Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Vacher l’éventreur de Régis Descott

Joseph Vacher était un bel homme. L’œil sombre et le regard dur, les sourcils en bataille, la mâchoire carrée. Mais Joseph Vacher était aussi timbré. Un véritable fou qui, au XIXème siècle, tua et dépeça pendant des années bergères et bergers, vieilles femmes et enfants, avant d’être arrêté, jugé, condamné à mort et exécuté.

Descott - Vacher l'éventreurDe cet homme aussi fascinant qu’effrayant, Régis Descott cherche à faire un personnage de roman, sans en écrire une seule ligne. Comment? En faisant des copiés-collés des articles parus à l’époque, des comptes-rendus d’audience, des rapports d’autopsie et des lettres écrites par l’assassin. Il a passé un temps assez incroyable à collecter les traces laissées par Joseph Vacher pour nous raconter l’histoire de ce vagabond fou.

Peut-on dire que recopier des textes trouvés dans les archives est un roman? Ce que l’auteur appelle, dans son introduction, un « roman-vrai ». Très honnêtement, je ne pense pas. Certes, il a ordonné les archives dans un sens qui lui appartient mais sans ajouter la moindre ligne pour nous donner sa vision, son ressenti. Pour moi, cet ouvrage consiste en un agencement d’archives qui, même si elles sont très intéressantes et retracent bien les atrocités commises et la folie du personnage, ne constitue pas un roman.

Mais rien ne sert d’épiloguer plus longtemps là-dessus, si vous souhaitez vous plonger dans des rapports d’autopsie (qui par définition sont parfois assez gores) et découvrir l’un des tous premiers serial killers français, n’hésitez pas, Vacher l’Éventreur se lit d’une traite.

Vacher l’Éventreur de Régis Descott
Éditions Grasset, 2015
9782246809920
274p., 19€

Un article de Clarice Darling.

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Les assassins, de R.J. Ellory

Signé Bookfalo Kill

New York, la ville qui ne dort jamais. Les crimes y sont nombreux, plusieurs par jour. Rarement le fait d’un tueur en série néanmoins. Pourtant, cette fois, il semblerait que l’un d’entre eux soit à l’oeuvre. C’est en tout cas l’avis de John Costello, un enquêteur très discret du City Herald. Encyclopédie vivante sur le sujet (et pour cause, puisqu’il a survécu lui-même à l’assaut d’un serial killer lorsqu’il était adolescent), lui seul ou presque pouvait faire le lien entre ces meurtres pourtant si différents, commis à des endroits éloignés de la ville, sur des gens et selon des modes opératoires sans rapport entre eux.
Chargé de l’enquête sur deux de ces crimes, Ray Irving est un inspecteur compétent, pragmatique et méthodique avant tout. Il aura donc bien besoin de l’aide de Costello pour cerner et coincer l’un des criminels les plus implacables et insaisissables qui soient…

Ellory - Les assassinsJ’ai beau connaître R.J. Ellory, savoir de quoi il est capable, il arrive encore à me cueillir, façon uppercut au menton et K.O. pour le compte. Autant dire d’emblée que ses Assassins m’ont envoyé au tapis direct.
Et pourtant, il y avait moyen de se planter avec une histoire pareille. Quel motif est plus rebattu en littérature policière que celui des tueurs en série ? Entre les chefs d’œuvre du genre (Au-delà du mal de Shane Stevens, Le Silence des Agneaux de Thomas Harris, pour n’en citer que deux incontournables) et leurs incalculables avatars plus ou moins inspirés, face à la surenchère de nombreux auteurs ne reculant devant aucune horreur gratuite pour se démarquer des autres, pas facile de s’en sortir avec élégance et finesse.

Sauf qu’on parle de R.J. Ellory, bien sûr. L’Anglais qui connaît l’Amérique mieux que les Américains. Le romancier qui passe au crible les grandes figures et moments emblématiques du pays – CIA, Mafia, guerre du Vietnam, NYPD ou road movie – avec une telle intelligence que chacun de ses livres a des airs de référence absolue sur le sujet.
Pour se confronter à l’un des mythes les plus sombres et fascinants des USA, Ellory a choisi le contre-pied. Pour évoquer l’anormalité et l’amoralité des tueurs en série, il a pris le parti de la normalité et de l’honnêteté. Le cœur du roman, son point de vue central, c’est Ray Irving. Loin des superflics dotés de capacités quasi paranormales ou des héros aussi torturés que ceux qu’ils traquent, Irving est un policier certes dévoué à son métier, mais c’est avant tout un homme banal, dépassé par l’horreur à laquelle il doit mettre fin. Sa simplicité, sa normalité font penser à celles de Kurt Wallander. Et comme dans la série de Mankell, c’est le point fort des Assassins. Nous, lecteurs paisibles, cousins de ce Ray Irving si familier qu’il est un peu notre égal, nous vivons avec d’autant plus de sidération et de violence les actes ignobles et hors normes commis par le meurtrier. Certains passages m’ont angoissé comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps en lisant un roman !
Mais plus admirable encore, Ellory parvient à glisser dans l’ombre de ses pages sanglantes, en contrepoint indispensable, de l’humour, des esquisses de sentiments, d’amitié ou d’amour, qui enveloppent ses personnages d’une fragilité et d’une sincérité plus belles et fortes encore. Voilà un exploit que le romancier anglais reproduit de livre en livre, et qui fait le cœur et la valeur de toute son œuvre. R.J. Ellory, romancier humaniste ? C’est une évidence.

Néanmoins, Les Assassins est aussi un pur thriller, trippant et flippant, hanté par cette page d’histoire américaine si particulière, celle des tueurs en série. Ellory nous y plonge avec son érudition coutumière, grâce à une bonne idée de départ : celle de faire de son meurtrier un fin connaisseur des plus célèbres assassins du pays, dont il reproduit les agissements dans leurs moindres détails. Son Commémorateur n’est donc pas qu’un fou furieux de plus de la littérature policière, mais une sorte de synthèse effroyable de cette singularité criminelle propre aux USA, si difficile à comprendre.

Et il y aurait encore tant à dire… Mais ce serait finalement trop en dire, et faire perdre sa profondeur à un roman qui ne se défendra jamais mieux que par lui-même, porté par l’élégance littéraire et la puissance analytique de son auteur. R.J. Ellory est décidément un écrivain indispensable, et ses Assassins le démontrent une fois encore.

Les assassins, de R.J. Ellory
(The Anniversary Man, traduit de l’anglais par Clément Baude)
Éditions Sonatine, 2015
ISBN 978-2-35584-289-4
570 p., 22€


Psycho Killer (Anonyme)

Signé Bookfalo Kill

B Movie Hell est petite cité américaine bien tranquille, dont l’essentiel de l’activité tourne autour du Minou Joyeux, son bordel de luxe, propriété de Silvio Mellencamp, un richissime producteur de films qui tient l’ensemble de la ville sous sa coupe tout en faisant profiter ses habitants de ses largesses. Bien tranquille, donc, jusqu’au jour où un serial killer, affublé d’un masque en forme de crâne surmonté d’une crête rouge, se met à dézinguer tous ceux qu’il croise, avec une nette préférence pour les décapitations et autres démembrements sauvages.
Pour le neutraliser, le FBI fait appel à Jack Munson, un de ses agents très spéciaux – dont la compétence majeure, ces dernières années, se réduit à une consommation d’alcool exceptionnelle. Ce qui ne va pas l’empêcher de s’intéresser très vite à l’opération Blackwash, un projet top secret du Département d’Etat qui pourrait bien avoir un rapport avec cette affaire…

Psycho KillerDéglingué, cradingue, rigolo, graveleux, sanguinolent, haletant : tout ceci vous rappelle quelque chose ? Hé oui, le plus célèbre des auteurs anonymes (dont l’identité reste obstinément secrète, un sacré tour de force à notre époque) est de retour ! Après le Livre sans nom, ses deux suites et son prequel, il abandonne le Bourbon Kid et la terrible Santa Mondega pour un autre tueur en série et une autre ville.

La comparaison étant inévitable, on notera tout de suite que l’un et l’autre sont moins barrés et moins terrifiants dans Psycho Killer – il faut dire que la barre était placée haut en matière de furie et d’horreur. Néanmoins, si vous avez aimé la tétralogie du Bourbon Kid, le voyage vaut le détour. D’abord parce ce nouveau roman est un page-turner implacable, plaisir de lecture si pur et si brut qu’il en serait presque culpabilisant.
Ensuite et surtout, parce que Psycho Killer est un bel hommage au cinéma de série B (tirant parfois sur le Z). De Halloween à Twin Peaks en passant par Jason Bourne, Terminator et Dirty Dancing (!), le romancier malaxe tout un tas de références qu’il n’est pas nécessaire de maîtriser pour apprécier le roman – mais qui vous feront sourire quand vous les identifierez, certaines étant plus évidentes que d’autres.

Moins original et habité que ses livres précédents, Psycho Killer est tout de même un slasher percutant, hyper efficace et encore une fois hanté par des personnages bien secoués. Notre Anonyme préféré fatigue peut-être un peu, mais il a encore de beaux restes !

Psycho Killer, d’Anonyme
Traduit de l’anglais par Cindy Kapen
Éditions Sonatine, 2013
ISBN 978-2-35584-227-6
359 p., 20€


Polarama, de David Gordon

Signé Bookfalo Kill

Écrivain approximatif de romans de genre qu’il signe de divers pseudonymes fleuris, Harry Bloch reçoit un jour la lettre d’un fan pas comme les autres : Darian Clay est en effet un tueur en série de femmes, enfermé dans le couloir de la mort dans l’attente de son exécution prévue trois mois plus tard. Le meurtrier, qui n’a jamais reconnu ses crimes, lui propose un étrange marché : il lui racontera toute sa vie en détail si, en échange, Harry va rendre visite à quelques-unes de ses admiratrices, puis lui écrit des nouvelles érotiques les mettant en scène ensemble.
En dépit du caractère glauque de cette demande, de l’opposition de presque toutes les familles des victimes, et de la méfiance affichée du F.B.I. et de l’avocate de Clay, Bloch décide d’accepter. Mauvaise idée, Harry, mauvaise idée…

Si vous aimez les polars qui laissent beaucoup de place aux personnages, à leur profondeur, leur complexité et leur intelligence, sans toutefois se prendre au sérieux, Polarama devrait vous plaire. Pour son premier roman, David Gordon s’attache avant tout à rendre vivante la voix riche et singulière de Harry Bloch, narrateur écrivain par lequel il prend régulièrement le temps de développer des réflexions très justes, que ce soit sur l’art d’écrire ou sur celui de lire.
Un petit exemple au sujet des lecteurs acharnés de littérature de genre :  

« Les fans de genre – amateurs de vampires, geeks de la science-fiction, accros au suspense – sont en quelque sorte une espèce atavique, une race pure mais anormale. Ils continuent à lire comme des enfants, à la fois puérils et graves, ou comme des adolescents, pétris de désespoir et de courage. Ils lisent parce qu’ils en ont besoin. » (p.175)

Gordon - PolaramaPuisqu’on parle de littérature de genre, David Gordon s’amuse aussi beaucoup en faisant de son héros un écrivain stakhanoviste dans différents domaines, du roman de détective à la S.F. érotique en passant par le bonnes vieilles histoires de vampires, dont il maîtrise les codes pour en livrer des parodies réjouissantes et crédibles.
Les amateurs et connaisseurs souriront des pseudonymes débiles choisis par Bloch, des noms de ses personnages ou encore des extraits de ses oeuvres disséminés dans Polarama – titre français assez malin, mélange de polar et de panorama, même s’il n’est pas aussi subtil que l’original, The Serialist, dont les différentes nuances en anglais sont impossibles à traduire (« serial » comme « serial killer », mais ce terme fait aussi référence à un certain cinéma de genre, souvent décliné en longues séries avec héros récurrents).

Côté suspense, Gordon tient bon la barre, sur un rythme assez lent. Au bout du compte, l’intrigue est ténue, mais le romancier parvient à la garder vivante grâce à des rebondissements bienvenus, et notamment une accélération explosive en plein milieu du livre, qui le fait enfin basculer dans le polar pur. Quelques indices discrets semés çà et là trouvent un écho dans le dernier tiers, qui tient ses promesses sans se montrer révolutionnaire.

Polarama est un chouette premier roman et un très bon polar pour l’été : à la fois prenant et amusant, agréable à lire et intelligent. 405 pages de petit bonheur pour caler votre valise !

Polarama, de David Gordon
Traduit de l’américain par Laure Manceau
Éditions Actes Sud, coll. Actes Noirs, 2013
ISBN 978-2-330-01993-8
405 p., 22,80€