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Du côté des Indiens, d’Isabelle Carré

Éditions Grasset, 2020

ISBN 9782246820543

352 p.

22 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Un soir, par hasard, Ziad découvre que son père Bertrand trompe sa mère Anne avec Muriel, la jeune femme mystérieuse qui vit au cinquième étage de leur immeuble. Après avoir longtemps hésité, subi le poids de ce secret effarant, le jeune garçon de 10 ans monte à la rencontre de Muriel et lui ordonne de renoncer à cette relation.
C’est le début d’une étrange amitié – mais aussi d’une vaste ronde qui fait tourbillonner la vie de ces quatre personnages, pris au piège de la vie. Ils grandissent, chutent, traversent des tempêtes, s’éloignent pour mieux se retrouver. Comme les Indiens, ils se sont laissé surprendre ; comme eux, ils n’ont pas les bonnes armes…


Le côté des Indiens, c’est celui des perdants. Les quatre personnages principaux du deuxième roman d’Isabelle Carré sont des perdants en puissance, dont les défaites potentielles naissent des secrets qu’ils dissimulent.

De ce côté-là, la romancière n’a pas lésiné pour accabler ses protagonistes. Bertrand, le père, trompe donc sa femme, tout en cachant à sa famille qu’une bombe à retardement menace à tout moment d’exploser dans son cerveau et de le réduire à néant. Sous son apparence distante et résignée, Anne, la mère, est sur le point de s’embarquer dans une croisade auto-destructrice qui ne laissera pas beaucoup de place à l’espoir.
Ziad, leur fils, porte le poids de ses parents sur ses épaules trop frêles, leur cache son amitié avec elle qui a contribué à briser le couple, et tait la trahison de son père.
Quant à Muriel, script de cinéma ayant renoncé à une prometteuse carrière d’actrice quinze ans plus tôt après être tombée sous la coupe du réalisateur, elle se pose en incarnation du mouvement #metoo.

Oui, ça fait beaucoup. Trop, à vrai dire. Surtout que le roman manque de structure pour faire tenir debout un édifice aussi chargé.
Plutôt que de s’en tenir à une seule ligne directrice, Isabelle Carré explore à tour de rôle ses personnages, ébauchant pour chacun des pistes qu’elle ne mène jamais vraiment à leur terme. Lorsqu’on finit par s’attacher à l’un d’entre eux, on l’abandonne presque pour passer au suivant, ce qui est aussi frustrant que déstabilisant.

Il y a trop de sujets dans Du côté des Indiens – le délitement du couple, le mensonge, la maladie, les abus (sexuels et de pouvoir), les dessous du cinéma -, et ils s’avèrent presque contradictoires à force de se côtoyer sans s’entrelacer. Ils se heurtent les uns aux autres et, dans ces chocs successifs, perdent de leur force et de leur intérêt.
La forme même du livre est sans cesse dans la valse-hésitation. On croit ouvrir un roman initiatique, on bascule ensuite vers un livre sur le cinéma doublé un texte stigmatisant l’emprise masculine, avant d’enchaîner sur une intrigue médicale puis sur une sorte de polar, qui tombe comme un cheveu sur la soupe.

Il manque aussi trop de personnalité et de liant à l’écriture d’Isabelle Carré pour sauver la mise. Son style est plat, elle se cantonne le plus souvent à de longues explorations psychologiques, trop classiques et convenues pour passionner sur le long terme. Du côté des Indiens n’est pas si long (quoique, 350 pages, ça commence à faire tout de même), mais il m’a paru le triple – ce qui n’est pas très bon signe, vous en conviendrez.

Restent quelques beaux passages sur le cinéma, milieu que la romancière-comédienne connaît évidemment très bien, avec des descriptions de tournage fourmillant de détails et palpitant de vie.
Mais c’est insuffisant. Du côté des Indiens est un livre assez décevant, l’exemple même du roman dont on peut questionner la parution en pleine rentrée littéraire – sinon pour assurer à l’éditeur une belle exposition médiatique et l’assurance d’un succès davantage dû à la notoriété et à la cote de sympathie de l’auteure, qu’à la réussite du texte.


Merci à NetGalley de m’avoir permis de lire ce titre.


Mauvais sang ne saurait mentir, de Walter Kirn

Signé Bookfalo Kill

A la fin des années 90, le journaliste Walter Kirn accepte une mission étrange : transporter du Montana à New york, dans son pick-up déglingué, une chienne gravement handicapée qu’un millionnaire de la Grosse Pomme a adoptée. Cet homme s’appelle Clark Rockfeller – oui, comme la grande famille américaine. Fasciné par son étrangeté, croyant y déceler un sujet romanesque, Kirn entretient son lien avec Clark, à tel point qu’ils deviennent amis, d’une amitié bizarre, compliquée, dont le journaliste ne parvient pas à se dépêtrer en dépit des nombreuses mésaventures, parfois humiliantes, qui l’émaillent.
Aussi tombe-t-il de haut en découvrant, des années plus tard, que Clark Rockfeller n’existe pas, et que cet homme qu’il a pourtant fréquenté de près est un manipulateur de génie, accusé de meurtre…

Kirn - Mauvais sang ne saurait mentirEn France, nous avons Christophe Rocancourt ; aux Etats-Unis, ils ont Christian Karl Gerhartsreiter. Deux imposteurs compulsifs, deux mystificateurs ayant élevé leur art à un niveau de duperie qu’aucun acteur de Hollywood ne pourrait atteindre. C’est donc le récit des méfaits extraordinaires de Gerhardtsreiter que fait Walter Kirn, tandis qu’il suit le procès de celui qu’il rencontra sous le nom de Clark Rockfeller, et que des dizaines d’autres personnes ont connu sous d’autres identités, pour finir aussi abusées que lui l’a été.

C’est une histoire d’autant plus stupéfiante qu’elle est totalement vraie. Mauvais sang ne saurait mentir n’est pas un roman, mais bien le récit journalistique d’une amitié trompée, dans lequel Kirn s’attache autant à retracer le parcours invraisemblable de Gerhardtsreiter, sa quête effrénée du rêve américain, depuis son arrivée d’Allemagne jusqu’à son procès pour meurtre, qu’à essayer de comprendre comment lui, journaliste, diplômé, réputé intelligent et clairvoyant, a pu se laisser abuser de la sorte.
Cette réflexion sur la naïveté, la crédulité, s’avère aussi intéressante que l’histoire de l’accusé, véritable artiste du mensonge, prestidigitateur du quotidien, obsédée par la fiction au point de vouloir en devenir une en volant la réalité des autres.

Le seul petit point faible du livre reste son style. Comme je l’ai dit, Walter Kirn est journaliste, et son écriture s’en ressent. Il lui manque la verve du romancier pour insuffler au texte une puissance supplémentaire, et le récit reste relativement plat, factuel, malgré quelques passages plus inspirés que les autres.
Néanmoins, le sujet de Mauvais sang ne saurait mentir supplante ce défaut, et une fois qu’on a intégré le fonctionnement littéraire de Kirn, on ne peut que se laisser aspirer par l’histoire vertigineuse et pourtant bien réelle de Christian Karl Gerhardtsreiter.

Mauvais sang ne saurait mentir, de Walter Kirn
Traduit de l’américain par Eric Chédaille
  Éditions Christian Bourgois, 2015
ISBN 978-2-267-02721-1
261 p., 21€