Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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New York Odyssée, de Kristopher Jansma

Signé Bookfalo Kill

Irène, William, Jacob, Sara et George investissent New York avec toute l’énergie et l’optimisme de leurs vingt-cinq ans. En dépit des loyers exorbitants ou des difficultés à s’imposer dans leurs milieux professionnels, ils sont déterminés à mettre la ville à leurs pieds, et rien ne pourra les arrêter.
Rien, sauf peut-être cette tumeur qui affecte Irène, l’artiste de la bande, celle dont le charisme ébouriffant rayonne sur le groupe. La maladie va-t-elle changer leurs rapports amicaux et faire évoluer les jeunes gens vers des horizons insoupçonnables ? New York peut-elle seulement se conquérir ? On n’est jeune qu’une fois, et encore, comme les cinq amis vont le découvrir, pas aussi longtemps qu’on le rêverait…

Le 13 janvier dernier, la critique Olivia de Lamberterie a fait de New York Odyssée son roman de l’année. Bon, alors, on va se calmer tout de suite. Déjà, c’est débile de parler de livre préféré de l’année alors que l’année en question n’est vieille que de treize jours. Ensuite, certes, New York Odyssée est un livre solide, attachant, mais il ne bouleverse en rien ce que l’on connaît déjà du roman new yorkais, voire américain de manière plus large. Pour ma part, environ deux mois après l’avoir lu, il ne  m’en reste d’ailleurs pas grand-chose.

Point fort du live à mon sens, Kristopher Jansma prend le temps de poser chacun de ses personnages, de cerner leurs personnalités, d’exprimer leurs caractères avec une volonté de totalité louable quoique un peu trop appliquée. Surtout que certains de ses héros n’échappent pas aux clichés, à l’image de Jacob, le poète homosexuel extraverti. Néanmoins Jansma parvient à restituer leur profondeur, leur humanité ; et si cette odyssée new yorkaise tient la route et la longueur (même si quelques pages en moins ne m’auraient pas manqué), c’est avant tout grâce à cette réussite, car leurs « aventures » ont moins d’intérêt que la manière dont ils les abordent et les pensent.

En ce sens, New York Odyssée est moins un roman générationnel qu’intemporel, car son récit pourrait se dérouler il y a cinquante ans comme aujourd’hui ; les motivations, ambitions et déceptions de ses héros en disent moins sur leur époque que sur ce qui pousse en avant des jeunes gens idéalistes rêvant de conquérir le monde et se heurtant de plein fouet avec sa dure réalité – incarnée ici par la maladie sournoise qui frappe Irène, ainsi que ses proches par ricochet.

Puis il y a New York, bien sûr, cette ville si fascinante, chaos architectural qui ne devrait pas fonctionner et tient pourtant la route d’une manière vertigineuse ; melting pot culturel, social, ethnique ; tourbillon vital qui jamais ne s’arrête, en dépit des difficultés que ses habitants y rencontrent, à commencer par ses loyers exorbitants. Kristopher Jansma donne relief et réalité à ses murs, ses maisons, ses rues, son bruit, son agitation, et qui y est déjà allé s’y reconnaît sans problème.

New York Odyssée est donc un bon roman new yorkais – quasi un genre littéraire en soi outre-Atlantique -, classique mais prenant grâce à la chair de ses personnages. Loin d’être le livre d’une année qui commence à peine, mais parfaitement honnête dans sa catégorie.

New York Odyssée, de Kristopher Jansma
(Why we came to the City, traduit de l’américain par Sophie Troff)
Éditions Rue Fromentin, 2017
ISBN 978-2-919547-50-0
456 p., 22€

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L’Arbre du pays Toraja, de Philippe Claudel

Signé Bookfalo Kill

Un cinéaste d’une cinquantaine d’années voit son meilleur ami, qui est aussi son producteur, être emporté en un an par un cancer foudroyant. Bouleversé par cette disparition, il s’interroge alors sur notre rapport à la mort et au vivant, tandis son existence, au point de bascule, est tiraillée entre un ancien amour qui finit doucement, et une fascination pour une voisine mystérieuse, dont la vie se déroule fenêtre sur cour en face de sa table de travail…

Claudel - L'Arbre du pays TorajaOui, je sais. Ça pourrait être chiant. Ou déprimant, ce qui ne serait guère mieux, au bout du compte. Ça devrait être chiant ou déprimant, à vrai dire. Mais Philippe Claudel n’est pas le premier pékin venu – et heureusement, sinon je n’aurais probablement pas lu ce livre.
Pour tout dire, je ne sais pas bien comment parler de L’Arbre du pays Toraja, où la question de la mort occupe une place centrale sans pour autant plomber le livre – car il y est aussi question de création, d’amitié et d’amour, ingrédients tout aussi essentiels et attachés à la vie. Dans un drôle de numéro d’équilibriste littéraire, Claudel parvient à tracer un chemin fragile entre mélancolie et espoir, nostalgie des temps révolus et possibilité d’un avenir où l’amour cohabiterait avec l’absence. Sans être joyeux, son roman n’est pas triste. Il évolue d’un pas paisible mais décidé dans un paysage aux nuances de gris harmonieuses – une couleur qui réussit à Claudel, au point de s’être glissée dans le titre d’un de ses romans les plus puissants, le bien nommé Les âmes grises.
Il y parvient ici par la grâce d’un style totalement maîtrisé, jouant du rythme des phrases et des temps du récit sans avoir l’air d’y toucher – la marque des grands, bien sûr. La lecture se déroule sans effort parce que le récit laisse accroire qu’il n’en a fallu aucun pour le mener. Lire Philippe Claudel pourrait presque donner l’illusion qu’écrire est facile…

Roman bilan assez largement autobiographique (Claudel, devenu par ailleurs cinéaste, reste marqué par la mort de son éditeur emblématique, Jean-Marc Roberts, en 2013), L’Arbre du pays Toraja s’avère une ode à la vie, délicate et complexe, faisant la part belle à deux figures féminines émouvantes et sensuelles, tirant à elles seules le livre vers un côté lumineux qui ouvre grand la porte à un sentiment de réconfort inattendu. Un très joli moment de littérature.

L’Arbre du pays Toraja, de Philippe Claudel
Éditions Stock, 2016
ISBN 978-2-234-08110-9
209 p., 18€


Ravages, d’Anne Rambach

Signé Bookfalo Kill

Il y a dans ce polar un tueur en série d’une violence inouïe, l’un des plus effroyables que le XXe siècle ait connu. Rendez-vous compte : 35 000 morts rien qu’en France, et sans doute des centaines de milliers dans le monde entier – car, oui, cet assassin est partout. Et le pire, c’est qu’il n’a pas encore fini de sévir, alors qu’on l’a clairement identifié et qu’on le traque désormais dans ses moindres cachettes.
Ce serial killer, c’est l’amiante. Et ses crimes – ainsi que ceux qui lui ont permis de faire des ravages, bien longtemps après qu’on a découvert son atroce capacité de nuisance – sont au coeur de Ravages, le nouveau roman d’Anne Rambach.

Un mot sur l’intrigue : Dominique André, grande figure du journalisme d’investigation, solitaire et acharné, s’est suicidé. En tout cas, on s’est donné beaucoup de mal pour le faire croire, estime Elsa Delos, chroniqueuse judiciaire au Parisien, qui découvre le corps.
Elle convainc son amie et collègue Diane Harpmann de l’aider à prouver qu’il s’agit d’un meurtre et, avec l’aide de Richard Jancourt, qui éditait les livres d’André, les deux femmes découvrent que ce dernier enquêtait sur le scandale de l’amiante. En reprenant le flambeau, Diane et Elsa ne tardent pas à découvrir que le terrain est hautement dangereux…

Rambach - RavagesAnne Rambach est journaliste et cela se sent. D’abord parce que le roman contient d’excellents passages sur le métier de journaliste aujourd’hui. Ensuite et surtout, parce qu’elle a accompli des recherches minutieuses sur son sujet, qu’elle retranscrit fidèlement au fil des investigations de ses héroïnes. La matière est d’ailleurs si riche et si complexe qu’il ne faut pas s’attendre à un thriller échevelé : chaque rencontre, chaque interview de Diane et Elsa est le prétexte à de longs développements, qui permettent de retracer l’historique de l’exploitation de l’amiante, la manière dont les industriels du secteur, soutenus par des lobbys puissants, ont trop longtemps dissimulé l’extrême dangerosité de leur produit…

En prenant le temps qui lui est nécessaire, mais sans pour autant ennuyer son lecteur, Anne Rambach livre un polar brûlot, instructif et effrayant. Elle balance les noms connus, met en accusation les entreprises responsables, y compris les plus prestigieuses (Saint-Gobain). A moins d’avoir suivi de très près ce scandale sanitaire qui défraye la chronique depuis longtemps, et qui n’a sans doute pas fini de faire la une (on attend toujours le grand procès de l’amiante en France), vous découvrirez l’étendue d’une affaire honteuse, dont les ramifications internationales ont laissé des milliers de gens sur le carreau dans le monde.

Léger revers de la médaille, l’aspect purement policier du roman n’est pas totalement réussi, en ce sens que la résolution de l’enquête est très décevante, voire improbable d’un strict point de vue narratif ; en tout cas, elle n’est pas à la hauteur de l’ambition du sujet. Heureusement, une fin à double détente, intransigeante et tout en noirceur, vient rattraper cette déception.
Par ailleurs, il faut souligner le soin qu’apporte Anne Rambach à son écriture, notamment dans ses descriptions des personnages et surtout des décors. C’est parfois boursouflé, certaines métaphores sont un peu indigestes, mais il serait injuste de reprocher à un auteur de polar son envie de ne pas rabaisser son livre avec un style à l’emporte-pièce, sous prétexte que ce ne serait qu’un polar…
Et puis, certains passages sont époustouflants, en particulier ceux au Mont Saint-Michel, que j’ai rarement lu aussi bien décrit.

S’il faut lire Ravages, c’est donc avant tout comme un roman engagé, hyper documenté. Une excellente approche sur un sujet, l’amiante, dont on ne parle sans doute pas assez.

Ravages, d’Anne Rambach
Éditions Rivages, collection Thriller, 2013
ISBN 978-2-7436-2436-1
387 p., 21,50€


Des cailloux dans le ventre de Jon Bauer

Au bout de 30 pages de lecture, je me suis dit « bon sang, c’est trop c***** pour moi! » 

Comme j’avais tort! 

Jon Bauer, dont c’est le premier roman, a obtenu le prix du premier roman des libraires australiens pour cet ouvrage, qui m’a purement estomaqué. Il fallait que je termine ce livre. C’est une sorte de livre-aimant, comme Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan, je devais savoir ce qu’il advient des personnages. 

Dans ce livre, deux voix s’entremêlent. Celles du narrateur (dont nous ne connaîtrons jamais le prénom), enfant psychotique de 8 ans devenu 20 ans plus tard, un adulte instable, à la limite de la folie. Au cours de son enfance, ses parents accueillent des enfants placés par les services sociaux. Aussi, quand Robert, jeune adolescent doux et intelligent, s’installe à la maison, c’est la crise de jalousie . Dès lors, la mère du narrateur s’attache au petit nouveau et « délaisse » son véritable enfant. La jalousie du gamin n’a plus de limite. Jusqu’au jour où tout bascule.

20 ans plus tard, de cette famille décomposée, il ne reste plus que la mère et le fils. Après des années de brouille, le fils revient auprès de sa mère, malade en phase terminale d’un cancer. Il aimerait lui révéler ses rancoeurs, son passé. Mais cela va virer au cauchemar. 

Des cailloux dans le ventre est un bouquin dont on ne sort pas indemne. Soit on aime, soit on déteste. L’écriture est vraiment particulière et le personnage du gamin est… odieux. (Et l’adulte,  n’en parlons pas) Jon Bauer  a donné vie à un personnage d’une noirceur absolue, proche de la folie, qui dévaste à lui seul sa famille. Ce livre dévoile peu à peu les secrets de cette famille comme les autres qui explose en vol. L’auteur a réussi à retranscrire la parole enfantine (qui saute du coq à l’âne toutes les cinq minutes) sans être cul-cul. La rage est là, depuis le début, la jalousie fait mal et peut ronger. D’abord de l’intérieur puis s’exprimer au grand jour et détruire tout sur son passage. 

Terrifiant. 

Des cailloux dans le ventre de Jon Bauer
Editions Stock, 2012
9782234071735
354p., 22€

Un article de Clarice Darling