUP DOUBLE : Corps désirable et Ma, d’Hubert Haddad
Écrivain fort productif, Hubert Haddad truste à lui seul la rentrée française Zulma avec deux textes très différents. Corps désirable envisage les conséquences morales et éthiques d’une greffe de tête, tout en plongeant à corps perdu dans les sensations de ses personnages.
Quant à Ma, il ramène Haddad sur le territoire familier, japonais et spirituel, du Peintre d’éventail, l’un de ses plus gros succès : après une histoire d’amour brève et intense avec une universitaire spécialiste du poète haïkiste Santoka, Shoichi se lance dans les pas de trois grands maîtres du haïku, dont Basho.

LeVieuxJardinAW+CONTES DES SEPT JOURS ET SEPT NUITS : Le Jardin des Sept Crépuscules, de Miquel de Palol
(traduit du catalan par François-Michel Durazzo)
Si un roman Zulma pouvait cette année égaler l’extase procurée par L’Ile du Point Némo, ce pourrait être ce somptueux pavé de 1152 pages ! Construit sur un principe de narration connu mais virtuose (quelques personnages réunis par une nécessité majeure dans un lieu clos se racontent des histoires pendant sept jours et sept nuits), il permet à Miquel de Palol un enchâssement de récits extraordinaires menant à la révélation d’un mystère final… Pour la taille de la bête et sa construction, une sacrée aventure de lecture en perspective !
(en librairie le 1er octobre)

LaSolutionEsquimauAWMICROCOSMOS : Les nuits de laitue, de Vanessa Barbara
(traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec)
Le premier livre de cette jeune romancière brésilienne nous plonge dans une communauté de délicieux doux-dingues, entre le facteur qui échange les courriers pour favoriser le lien social, un centenaire japonais convaincu que la Seconde Guerre mondiale n’est pas terminée, un passionné de romans noir paranoïaque ou une propriétaire de chihuahuas hystériques… Un petit roman que l’on attend plein de chaleur, d’humour et d’humanité.

love-is-power-ou-quelque-chose-comme-caLAGOS CLUB : Love is Power, ou quelque chose comme ça, de A. Igoni Barrett
(traduit de l’anglais (Nigeria) par Sika Fakambi)
Zulma est aussi l’une des rares maisons à proposer régulièrement des auteurs africains contemporains. Démonstration avec ce roman qui, à travers l’histoire d’un policier abusif et de sa famille, donne à voir le Lagos d’aujourd’hui.


Le Corps des libraires, de Vincent Puente

Signé Bookfalo Kill

Si vous fréquentez régulièrement ces hauts lieux de perdition (en tout cas pour qui aime vraiment les livres) que sont les librairies, vous n’êtes pas sans savoir que ceux qui les animent, ces drôles de bestioles dénommées libraires, sont pour la plupart des névropathes en puissance. Néanmoins, aucun de ceux que vous avez pu croiser durant vos pérégrinations ne peut être aussi bizarre ou iconoclaste que ceux présentés dans le Corps des libraires – qui, en dépit de son titre, n’est pas un essai d’anatomie commerçante, précisons-le d’emblée.

Puente - Le Corps des librairesAinsi, la librairie l’Ectoplasme, à Strasbourg, ne vend que des « fantômes », c’est-à-dire des faux livres destinés à faire joli dans une bibliothèque (ou à faire croire que vous êtes un gros lecteur alors que le dernier roman que vous ayez terminé était sans doute signé Enyd Blyton). Ou encore, à Saragosse, trois libraires affirment pouvoir deviner ce que vous souhaitez lire rien qu’en vous dévisageant ; ensuite ils vous imposent un livre, et malheur à celui qui refusera de l’acheter !
Une petite dernière ? Alors, pour le plaisir : à Ferrare, la librairie Maratoneta vous propose, soit d’acheter honnêtement votre livre, soit de tenter de le voler, la gageure pour le gagner officiellement étant d’échapper à la vélocité de libraires sévèrement formés à la course à pied ; en cas d’échec, il faudra s’acquitter de quatre fois le montant de l’ouvrage choisi…

D’une langue alerte et élégante, pleine de poésie et d’une délicieuse dérision, Vincent Puente (lui-même libraire, on ne se refait pas) dresse l’inventaire pince-sans-rire de ces magasins à nul autre pareil – et pour un certain nombre d’entre eux, heureusement… Son humour un rien dandy y fait souvent mouche, tandis que l’auteur joue des codes de l’érudition au fil de portraits loufoques ou de visites guidées dans des lieux aussi uniques qu’improbables.
Pas besoin d’être bibliophile pour apprécier cette exploration, c’est de l’insondable bizarrerie humaine dont il est question ici, et l’on se régale à chaque chapitre du coup d’œil fantasque de l’auteur.

Ah, tout de même, une dernière précision : Vincent Puente a précédemment écrit un livre intitulé Anatomie du faux.
Voilà.

Le Corps des libraires, de Vincent Puente
  Éditions La Bibliothèque, 2015
ISBN 978-2-909688-71-8
122 p., 12€


Luz, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

C’est le début de l’été. Un dimanche caniculaire, Luz, 14 ans, profite de la première occasion qui se présente pour fausser compagnie à sa famille, surtout aux adultes confits dans la paresse et les excès de table. Et surtout à Frédéric Vanier, le meilleur ami de son père, qui s’intéresse soudain de trop près à elle…
Descendue au bord de la Volte, la rivière voisine, pour s’y baigner, Luz rencontre Thomas, un garçon qui lui plaît beaucoup, accompagnée de Manon, l’une de ses camarades de classe, beaucoup plus populaire qu’elle. Les deux filles ne s’apprécient guère, mais le trio décide tout de même de se rendre ensemble dans un coin sauvage et préservé car difficile d’accès, pour s’y baigner en toute tranquillité. Mais des copains de Thomas débarquent bientôt, menaçant un après-midi d’été qui avait pourtant tout pour être parfait…

Avec Zone Est, superbe roman d’anticipation dans la veine de Philip K. Dick, et Les visages écrasés, intraitable roman noir sur la déshumanisation du travail, Marin Ledun a marqué l’année 2011. Auteur engagé comme on n’en fait – hélas – plus guère, écrivain protéiforme à la plume acérée, il a clairement franchi un cap, que son incursion dans le genre du roman pour ados confirme. Aussi surprenant que cela puisse paraître.
On retrouve dans Luz son style acéré, qui nous permet dès le début du roman de nous plonger dans une atmosphère estivale à la fois familière et douce-amère :

« Des éclats de rire et des bruits de pas résonnent quelque part dans la maison. Premier dimanche des vacances d’été. Fenêtres et portes entrouvertes laissent filtrer un léger courant d’air qui apporte une illusion de fraîcheur. (…) Il est presque quatre heures de l’après-midi et les adultes sont encore affalés à table, à l’ombre du mûrier. La plupart des hommes sont ivres, les femmes feignent de trouver ça normal et contemplent les cadavres de bouteilles d’un œil vide de toute expression. »

Sous couvert d’un bref suspense au parfum d’aventure (l’histoire se déroule sur quelques heures), Marin Ledun imbrique avec finesse plusieurs thématiques majeures de l’adolescence : découverte de soi, de son corps, du désir – le sien et celui des autres ; rapports familiaux complexes ; difficulté de se faire entendre et comprendre ; expérimentation des limites, jeu avec les interdits…
Auteur tout sauf angélique, Marin traite ces sujets sans compromission, avec un réalisme parfois cruel mais jamais excessif. On croit à ses personnages, ados un peu perdus et bouleversés. On s’attache à Luz, gamine animée d’une rébellion très pure. On tremble pour elle lorsque le péril survient, brutal et inattendu.

Un roman bref mais riche et intense. Une belle réussite, à partir de 13 ans.

Luz, de Marin Ledun
Éditions Syros, collection Rat Noir, 2012
ISBN 978-2-7485-1180-2
117 p., 14€


Journal d’un corps, de Daniel Pennac

Signé Bookfalo Kill

C’est l’histoire d’un projet insensé, qui commence par un événement presque anodin. Le narrateur a douze ans, il est scout. Au cours d’un jeu, il est « fait prisonnier » et ligoté à un arbre par ses adversaires. Une fourmi commence à grimper sur sa jambe, il se rend compte qu’il est attaché à proximité d’une fourmilière et la panique le saisit : et si les insectes le dévoraient avant qu’on vienne le chercher ? Lorsqu’on le retrouve, il s’est littéralement fait dessus.
Viré des scouts, il décide de commencer à écrire le journal – mais pas n’importe quel journal, et surtout pas un journal intime au sens classique du terme : non, il s’agit du journal de son corps. Car, dans cet événement, ce qui l’a frappé n’est pas tant d’avoir été viré des scouts – une fierté pourtant – que de constater sa peur et la réaction incontrôlable de son corps lors de la manifestation de celle-ci.
Ce journal, il le tiendra jusqu’à sa mort, 75 ans plus tard.

Étonnant, très étonnant roman. Ambitieux, également. Daniel Pennac, dont on pourrait penser qu’il n’a plus grand-chose à prouver (cliché idiot, il faut l’avouer : comme si un auteur, un vrai, pouvait jamais avoir fait le tour de ses défis…), a mis quatre ans à l’écrire. On peut comprendre pourquoi. Le projet est vaste : explorer les mille et une surprises du corps, ses révélations, ses évolutions, de la puissance insouciante de l’adolescence aux défaites successives de la vieillesse. Le tout sans pathos, sans fausse pudeur non plus, en essayant d’être complet sans pour autant tomber dans l’exposé façon Larousse médical.
A la clef, il y a une idée : parler de ce dont on ne parle pas. A notre époque ouverte à tous les vents, il n’y a plus grand-chose de tabou. Le corps, fondement de notre existence, en reste pourtant un. Certes, le corps n’a jamais été aussi bien connu, examiné, analysé, grâce aux progrès fulgurants de la science et de la médecine. Certes, le corps n’a jamais été aussi exposé, dans les films, à la télévision, sur Internet (avec la banalisation de l’accès au porno).
Mais tout ceci est superficiel. Dès qu’on touche à une intimité que nous partageons tous, du fécal au sexuel en passant par la maladie, on est embarrassé, on détourne la tête, on se bouche les oreilles. Causons d’autre chose, d’accord ?

Pennac ne cède jamais rien à son projet initial. On sent que le sujet l’inspire ; après des débuts un peu fastidieux (l’enfance, assez agaçante), sa plume brille, trouvant l’équilibre entre la forme propre du journal et un style littéraire. L’auteur demeure auprès du corps, ne s’en écartant jamais pour élargir le propos, replacer la narration dans le contexte historique, sauf quand celui-ci influe sur le physique (la blessure du narrateur au cours de son activité de résistant, durant la Seconde Guerre mondiale). Les années passent, et ce sont celles du corps, rien d’autre. Tout y passe, et on ne peut qu’admirer la maestria avec laquelle Daniel Pennac contourne les clichés, notamment en matière de sexe.
Voir à ce sujet un éloge de la masturbation à la fois sensuel et précis comme une notice Ikea (p.83-84) ; ou l’hilarant « Jeu de l’oie du dépucelage » qui s’ensuit (p.86-88) ; ou encore le superbe enchaînement célébrant la rencontre entre le narrateur et Mona, la femme de sa vie (p.144-148, avec cette chute magnifique : « J’ai trouvé ma femelle et depuis que nous partageons la même couche, rentrer chez moi c’est regagner ma tanière.« )

Mais la littérature est là, avec ses artifices, pour nous épargner le pensum d’une froide relation clinique. Autour du narrateur, il y a de nombreux personnages, souvent truculents (Manès, Violette, Fanche…), qui nous renvoient à l’univers familier de Pennac. Ce dernier ne retrouve pas pour autant la verve malaussenienne, mais ce n’était sans doute pas son objectif. On sent que, pour atteindre son but, il a privilégié une maîtrise qui laisse peu de place à l’improvisation.

Et on atteint ici pour moi la limite de l’exercice : la forme du journal fragmente la lecture et peine parfois à maintenir un fil rouge qui maintienne le lecteur en intérêt. Sur 400 pages, il y a en quelques-unes que j’ai laissé filer, de peur de décrocher. Pour autant, je ne crois pas avoir manqué quoi que ce soit d’essentiel… Et d’ailleurs, il faut croire que l’idée a effleuré Pennac, puisque ce dernier a ajouté à la fin un index des manifestations du corps évoquées dans le roman, avec les renvois aux pages correspondantes. Une manière de suggérer que l’on peut également picorer dans son livre, dans le désordre, en fonction de ce qui nous intéresse.

Quand on n’est pas trop hypocrite, on a coutume de dire que, dans tous les grands livres, il y a des passages ennuyeux, des longueurs, des moments d’absence. Si c’est le cas (et je pense que ça l’est, expériences à l’appui), alors ce Journal d’un corps est un grand livre. En tout cas, c’est un roman dont l’ambition mérite à elle seule qu’on s’y arrête.

Journal d’un corps, de Daniel Pennac
Éditions Gallimard, 2012
ISBN 978-2-07-012485-5
390 p., 22€