Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Gallmeister 2017

Toujours dévouées à l’Amérique, les éditions Gallmeister voient apparaître dans leurs propositions de rentrée la patte de François Guérif, ancien grand patron du catalogue noir des éditions Rivages. En effet, ce dernier rejoint l’éditeur à la patte d’ours avec l’un de ses auteurs et la réédition d’un grand texte de la littérature américaine. A côté de cela, il faudra garder à l’œil le talent de défricheur d’Oliver Gallmeister qui, après le succès marquant de Dans la forêt de Jean Hegland en début d’année, lance une nouvelle romancière dont on parlera sûrement – même si, de notre côté, nous ne crierons pas au génie cette fois-ci.

Fridlund - Une histoire des loupsTHE HAND THAT ROCKS THE CRADLE : Une histoire des loups, d’Emily Fridlund (lu)
(traduit de l’américain par Juliane Nivelt)
Une adolescente, Madeline, entre peu à peu dans la vie d’une famille qui vient d’emménager en face de chez elle, de l’autre côté d’un lac. Tandis que le père s’absente souvent, Madeline s’occupe de plus en plus du petit garçon de la famille, sans se douter de ce qui se trame dans ce foyer beaucoup moins innocent qu’il n’y paraît… D’emblée, le ton de la romancière s’avère inhabituel, un peu dérangeant ; mais le trouble n’opère pas longtemps. J’ai vite fini par m’ennuyer dans ce premier roman qui ne raconte pas grand-chose et tire en longueur une intrigue prévisible. Pas convaincu du tout.

Stegner - L'Envers du tempsTHUNDER ROAD : L’Envers du temps, de Wallace Stegner
(traduit de l’américain par Eric Chedaille)
De Wallace Stegner, romancier sans doute trop méconnu chez nous, Gallmeister ajoute ce titre inédit qui fait suite à son chef d’œuvre d’inspiration autobiographique, La Montagne de sucre. On y retrouve son double romanesque, Bruce Mason, de retour dans sa ville natale, Salt Lake City, qu’il avait quittée adolescent avec la rage au ventre et la volonté de réussir. Tout en organisant les funérailles de sa tante, il se confronte aux souvenirs de sa jeunesse.

Boyle - Tout est briséLIKE A ROLLING STONE : Tout est brisé, de William Boyle
(traduit de l’américain par Simon Baril)
François Guérif avait désigné Gravesend, le premier roman de William Boyle, comme numéro 1000 de la collection Rivages/Noir. Un choix symbolique qui prouvait la confiance placée par l’éditeur dans son auteur – confiance qui se perpétue donc chez Gallmeister. Boyle nous ramène à Gravesend, quartier pauvre de Brooklyn, où Erica tente de tenir entre son père qui sort de l’hôpital et son fils Jimmy qui revient après une longue errance à travers le pays. Un retour bien compliqué néanmoins, car Jimmy étouffe à Brooklyn et n’entend pas y rester…

Cooper- Le Dernier des MohicansI AM NATIVE AMERICAN : Le Dernier des Mohicans, de James Fenimore Cooper
(traduit de l’américain par François Happe)
Les cinéphiles ont sûrement en tête le visage de Daniel Day-Lewis, héros de l’adaptation sur grand écran de ce livre fondateur de la littérature américaine. Paru en 1826, le roman de Cooper n’avait pas connu de traduction intégrale en français depuis… 1830 ! Par la volonté de Guérif, cette aberration est désormais réparée, et la traduction de François Happe vient enrichir le catalogue « classique » que Gallmeister entend développer, à la suite des nouvelles parutions cette année dans la collection Totem des titres de Thoreau, Walden et la Désobéissance civile.

Farris - Le Diable en personneSYMPATHY FOR THE DEVIL : Le Diable en personne, de Peter Farris
(traduit de l’américain par Anatole Pons)
Deuxième parution en Néo Noire de Peter Farris, ce roman sombre nous entraîne en Géorgie du Sud où Maya, 18 ans, vient d’échapper à une tentative d’assassinat. Prostituée sous la coupe du terrifiant Mexico, elle est devenue la favorite du maire et a ainsi découvert de bien sinistres projets, ce qui manque causer sa mort. Mais Leonard Moye, un type solitaire et excentrique, la prend sous sa protection…

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A première vue : la rentrée polar 2016 – les pointures !

Faute de temps (et sans doute un peu de courage, avouons-le), ces deux dernières années, nous avions omis de consacrer une chronique aux polars dans la rubrique « à première vue ». Et pourtant, le genre policier fait lui aussi sa rentrée ! Pour commencer, petit éclairage sur quelques grands noms attendus entre fin août et novembre – et ça fait déjà du beau monde, sachant que nous avons effectué un premier tri (très subjectif) parmi les très nombreuses parutions annoncées dans les semaines qui viennent…
Bref, attention, il y a du lourd !!!

Winslow - CartelTRAFFIC : Cartel, de Don Winslow (Seuil, 8/09)
C’est sans doute l’événement polar de la rentrée : près de quinze ans après, Don Winslow donne une suite à son plus grand roman, l’énormissime Griffe du chien. On retrouve l’agent de la DEA, Art Keller, reclus dans un monastère où il essaie d’oublier qu’il a gâché sa vie à poursuivre pendant trente ans le baron de la drogue Adan Barrera, désormais coincé derrière les barreaux grâce à lui. Mais Barrera s’échappe et met à prix la tête de Keller, l’obligeant à reprendre la lutte… 700 pages de violence et de furie pour scruter avec plus d’acuité que jamais l’Amérique d’aujourd’hui. Grosse claque attendue.

Ellory - Un coeur sombreMAFIA FLOUZE : Un cœur sombre, de R.J. Ellory (Sonatine, 6/10)
Le romancier anglais qui parle des États-Unis mieux que la plupart des auteurs américains revient avec un héros qui n’a rien pour lui au départ : mauvais père, mauvais mari, Vincent Madigan doit tellement d’argent à Sandia, roi de la pègre d’East Harlem, que sa vie ne tient plus qu’à un fil. Pour s’en sortir, il n’a plus le choix, il doit réussir un gros coup, et pour cela prendre tous les risques…

George - Une avalanche de conséquencesMURDER BY THE BOOK : Une avalanche de conséquences, d’Elizabeth George (Presses de la Cité, 22/09)
Clare Abbott, féministe et écrivaine, est retrouvée morte par son assistante, Caroline. Cause du décès : arrêt cardiaque. Rory Statham, éditrice et amie de longue date de la défunte, est convaincue que Caroline n’est pas étrangère à la mort de Clare. Elle fait donc appel à l’enquêtrice Barbara Havers. La nouvelle brique (500 pages environ) de la reine américaine du crime.

Ledun - En douceMISERY : En douce, de Marin Ledun (Ombres Noires, 18/08) (lu)
Un soir de fête, une femme, un homme. Elle danse merveilleusement bien, en dépit de sa prothèse de jambe. Il a bu, elle lui plaît. Il la suit, elle vit dans une caravane au milieu d’un chenil, loin de tout et de tous. Bien sûr, la soirée ne se termine pas comme il l’imaginait. Elle dégaine un flingue et lui tire une balle dans le genou – et ce n’est que le début de ses ennuis. Car elle est très, très en colère. Et elle n’a rien à perdre… Un roman noir, très noir, avec un personnage féminin d’une force inouïe, dont Marin Ledun a la spécialité, qui irradie cette histoire terrible de vengeance et d’impossible rédemption. Magnifique.

Cook - Sur les hauteurs du Mont Crève-CoeurSECRET STORY : Sur les hauteurs du Mont Crève-Coeur, de Thomas H. Cook (Seuil, 25/08)
L’abondante bibliographie de Thomas H. Cook n’a pas fini de dévoiler toutes ses pépites ! La preuve avec ce roman paru en 1995 aux Etats-Unis, situé à Choctawn, dans le sud américain. Au lycée, Ben tombe amoureux de Kelli, qui vient d’arriver de Baltimore ; mais Kelli n’a d’yeux que pour Troy… Lorsque le corps de Kelli est retrouvé sur le mont Crève-Coeur, le shérif soupçonne Ben d’en savoir plus qu’il ne le dit. Trente ans plus tard, il décide de révéler la vérité.

Carrisi - La Fille dans le  brouillardGONE GIRL : La Fille dans le brouillard, de Donato Carrisi (Calmann-Lévy, 31/08)
Dans un village des Alpes italiennes, une jeune femme est enlevée. Le très médiatisé commissaire Vogel est chargé de l’enquête. Mais lorsqu’il comprend qu’il ne peut résoudre l’affaire, et pour ne pas être ridiculisé, il décide de créer son coupable idéal et accuse à l’aide de preuves falsifiées, le professeur de l’école du village. Ce dernier perd tout et prépare sa vengeance depuis sa cellule.

Manook - La Mort nomadeL’EMPIRE DES LOUPS : La Mort nomade, de Ian Manook (Albin Michel, 28/09)
Troisième – et dernière ? – enquête de Yeruldelgger, l’explosif commissaire venu de Mongolie. S’il rêve d’une retraite bien méritée, ce n’est pas pour tout de suite : un enlèvement, un charnier, un géologue français assassiné et une empreinte de loup marquée au fer rouge sur les cadavres de quatre agents de sécurité requièrent ses services…

Camilleri - Une lame de lumièreQUANDO SEI NATO NON PUOI PIU NASCONDERTI : Une lame de lumière, d’Andrea Camilleri (Fleuve Noir, 8/09)
Le vétéran du polar italien (91 ans !!!) confronte son emblématique commissaire Montalbano à l’actualité, en l’occurrence le drame des migrants qui affecte particulièrement l’Italie. A la suite d’un énième naufrage mortel au large de Lampedusa, le ministre de l’Intérieur italien décide de se rendre sur place, prévoyant au passage une halte à Vigata, la ville de Montalbano. Mais ce dernier n’a pas très envie de jouer le jeu politique.

Rankin - Tels des loups affamésWOLF : Tels des loups affamés, de Ian Rankin (Editions du Masque, 21/09)
Bien qu’à la retraite, John Rebus est plus que jamais de retour aux affaires. Cette fois, c’est son ancienne protégée, l’inspectrice Siobhan Clarke, qui lui demande d’enquêter sur des menaces de mort visant un caïd et un juge – lequel est d’ailleurs rapidement retrouvé étranglé. Mais Malcolm Fox, le chef du Service des Plaintes, s’en mêle et perturbe leurs investigations… Inoxydable Rankin.

Coben - IntimidationNE LE DIS A PERSONNE : Intimidation, de Harlan Coben (Belfond, 6/10)
Un avocat sans histoires, Adam Price, mène une vie paisible avec sa femme Corinne. Un jour, un inconnu lui fait une révélation si stupéfiante sur Corinne qu’Adam demande aussitôt des comptes à cette dernière, qui refuse de répondre et disparaît. Adam décide malgré de la retrouver, mettant le doigt dans un engrenage redoutable. Mister Best-Seller America est de retour avec un suspense à la mécanique sans doute prévisible mais bien huilée, comme d’habitude.

Et aussi (mais plus rapidement) :

Brunetti en trois actes, de Donna Leon (Calmann-Lévy, 28/09)
C’est un peu du « polar de mamie », certes, mais Donna Leon reste incontournable et continue d’ailleurs à bien figurer dans les meilleures ventes du genre. Cette fois, son commissaire Brunetti retourne à la Fenice (déjà cadre de son roman le plus célèbre, Mort à la Fenice), pour enquêter sur l’agression d’une jeune chanteuse, protégée de la grande diva Flavia Petrelli.

Marconi Park, d’Ake Edwardson (Lattès, 21/09)
Le romancier suédois confirme le retour de son héros emblématique, Erik Winter, confronté cette fois à une série de crimes mettant en scène des cadavres à la tête enfouie dans un sac plastique et couvert d’un carton mentionnant une lettre peinte en noir. Brrr.

Message sans réponse, de Patricia MacDonald (Albin Michel, 3/10)
Une sombre histoire de famille, bien sûr… Neuf ans après avoir plaqué sa famille pour son amant, une mère de famille est retrouvée morte avec son fils handicapé, apparemment à la suite d’un suicide. Sa fille née de son premier mariage enquête sur la deuxième vie de sa mère, dont elle ignorait beaucoup de choses…

Il était une fois l’inspecteur Chen, de Qiu Xiaolong (Liana Levi, 3/10)
Retour sur la jeunesse de l’incontournable inspecteur Chen pendant la Révolution culturelle.

La Main de Dieu, de Philip Kerr (éditions du Masque, 2/11)
Kerr poursuit son escapade dans le milieu du foot, avec cette deuxième enquête de l’entraîneur Scott Manson.

Kabukicho, de Dominique Sylvain (Viviane Hamy, 6/10)
Retour vers son cher Japon pour la romancière Dominique Sylvain, sur les traces d’une jeune Française qui devient hôtesse de club dans le quartier de Kabukicho grâce à son amie Mary. Mais celle-ci disparaît sans laisser d’autre trace qu’une photo inquiétante reçue sur son téléphone par son père…

Rome brûle, de Giancarlo De Cataldo & Carlo Bonini (Métailié, 8/09)
Suite de Suburra, paru en début d’année, qui révèle violemment les trafics et malversations peu glorieuses dont Rome est aujourd’hui le théâtre.


Les loups blessés, de Christophe Molmy

Signé Bookfalo Kill

D’un côté, Ronan Pessac, patron du Service Central de répression du banditisme. Grand flic, solitaire, ombrageux, aussi dur avec ses hommes qu’avec lui-même. De l’autre, Mateo Astolfi, « beau mec » parmi les plus grands, ordonnateur de braquages et de gros coups, qui a toujours su se préserver grâce à une maîtrise de son art et une paranoïa de tous les instants.
La prudence d’Astolfi lui a longtemps permis de ne pas croiser la route de types comme Pessac. Mais le jour où son jeune frère, trop impétueux, monte avec deux racailles grande gueule sur un braquo qui tourne au bain de sang, l’équilibre de son empire se trouve menacé…

Molmy - Les loups blessésAprès notamment Laurent Guillaume ou Olivier Norek, voilà encore un flic qui prend la plume. Et pas n’importe lequel, puisque Christophe Molmy est l’actuel patron de la BRI parisienne. Celui qui a dirigé les interventions à l’Hyper Casher en janvier 2015 et au Bataclan en novembre. Pour l’avoir un peu côtoyé lors des derniers Quais du Polar, je peux vous dire que le bonhomme impressionne : économe de ses mots, humble dans sa nouvelle fonction de romancier, il a la carrure des gars sur qui pèsent des responsabilités écrasantes, et qui n’ont pas l’air de s’en faire pour autant.

Pas étonnant, dès lors, de le voir entrer en polar avec une histoire de super policier opposé à un grand voyou, à la manière d’un Olivier Marchal au cinéma. S’ils sont sûrement différents par leurs parcours et leurs caractères, Marchal et Molmy partagent le goût des vastes dramaturgies policières classiques, avec leurs « beaux mecs » (ces princes du crime, biberonnés aux grandes méthodes de leur sacerdoce et au respect de l’adversaire), leurs indics troubles et leurs flics opiniâtres, auréolés d’ombre – sans pour autant négliger l’évolution du crime moderne, où il n’existe plus aucune règle et où le moindre braquage se pratique à la kalachnikov ou au lance-roquettes.

Les loups blessés est un bon premier roman, à l’intrigue menée avec intransigeance, auquel il manque néanmoins un petit supplément d’âme pour être vraiment impressionnant. Inspiré par son expérience de terrain, Christophe Molmy privilégie le réalisme, comme le montrent les (trop) nombreuses et (trop) longues scènes de planque ou de filature, certes passionnantes, garantissant une immersion totale et quelques belles montées d’adrénaline, mais au détriment des personnages, un peu trop survolés dans l’ensemble.
Quoi qu’il en soit, c’est un début prometteur, suffisant pour attendre un deuxième opus avec bienveillance et curiosité.

Les loups blessés, de Christophe Molmy
Éditions Points, coll. Policier, 2016
(Première édition : la Martinière, 2015)
ISBN 978-2-7578-5745-8
357 p., 7,50€


Les loups à leur porte, de Jérémy Fel

Signé Bookfalo Kill

Une maison qui brûle au fin fond de l’Arkansas. Un jeune homme qui kidnappe un enfant pour lui sauver la vie. Une femme fuyant à travers le temps et les Etats-Unis l’ombre effroyable du père de son fils, psychopathe de la pire espèce. Les vibrations maléfiques d’un manoir nommé Manderley dans la région d’Annecy. Un jeune garçon effacé qui découvre le mal et y prend goût. Un mari dévoré par la jalousie et qui commet l’irréparable.
Ils sont tous là, et d’autres encore, tissant de leurs histoires la toile d’une seule et même histoire, celle du mal qui rôde et hante notre monde…

les loups a leurs portes.inddSi Stephen King était mort (heureusement ce n’est pas le cas), on dirait qu’il s’est réincarné et qu’il est français. Clairement, l’ombre du Maître de l’horreur américain plane sur ce premier roman impressionnant, signé par un jeune auteur hexagonal qui n’a vraiment pas froid aux yeux. On pourrait du reste citer d’autres références : Laura Kasischke ou Joyce Carol Oates côté roman, David Lynch ou M. Night Shyamalan (bonne période) côté cinéma. Entre autres. Sans nul doute, Jérémy Fel s’en est nourri et les a intégrés à son bagage culturel. Le résultat, son livre, n’en est pas pour autant une pâle copie de ces créations, mais bien SON œuvre, dense, sombre et implacable.

Dès les premières pages, un long frisson nous vrille la nuque. Il suffit de quelques images faussement idylliques et d’un art de la suggestion magistral. Nous sommes en présence du mal, qui s’accrochera au livre jusqu’à ses dernières pages sans jamais lâcher prise. Le mal est LE personnage principal du roman. Les loups à leur porte, quel plus beau titre pouvait choisir Jérémy Fel pour évoquer cette idée que le mal est là, partout, en embuscade, prêt à frapper n’importe qui, n’importe quand, y compris (surtout) les gens normaux et sans histoire ? Les loups à leur porte, c’est la menace constante de tout voir s’écrouler, la sensation qu’un vide abyssal s’ouvre derrière la première porte venue.

Pour fragiliser son lecteur et ne lui laisser aucun répit, Jérémy Fel s’appuie sur une construction brillante. Son roman est un kaléidoscope d’histoires apparemment sans lien, qui multiplient personnages et lieux, des États-Unis à la France en passant par l’Angleterre, pour mieux renouveler à chaque chapitre la jubilatoire entreprise de déstabilisation du spectateur – je dis à dessein « spectateur », car il y a aussi quelque chose d’éminemment visuel dans le style direct et puissant de l’auteur, qui nous flanque à la figure images inoubliables et sensations fortes sans se soucier de nous laisser respirer.

Clairement, Les loups à leur porte n’est pas tout public. La violence s’y exerce souvent, avec un raffinement de cruauté, et Fel explore le mal sous toutes ses facettes, des plus brutales aux plus sournoises. Il ne recule devant rien et c’est ce qui fait la force inoubliable de ce premier roman plus que prometteur, l’un des vrais chocs de cette rentrée. Tu es prévenu, ami lecteur. Toi qui entres ici, abandonne toute espérance. (Ou presque.)

Les loups à leur porte, de Jérémy Fel
Éditions Rivages, 2015
ISBN 978-2-7436-3324-0
434 p., 20€


A première vue : la rentrée Rivages 2015

Pour leur troisième rentrée littéraire automnale (après avoir notamment lancé l’extraordinaire Faillir être flingué de Céline Minard il y a deux ans), les éditions Rivages ont le bon goût de ne pas surcharger de travail les libraires en ne proposant que deux romans français et deux étrangers. Ouf !
Il faut doublement les saluer, car elles ont de plus le courage de sortir côté français deux premiers romans, ce qui représente tout de même un drôle de pari de nos jours…

les loups a leurs portes.inddSHYAMALANESQUE : Les loups à leur porte, de Jérémy Fel (en cours de lecture)
Les premières pages de ce roman m’ont irrésistiblement fait penser au Village, le film poisseux de M. Night Shyamalan (mais si, vous savez, l’ancien réalisateur prodige de Sixième Sens transformé en tâcheron épouvantable depuis quelques nanars affligeants) : atmosphère rurale, menace sourde lorsque la nuit tombe, créature angoissante… Ce n’est que le début et cela ne présage en rien de la suite, que l’éditeur présente comme une exploration de « la face monstrueuse du self made man américain ». À mi-lecture désormais, le pari semble tenu, et ce livre s’annonce bluffant, moins pour son style que pour sa construction très élaborée et sa réflexion sur la violence et les zones d’ombre que chaque être humain porte en lui.

mary.inddNEW YORK, NEW YORK : Mary, d’Emily Barnett
Comme son petit camarade de rentrée, cet autre premier roman prend les États-Unis pour cadre, et la Grosse Pomme en particulier, puisque c’est là, dans le New York d’après-guerre, qu’évolue l’héroïne. Enfance, adultère, maternité et filiation sont les thèmes annoncés du livre.

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rush_corps_def.inddRÉTROVISEUR : Corps subtils, de Norman Rush
(traduit de l’américain par Hélène Papot)
Norman Rush, né en 1933, est un écrivain tardif, puisqu’il a commencé à écrire alors qu’il allait sur ses soixante ans. On le retrouve ici mettant en scène un groupe d’amis quinquagénaires qui, à l’occasion de la mort de l’un d’eux et découvrant de lui une part d’ombre inconnue, ce qui les pousse à repenser leurs 20 ans. Rien d’original sur le papier, certes.

sheers_homme_def.inddDOUBLE FACE : J’ai vu un homme, d’Owen Sheers
(traduit de l’anglais par Mathilde Bach)
Qui est réellement Michael ? Un homme brisé par la mort de sa femme, reporter de guerre tuée au Pakistan ? Ou un personnage beaucoup moins recommandable, capable de s’introduire chez ses voisins londoniens un jour où ils sont absents ? Un pitch intriguant pour ce deuxième roman d’Owen Sheers.


Le coeur des louves de Stéphane Servant

louvesJe viens à peine de refermer les pages de ce roman. Quel bouquin! Je ne sais même pas par où commencer pour vous vanter les mérites de ce livre.

Célia vit avec sa mère, Catherine, écrivain reconnue et renommée, femme volage et égocentrique. Pour terminer l’écriture de son dernier roman, Catherine décide de partir dans les montagnes, là où elle a grandit. Célia et sa mère s’installent alors dans la maison de Tina, la grand-mère de Célia, décédée quelques années plus tôt.

Tina avait une réputation sulfureuse, à la frontière entre folle et putain. Et même si elle n’est plus de ce monde, les villageois ne parlent pas à Célia et sa mère. Seule Alice, une amie d’enfance de Célia, renoue le lien distendu. Mais bientôt, plus rien ne sera comment avant.

Ce livre est formidablement bien écrit. Sombre, mais lumineux. Cependant, une question me revient sans cesse à propos de cet ouvrage. Pourquoi l’avoir publié en roman jeunesse? Parce que l’héroïne est une ado? Ca me paraît un peu « light » comme argument. Car le fond du roman est, comment dire, noir. Très noir. Inceste, description crue de l’acte sexuel, enfant battu, je vous passe les détails. Mais je tiens à vous rassurer, si le livre est dur, il n’en est pas moins fabuleux. Une fresque familiale sur trois générations où s’imbrique un secret qui remonte à des années et va conditionner le futur de chacun des membres du village. 

Un roman fort, à l’écriture poétique et poignante, où on se passionne pour l’histoire de ce village et de ces trois femmes, perdues dans les montagnes de leurs vies. 

Le coeur des louves de Stéphane Servant
Editions du Rouergue, 2013
9782812605581
542p., 17€50

Un article de Clarice Darling.


Black out, de Brian Selznick

Signé Bookfalo Kill

1927. Une fillette, Rose, vit quasi cloîtrée dans sa chambre, entourée de maquettes représentant les gratte-ciel de New York, et collectionnant avidement tout ce qui concerne la célèbre actrice Lillian Mayhew. Un jour, elle décide de s’évader et de retrouver son idole dans la Grande Ville…
1977. Ben, jeune garçon timide et rêveur, affligé de surdité partielle, est recueilli par ses oncle et tante après la mort de sa mère dans un accident de voiture. Reclus dans son chagrin, poursuivi par un cauchemar où des loups fondent inlassablement sur lui, le jeune garçon regrette de ne pas savoir qui est son père, qu’il n’a jamais connu et dont il ignore même le nom. Une nuit d’orage, il découvre pourtant un indice capital dans la chambre de sa mère – et, dans le même temps, touché par la foudre alors qu’il s’apprêtait à téléphoner, il perd l’usage de son oreille intacte. En dépit de sa surdité, il s’échappe de l’hôpital dès qu’il le peut et s’enfuit à New York, espérant y retrouver son père…

Brian Selznick avait surpris et enchanté son monde il y a quatre ans avec L’Invention d’Hugo Cabret, énorme et magnifique roman-cinéma, raconté alternativement en mots et en dessins. Depuis, son histoire a conquis d’autres fans dans les salles obscures grâce au film qu’en a tiré en 2011 le plus cinéphile de tous les réalisateurs, Martin Scorsese.
Selznick récidive sans coup férir en reprenant plume et crayon pour signer ce magnifique Black out. Il y recourt au même principe d’alternance entre textes et dessins, mais en l’affinant quelque peu : en effet, les mots lui servent à raconter l’histoire de Ben, tandis que ses superbes croquis en noir et blanc accompagnent les pas de Rose.

Comme dans Hugo Cabret, le texte s’avère simple à lire, et l’on retrouve avec plaisir le trait en clair-obscur de l’auteur, entre naïveté artisanale assumée et sens pointu du détail, qui fait de chaque image un véritable plan cinématographique. D’ailleurs, Selznick découpe et cadre ses dessins comme un cinéaste, utilisant la même grammaire – plans larges, plans américains, gros plans, zoom avant ou arrière, travellings – que le Septième Art.

L’ambition du récit est à souligner également, qui multiplie les thématiques – le cinéma encore, mais aussi le handicap (la surdité en l’occurrence), la ville et l’histoire de New York, l’art, les musées et les cabinets de curiosités… -, et mêle sans nous emmêler deux époques appelées à se rencontrer au final.
Comment ? Vous le découvrirez en plongeant avec vos enfants dans ce très gros volume : 640 pages ! Pas de quoi paniquer, car elles se tournent à toute vitesse tant l’envie est grande de découvrir le fin mot de l’histoire, et tant Brian Selznick a su encore une fois trouver l’équilibre juste entre le fond – l’histoire est passionnante – et la double forme de son récit.

Une pure merveille, à partir de 11 ans.

Black out, de Brian Selznick
Éditions Bayard Jeunesse, 2012
ISBN 978-2-7470-3916-1
640 p., 16,90€