Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Jason Murphy, de Paul Fournel

Signé Bookfalo Kill

Tous les lecteurs de la Beat Generation connaissent les poèmes de Jason Murphy, mais le bruit court qu’il aurait composé un roman, écrit sur un rouleau avant même le célèbre Sur la route de Jack Kerouac. Certains affirment que le professeur Marc Chantier l’aurait eu un moment en sa possession.
Un éditeur et une étudiante s’envolent sur la trace du fameux « scroll » de Paris à San Francisco. Chacun a ses raisons, chacun a ses chemins, chacun a ses moyens et c’est à qui arrivera le premier…

Contrairement à mes habitudes, le résumé ci-dessus n’est pas de moi mais de l’éditeur. Pourquoi ? Histoire de démontrer qu’on fait dire ce qu’on veut à une quatrième de couverture. Sans être mensonger, ce pitch est assez trompeur, puisqu’il donne l’impression d’une véritable chasse aux trésors à San Francisco, doublée d’une lutte à distance entre deux rivaux prêts à tout pour s’approprier l’objet de leur quête.
Or il n’en est rien. Le passage de l’éditeur sur place est expédié en un chapitre, et celui de Madeleine, l’étudiante, s’il est plus détaillé, ne survient qu’ensuite et à la fin du livre.

Fournel - Jason MurphyMaladresse ou malhonnêteté commerciale, peu importe, revenons au livre lui-même. Jason Murphy est un roman plutôt plaisant, avec des personnages vite attachants, bien que le tout soit écrit avec une nonchalance, voire parfois un dédain pour la langue qui ne satisfera pas le lecteur exigeant en la matière. Dès le premier chapitre, Paul Fournel aligne les dialogues (séparés d’espaces blancs, histoire d’augmenter le nombre de pages) et en fait l’essentiel du corps de son texte, ce qui en rend la lecture rapide et légère – pour ne pas dire souvent superficielle.
S’ajoutent à cela quelques clichés embarrassants (« Il la regarda intensément, droit dans les yeux, et la bouscula de son regard noir », p.54) et des tournures familières ou orales (« Elle la tenait enfin sa Tour Eiffel locale », p. 155), voire incorrectes (« Toute cette bande-là ne sont pas de très grands écrivains », p.84 – à qui le dites-vous…)
Bref, si certains passages sont nettement plus inspirés, heureusement, on ne lit pas Jason Murphy pour la plume de son auteur.

Reste le sujet. S’il semble sur le papier réservé aux fans de la Beat Generation, pas forcément les plus nombreux, il permet au néophyte (j’en suis) d’apprendre un certain nombre de choses sur ce mouvement littéraire américain, notamment grâce à une longue rencontre fictionnelle entre Madeleine et Lawrence Ferlinghetti, co-fondateur de la célèbre librairie City Lights à San Francisco et éditeur de Ginsberg, Kerouac et compagnie.
D’ailleurs le passage à San Francisco s’avère le meilleur du roman – coup de chance, il arrive dans le dernier tiers du livre et permet de quitter celui-ci dans des dispositions assez aimables. Fournel raconte joliment la ville du Golden Gate Bridge, du Panhandle au quartier mythique de Haight & Asbury, et en profite pour s’emparer enfin de son histoire. Il fait même preuve de subtilité en concluant presque entre les lignes, sur un joli pied de nez, l’histoire de Murphy et de son fameux rouleau.

Ah oui, quand même, une dernière chose avant que j’oublie. Jason Murphy n’existe pas. En dépit d’une sympathique tentative de mystification sur Wikipédia, une recherche basique sur le site de City Lights permet vite de s’en assurer. Hé oui, Paul Fournel fait partie de l’OuLiPo, il est donc joueur.

Jason Murphy, de Paul Fournel
Éditions P.O.L., 2013
ISBN 978-2-8180-1765-4
191 p., 16€

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Méfiez-vous des enfants sages, de Cécile Coulon

Signé Bookfalo Kill

Fille de Kerrie, qui ne s’est jamais remise d’avoir laissé sa jeunesse à San Francisco, et de Markku, un Suédois mutique et spécialiste de bestioles exotiques, Lua est une jeune fille à part. Maligne, débrouillarde, mais aussi hors normes, incapable de se fondre dans la masse. Elle se lie d’amitié avec des déglingués : Eddy, le rocker marginal qui habite la maison d’en face, ou James Freak, professeur magnétique mais rongé de l’intérieur, par la drogue et la rage.
Des expériences qui la confrontent au doute, à la peur, au chagrin, et remettent en cause sa vision de l’existence…

Coulon - Méfiez-vous des enfants sagesElle a vraiment un truc, cette gamine – et quand je dis « gamine », ce n’est ni condescendant ni péjoratif, c’est un simple constat. En 2010, Cécile Coulon n’a que vingt ans lorsque Viviane Hamy publie Méfiez-vous des enfants sages, son deuxième roman (oui, deuxième et non pas premier comme on peut le lire parfois : les éditions Revoir avaient déjà publié auparavant Le Voleur de vie, ainsi qu’un recueil de nouvelles). Vingt ans, et déjà beaucoup de talent, même s’il est parfois balancé un peu en vrac, rendant ce livre inégal.

Nourrie à la littérature américaine, Cécile Coulon en a appris beaucoup, et gardé le meilleur : des personnages profonds, un sens aigu de l’atmosphère et des petits détails qui font toute la différence, et des décors inimitables. Ce roman, comme le suivant, Le Roi n’a pas sommeil, se déroule aux Etats-Unis, et il n’y a rien à en redire ; même s’il y a une part de fantasme dans l’incarnation littéraire que Cécile Coulon leur prête, on s’y sent en terrain familier, écho troublant de ce qu’on a pu lire sous la plume de nombreux romanciers américains.

Même s’il est parfois un peu foutraque dans sa construction, surtout au début, Méfiez-vous des enfants sages démontre déjà une maturité d’écriture étonnante chez une si jeune auteure, non dénuée d’insolence et de liberté. Il contient en outre quelques passages sidérants par leur intuition et leur justesse, notamment sur l’adolescence ou sur la foi.
Les mots de Cécile Coulon étant plus éloquents que n’importe quelle démonstration, en voici un petit extrait pour conclure :

« L’église était une machine à rêves, on en ressortait comme après avoir fumé un gros pétard : calmé, dans l’euphorie silencieuse du corps et de l’esprit. Nous y avons tous cru. Nous avons pensé qu’il y avait quelqu’un de plus fort qui pourrait nous protéger. Le jour où on s’aperçoit que tout part en brioche, ça ne prend qu’une seconde, mais bon Dieu, et c’est le cas de le dire, c’est la seconde de trop, la cerise qui fait déborder le vase. » (p.78)

Méfiez-vous donc de cette jeune romancière. Elle ira loin !

Méfiez-vous des enfants sages, de Cécile Coulon
Éditions Points Seuil, 2013
(Première édition : Viviane Hamy, 2010)
ISBN  978-2-7578-3019-2
110 p., 5,20€

 


L’Intrus, de Paul Harper

Signé Bookfalo Kill

Vera List, célèbre psychothérapeute pour le beau linge de San Francisco, se rend compte que deux de ses patientes ont, sans le savoir ni se connaître, le même amant. Plus grave : celui-ci exerce une pression psychologique redoutable sur les deux jeunes femmes, en faisant référence à des secrets qu’elles n’ont confiés à personne – hormis Vera List. L’homme a donc forcément accès aux dossiers professionnels, pourtant soigneusement gardés à l’abri, de la psy…
Pour mettre un terme à une situation aussi inconfortable que périlleuse, Vera List fait appel aux services de Marten Fane, privé d’un genre très spécial, de ceux qui sont capables de résoudre en toute discrétion les problèmes les plus embarrassants. Par tous les moyens s’il le faut.

Sur le papier, certains romans sont très prometteurs : une bonne idée, la possibilité de rebondissements et de surprises, un contexte psychologique riche, des personnages intéressants. Et puis, une fois lus, il ne reste pas grand-chose de tout ceci, sinon la sensation d’être passé à côté de quelque chose de beaucoup mieux.
C’est le cas de cet Intrus, un thriller à classer dans la catégorie « il y a avait tout pour, mais… »

Il y avait tout pour rencontrer des personnages forts et incarnés : des blessures, des fêlures psychologiques, des doutes, de la peur, de la détermination… Mais jamais les premiers rôles ne quittent leurs deux dimensions de papier. Ni Fane, ni Vera List, ni les deux femmes victimes ne sont assez attachants pour que l’on tremble ou soit ému pour eux. Quant aux seconds couteaux, ils sont le plus souvent limités à un nom, parfois à une fonction, à tel point qu’on les mélange tous et qu’on se moque totalement de leur existence.

Il y avait tout pour évoluer dans un cadre formidable : San Francisco est une ville exceptionnelle, un décor de roman idéal. Mais de ce point de vue, le guide du Routard est sans doute plus palpitant que les maigres descriptions sans imagination abandonnées ça et là par Paul Harper, quand son récit l’oblige à s’y plier.
Art de la description que le romancier ne maîtrise d’ailleurs pas du tout de manière générale. Les bons auteurs savent meubler leurs arrière-plans de menus détails – une tasse, une plante verte, une enseigne clignotante – qui donnent un charme, une personnalité unique au roman. Chez Harper, cela n’arrive jamais ou quasi. Et cela manque.

Il y avait tout pour happer le lecteur et le tenir en haleine : une intrigue psychologique, à base de manipulation, quoi de mieux ? Mais jamais le rythme n’accélère, jamais Harper ne prend de chemin inattendu ni n’élève la tension, pas même à la fin, d’ailleurs assez plate, voire curieusement elliptique, comme si l’auteur avait eu peur d’aller au bout de son sujet et d’énoncer quelques vérités moches à entendre.
Car il y avait également tout pour élever le débat et nourrir le roman d’un regard et d’un engagement d’auteur : dans l’Intrus, il est notamment question des tortures sordides que les États-Unis se sont « autorisés » à accomplir après le 11 septembre. Mais Harper ne fait qu’effleurer le sujet, l’utilise comme un rapide élément d’explication psychologique, sans aller plus loin.

Cet Intrus m’a donc déçu. Certes, je l’ai lu sans ennui, parce que Paul Harper a plutôt bien construit son histoire, et qu’on a envie de savoir comment cela va se terminer (malheureusement sans relief). Mais le tout manque si cruellement de chair, d’intensité, de vérité qu’à aucun moment je ne me suis senti véritablement impliqué dans l’histoire. Dommage.

L’Intrus, de Paul Harper
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2012
ISBN 978-2-07-013363-5
296 p., 19,50€


Sale temps pour les braves, de Don Carpenter

Signé Bookfalo Kill

Dans les années 40 et 50, entre Portland et San Francisco, Billy Lancing, un adolescent noir, tente de s’en sortir grâce à son don pour le billard ; Denny Mellon, petite frappe sans ambition, et son ami Jack Levitt, orphelin ténébreux qui n’a rien mais veut tout, traînent, zonent, détruisent et se cherchent. Leurs parcours se croisent et se répondent de salles de billard en hôtels miteux, de petits boulots minables à l’errance sans but, de la maison de correction à la prison, des accidents de parcours aux possibles rédemptions…

« La société n’en a rien à foutre de ce qui t’arrive, et tu le sais. La société est un animal, comme nous tous.
– Je ne te savais pas si philosophe.
– Je ne te savais pas si naïve. » (p.283)

Il y a des romans dont il est particulièrement difficile de parler. Ce sont souvent des œuvres dont la lecture impressionne, dont on comprend d’emblée qu’elles sortent du lot et s’inscrivent dans la catégorie rare des classiques instantanés. Quand on veut en parler, faire partager son émotion et son plaisir, on se heurte en général à la faiblesse de nos propres mots, bien inférieurs à la qualité et à la force de ceux de l’auteur.
Vous l’aurez compris, Sale temps pour les braves est, pour moi, de ceux-là. N’étant ni critique littéraire ni journaliste, mais simple lecteur, je vais néanmoins essayer de vous expliquer, en quelques mots, pourquoi j’ai été subjugué par ce roman magistral.

Il y a tout d’abord l’écriture de Don Carpenter, d’une maîtrise et d’une maturité d’autant plus saisissantes qu’elles appartiennent, lorsque paraît le roman en 1966, à un auteur de 35 ans dont c’est la première œuvre. Avec un sens du détail époustouflant, Carpenter décrit avec la même acuité l’atmosphère tendue des salles de billard, les rapports entre respect et défi des meilleurs joueurs, les lois complexes des différents jeux ; les errances insouciantes et dangereuses des jeunes désœuvrés ; la folie de Las Vegas ;  ou la vie en prison, les règles officielles et celles, tacites, qui réglementent le quotidien des condamnés, la violence sous-jacente, les relations complexes entre les prisonniers.
Il faut ici saluer le travail exceptionnel de la traductrice Céline Leroy, car elle a su à l’évidence faire vibrer dans un français inspiré la langue brillante de Don Carpenter. Si la lecture de Sale temps pour les braves est aussi agréable qu’impressionnante, son travail y est pour beaucoup.

Outre la manière dont le romancier restitue une certaine Amérique d’après-guerre – comment ne pas penser à Sur la route de Kerouac ? -, ce qui fait la force et l’intérêt majeurs du livre, c’est le travail sur la psychologie des personnages, en particulier Jack Levitt. Tout au long du roman, on suit le fil de ses réflexions – sur l’existence en général et la sienne en particulier, sur le rapport à l’argent, sur la liberté et les limites que lui impose la société.

« Même traitement pour tout le monde, pensa-t-il, on est là, on vieillit, on meurt et rien d’autre n’arrive. » (p.95)

Les passages introspectifs sont longs et nombreux, pourtant jamais on ne s’ennuie, pas plus qu’on n’a l’impression pénible d’une stagnation du récit. Tout repose sur l’habileté invisible avec laquelle Carpenter imbrique action et réflexion, péripéties et ruminations. On tourne les pages de plus en plus vite, autant pour savoir ce qui arrivera ensuite à Levitt que pour découvrir où ses pensées le mèneront.
L’équilibre est fragile mais tenu de bout en bout, d’autant que le romancier ménage des surprises, notamment dans la troisième et dernière partie, lorsque le destin de Jack prend un virage inattendu après sa sortie de prison…

Sale temps pour les braves est l’un de ces immenses romans dont les Américains ont le secret, à la fois ambitieux et accessible, riche de sens et populaire au meilleur sens du terme. Je pourrais sans doute continuer à gloser à son sujet, mais je ne dirais rien de plus, et en beaucoup moins bien, que Dan Carpenter. Je vous laisse donc avec les braves…

Sale temps pour les braves, de Don Carpenter
Traduit de l’américain par Céline Leroy
Éditions Cambourakis, 2012
ISBN 978-2-916589-89-3
384 p., 23€