Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Le goût du large de Nicolas Delesalle

Delesalle - Le Goût du largeIl y a quelques années de cela, j’avais été émue aux larmes en lisant le premier opus de Nicolas Delesalle, Un parfum d’herbe coupée, où l’auteur racontait des anecdotes de son enfance.

Ici, pas question d’enfance mais de récits divers et variés des différents voyages de Nicolas Delesalle à travers le monde. Le temps d’un voyage en cargo, l’écrivain se remémore ses péripéties liées à son travail de grand reporter. On voyage de Tombouctou à la Russie, en passant par l’Afghanistan et les grottes de l’Aveyron. On tremble, on est ému, on retient notre respiration à ses côtés.

Un ouvrage sympathique, dépaysant, mais qui reste un poil en deçà de son précédent livre, qui me reste en tête comme un hymne parfait à l’enfance perdue.

Le goût du large de Nicolas Delesalle
Éditions Préludes, 2015
ISBN 9782253107767
316p., 14,20€

Un article de Clarice Darling.

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L’Angoisse de la page folle, d’Alix de Saint-André

Signé Bookfalo Kill

On ne dirait pas comme ça, mais j’aime bien Alix de Saint-André. Je l’avais découverte il y a longtemps avec son premier livre, un polar joliment intitulé L’Ange et le réservoir de liquide à frein, à la fois drôle, tragique et étrangement mélancolique. D’autres livres sont passés par là depuis (Papa est au Panthéon, qui m’avait bien amusé, ou En avant, route !, récit assez hilarant de pèlerinages à Saint-Jacques de Compostelle), et ont contribué à me rendre sympathique cette journaliste écrivain fofolle et iconoclaste.

Saint-André - L'Angoisse de la page folleSi je rappelle tout ceci, c’est évidemment parce que L’Angoisse de la page folle ne m’a pas convaincu du tout. Pourtant, sur le papier, ce bouquin semblait lui aller comme un gant : elle y raconte comment un traitement au baclofène, médicament générique censé neutraliser les addictions, l’a conduite sur la voie de l’insomnie chronique, doublée d’une frénésie aussi générale qu’incontrôlable – la rendant au passage totalement hermétique au mal de l’écrivain, l’angoisse de la page blanche…
Un peu foutraque au départ, le récit se structure ensuite au fil d’emails reconstitués par Alix de Saint-André, puis d’un journal qu’elle a tenu, histoire de trouver par l’écrit la mémoire qui lui a fait défaut lorsque le traitement lui est monté au cerveau. Problème : le dispositif est longuet, plein de détails personnels et de références à des personnages que nous ne connaissons pas, parfois répétitif et au bout du compte assez inintéressant. Qu’a voulu faire la romancière finalement ? Un procès de la médication à outrance ? On ne dirait pas. Un récit personnel plein d’ironie et de sincérité ? Ouais, bon, oui, bof.
Formellement, même si le rythme est soutenu et le ton enlevé, rien d’excitant non plus…

Bref, pas d’effets secondaires pour moi à la fin de cette lecture. Ni angoisse, certes (c’est déjà ça), ni plaisir (c’est bien dommage). Un oubli quasi instantané, à la limite, ce qui n’est guère plus glorieux.

L’Angoisse de la page folle, d’Alix de Saint-André
Éditions Gallimard, 2016
ISBN 978-2-07-017988-6
320 p., 21,50€


33 jours de Léon Werth

Werth - 33 joursÀ supposer que la 3ème guerre mondiale éclate là, tout de suite, maintenant et que les méchants envahissent notre pays en quelques jours, vous serez pris complètement au dépourvu et vous hésiterez. Entre rester chez vous, coûte que coûte, ou fuir avec votre famille et vos biens les plus précieux.
Léon Werth a choisi la fuite. Il a pris sa voiture, entassé ses affaires, notamment le matelas, son chat Poum et sa femme. Objectif : quitter Paris et rallier au plus vite leur maison secondaire, en Saône-et-Loire. En temps normal, en 1940, Paris-Saint Amour se fait en une journée. Léon Werth et sa femme mettront 33 jours à atteindre leur maison.

33 jours de stress, de peur, d’attente, d’espoir, de dégoût, d’amitié. Dans ce carnet d’exode, Werth raconte son ressenti durant cette période trouble. Il décrit les personnes qu’il a croisées, les hommes de confiance qui ne courbent pas l’échine devant l’occupant, comme les vieilles personnes aigries qui ne voient en la guerre que l’aboutissement de ce que la France méritait. « Une bonne correction »… Tant bien que mal, Werth et sa femme vont côtoyer ces personnes, demander l’hospitalité chez les uns et les autres, en attendant que « l’orage » passe. Une errance de 33 jours, jalonnée de coups de feu, de nuits dans la paille, de course à travers bois et de faim.

Je ne connaissais pas l’œuvre de Léon Werth. Pour tout vous dire, je ne savais pas qu’il était écrivain. Pour moi, « Léon Werth » reste le nom sur la première page du Petit Prince, de Saint-Exupéry. Léon Werth était son meilleur ami et le Petit Prince lui est dédié. Saint-Ex disait souvent de lui qu’il était une source d’inspiration. A voir le style littéraire de Werth, je comprends pourquoi. 33 jours, écrit en 1940, colle parfaitement au style littéraire de l’époque, qui pour nous, aujourd’hui, pourrait paraître empesé. Mais détrompez-vous, 33 jours se lit d’une traite et on s’attache aux personnages comme s’ils étaient faits de papier. Sauf que Léon Werth et sa femme ont vraiment existé, ce qui rend ce témoignage d’autant plus précieux.

33 jours de Léon Werth
Éditions Viviane Hamy
9782878586145
149p., 15€

Un article de Clarice Darling.


A première vue : la rentrée L’Iconoclaste 2015

Faisons un peu de place cette année pour une nouvelle venue dans le grand cirque de la rentrée : la maison d’édition l’Iconoclaste, plutôt spécialisée dans le domaine des essais (notamment des livres de Christophe André, Alexandre Jollien, François Cheng, ou l’autobiographie à succès de l’artiste Gérard Garouste), se lance dans la mêlée avec quatre titres qui, ma foi, ressemblent à quelque chose. Et c’est bien pour cela que nous en parlons !

Perrignon - Victor Hugo vient de mourir (pt)2DERNIERS JOURS ILLUSTRES (I) : Victor Hugo vient de mourir, de Judith Perrignon (lu)
Auteur phare de l’Iconoclaste, auteure d’entretiens avec Sonia Rykiel, de L’Intranquille avec Gérard Garouste ou d’un livre sur les frères Van Gogh, Judith Perrignon publie ici son premier roman dans lequel, comme le titre l’indique, elle relate les dernières heures de Victor Hugo, puis l’état de fébrilité inouïe qui a saisi la France dans les jours suivant la mort du grand homme. Un livre fiévreux, dans lequel on sent bouillonner la rue, les différentes factions qui cherchent à accaparer l’ombre de Hugo, les tiraillements politiques extraordinaires opposés à l’intimité familiale de la mort. Remarquable !

Castro - Nous, Louis, RoiDERNIERS JOURS ILLUSTRES (II) : Nous, Louis, Roi, d’Eve de Castro
Là encore, un grand homme s’éteint, mais plus d’un siècle et demi plus tôt, puisque Eve de Castro raconte les dix-sept derniers jours de Louis XIV. Un souverain vieillissant, malade, loin de l’image flamboyante du Roi-Soleil.

Rahimi - La Ballade du calameCHANSON DU DÉRACINÉ : La Ballade du calame, d’Atiq Rahimi
Pour accompagner cette première rentrée littéraire, l’Iconoclaste s’offre la plume d’un Prix Goncourt, rien de moins (Syngué Sabour, pierre de patience, en 2008). Le sous-titre, Portrait intime, éclaire le contenu personnel de ce récit dans lequel Rahimi, d’origine afghane, évoque notamment l’exil. Le texte est accompagné de poèmes et de calligraphies.

Ribes - Mille et un morceauxTHÉÂTRE SANS AUTOBIO : Mille et un morceaux, de Jean-Michel Ribes
Autre nom célèbre à offrir ici sa plume, le dramaturge, metteur en scène et directeur du théâtre du Rond-Point Jean-Michel Ribes, auteur des fameux Palace, Musée haut, musée bas ou Théâtre sans animaux, livre un gros pavé où il collecte en vrac et avec enthousiasme ses souvenirs, l’évocation des gens qu’il a côtoyés, des lieux, des moments…


Mauvais sang ne saurait mentir, de Walter Kirn

Signé Bookfalo Kill

A la fin des années 90, le journaliste Walter Kirn accepte une mission étrange : transporter du Montana à New york, dans son pick-up déglingué, une chienne gravement handicapée qu’un millionnaire de la Grosse Pomme a adoptée. Cet homme s’appelle Clark Rockfeller – oui, comme la grande famille américaine. Fasciné par son étrangeté, croyant y déceler un sujet romanesque, Kirn entretient son lien avec Clark, à tel point qu’ils deviennent amis, d’une amitié bizarre, compliquée, dont le journaliste ne parvient pas à se dépêtrer en dépit des nombreuses mésaventures, parfois humiliantes, qui l’émaillent.
Aussi tombe-t-il de haut en découvrant, des années plus tard, que Clark Rockfeller n’existe pas, et que cet homme qu’il a pourtant fréquenté de près est un manipulateur de génie, accusé de meurtre…

Kirn - Mauvais sang ne saurait mentirEn France, nous avons Christophe Rocancourt ; aux Etats-Unis, ils ont Christian Karl Gerhartsreiter. Deux imposteurs compulsifs, deux mystificateurs ayant élevé leur art à un niveau de duperie qu’aucun acteur de Hollywood ne pourrait atteindre. C’est donc le récit des méfaits extraordinaires de Gerhardtsreiter que fait Walter Kirn, tandis qu’il suit le procès de celui qu’il rencontra sous le nom de Clark Rockfeller, et que des dizaines d’autres personnes ont connu sous d’autres identités, pour finir aussi abusées que lui l’a été.

C’est une histoire d’autant plus stupéfiante qu’elle est totalement vraie. Mauvais sang ne saurait mentir n’est pas un roman, mais bien le récit journalistique d’une amitié trompée, dans lequel Kirn s’attache autant à retracer le parcours invraisemblable de Gerhardtsreiter, sa quête effrénée du rêve américain, depuis son arrivée d’Allemagne jusqu’à son procès pour meurtre, qu’à essayer de comprendre comment lui, journaliste, diplômé, réputé intelligent et clairvoyant, a pu se laisser abuser de la sorte.
Cette réflexion sur la naïveté, la crédulité, s’avère aussi intéressante que l’histoire de l’accusé, véritable artiste du mensonge, prestidigitateur du quotidien, obsédée par la fiction au point de vouloir en devenir une en volant la réalité des autres.

Le seul petit point faible du livre reste son style. Comme je l’ai dit, Walter Kirn est journaliste, et son écriture s’en ressent. Il lui manque la verve du romancier pour insuffler au texte une puissance supplémentaire, et le récit reste relativement plat, factuel, malgré quelques passages plus inspirés que les autres.
Néanmoins, le sujet de Mauvais sang ne saurait mentir supplante ce défaut, et une fois qu’on a intégré le fonctionnement littéraire de Kirn, on ne peut que se laisser aspirer par l’histoire vertigineuse et pourtant bien réelle de Christian Karl Gerhardtsreiter.

Mauvais sang ne saurait mentir, de Walter Kirn
Traduit de l’américain par Eric Chédaille
  Éditions Christian Bourgois, 2015
ISBN 978-2-267-02721-1
261 p., 21€


En finir avec Eddy Bellegueule, d’Edouard Louis

Signé Bookfalo Kill

On a coutume de dire que la première phrase d’un roman est la plus importante de toutes. Parce que c’est la clef de l’ensemble, celle qui donne le ton, la couleur, la première impression, celle qui doit embarquer le lecteur et l’empêcher de lâcher prise. Elle a tous les droits, cette première phrase. Elle peut surprendre, faire rire, révulser, intriguer – tout ce qu’elle veut, du moment qu’elle attrape la main du lecteur et la tient fermement.
Dans la plupart des romans contemporains, la première phrase est pourtant rarement aussi marquante. Elle ne ferme pas la porte, mais se contente de l’entrebâiller ; au lecteur de voir si, au fil de toutes les phrases qui suivent, il a vraiment envie de pousser plus loin.

Louis - En finir avec Eddy BellegueuleParfois cependant, elle est là, elle surgit :
« De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. »

Dans toute sa simplicité apparente – et pourtant, en une tournure élégante, un choix de mots parcimonieux mais d’une justesse totale, elle dit déjà tout. Crochet du droit, lecteur sonné, c’est match gagné.

Voilà. Dès la première phrase de son premier roman, Édouard Louis s’impose en authentique écrivain malgré ses 21 ans, et balance la terrible réalité autobiographique d’En finir avec Eddy Bellegueule à la figure de son lecteur. L’histoire d’un gosse né dans les années 90 en Picardie, famille nombreuse, père au chômage parce qu’il s’est bousillé le dos à force de trimer à l’usine, mère cantonnée à torcher le cul des petits vieux du coin, frère aîné violent, grande sœur déjà soumise aux coups de son mec. Valeurs viriles, trop d’alcool, gloire au foot, petits boulots merdiques, vie plantée à vide dans un village à l’agonie.

Et au milieu de tout ça, Eddy, sa voix trop haut perchée, ses manières efféminées dès gamin, avant même d’être en âge de comprendre qu’il préfère les garçons. Le verdict tombe très vite, sans grâce, primaire : pédé, tantouze. Il faut faire avec, tenter de donner le change, sortir avec des filles, les embrasser alors que ça vous dégoûte. Se laisser martyriser par des petites brutes qui prennent leur pied à cracher sur une victime expiatoire parce que c’est tout ce que leur maigre éducation et leur faible intelligence leur soufflent ; se laisser humilier par son père qui voudrait un fils, un vrai, un dur.
Avant, enfin, de trouver l’occasion de fuir – et, à distance, d’essayer de comprendre.

Il y a tout cela dans En finir avec Eddy Bellegueule, mais sans misérabilisme ni complaisance. Avec, au contraire, encore, de la tendresse parfois pour ceux qu’aujourd’hui Édouard Louis ne voit plus, et qui restent sa famille, ses proches. Le jeune romancier raconte tout, le malaise, le mal-être, la quête de reconnaissance et d’amour, l’incompréhension du corps qui trahit ; il raconte, sans pitié mais avec un sens certain de la justice, autant envers lui-même qu’envers les autres.

Il écrit bien surtout, et c’est là que son récit, que l’on pourrait croire déjà vu, déjà lu, sort de l’ordinaire, se singularise. Parce qu’Édouard Louis y met les formes, le met en forme, jouant habilement avec les niveaux de langue – le sien, celui du narrateur, soigneux, affirmé, contrastant avec les dialogues, la voix des autres, intégrés à la narration, juste mis en évidence par des italiques et par leur pauvreté verbale, leurs scories de tournures, leurs écorchures de grammaire.

Le plus frappant, finalement, c’est de penser, en lecteur éduqué, que tout ceci s’est passé hier, juste à côté, à quelques kilomètres. Une évidence, porte ouverte enfoncée ? Voire. Se souvenir, réaliser que, partout dans notre pays, d’autres gens pensent de la même manière que les proches d’Eddy – le mépris érigé en modèle, la différence moquée, rejetée, écrasée – c’est aussi un peu comprendre la France d’aujourd’hui, ses difficultés, ses aigreurs, sa violence.

Une réalité qui échappe sans doute à trop de ceux pour qui la vie est facile, et qui n’ont jamais l’élégance de s’en rendre compte et de s’en féliciter. Pour s’en convaincre, une anecdote, rapportée par Édouard Louis dans la Grande Librairie : certains éditeurs parisiens, à qui il avait adressé son manuscrit, ont refusé de le publier parce qu’ils le jugeaient caricatural, irréaliste. Tout est dit ?

Non. Une dernière chose : lisez En finir avec Eddy Bellegueule, ça pourrait vous faire du bien là où ça vous fera du mal.

En finir avec Eddy Bellegueule, d’Édouard Louis
Éditions du Seuil, 2014
ISBN 978-2-02-111770-7
220 p., 17€


Petites scènes capitales de Sylvie Germain

petites-scenes-capitales-1370523-616x0Je ne me suis jamais autant ennuyée dans un livre. Bon, comme c’est Sylvie Germain, j’ai continué. Parfois, les personnages, l’intrigue mettent un peu de temps à se mettre en place et ensuite, le roman me captive jusqu’à la fin où il me laisse l’impression d’un ouvrage formidable. Cf Magnus ou Tobie des Marais.

Mais Petites scènes capitales est long. Très long. C’est l’histoire de Barbara, ou plutôt Lili, puisque tout le monde l’appelle ainsi. Petite fille, elle vit sans sa mère, disparue. Son père l’élève avec sa grand-mère, jusqu’au décès de celle-ci. Puis son père va se remarier avec une ancienne mannequin, qui a déjà 4 enfants de plusieurs mariages. La cohabitation va se faire bon an mal an et la famille recomposée va retrouver un semblant d’unité jusqu’au drame suivant. 

L’écriture de Sylvie Germain est son point fort. C’est beau, c’est poétique et les mots ronronnent sous sa plume. Parfois, c’en est usant. Mais le fond de l’intrigue m’a complètement assommée. Le personnage de Lili/Barbara n’est pas du tout attachant, je n’ai éprouvé aucune empathie pour elle. Alors évidemment, difficile ensuite de se plonger dans le roman. 

Pas grave, Sylvie, sans rancune! J’attends votre prochain roman avec impatience!

Petites scènes capitales de Sylvie Germain
Editions Albin Michel, 2013
9782226249791
256p., 19€

Un article de Clarice Darling.