Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée de l’Olivier 2017

À première vue, aux éditions de l’Olivier, le mot d’ordre semble être de faire appel à des auteurs aux noms alambiqués… Non, plus sérieusement, petite rentrée (en quantité) à l’ombre de l’arbre cette année, dans laquelle domine la silhouette d’un auteur américain d’autant plus grand qu’il est rare. Tiens, d’ailleurs, à tout seigneur tout honneur, on va commencer par lui.

Foer - Me voiciEXTRÊMEMENT ATTENDU ET INCROYABLEMENT EXCITANT : Me voici, de Jonathan Safran Foer
(traduit de l’américain par Stéphane Roques)
Le dernier livre de Jonathan Safran Foer publié en France, l’essai Faut-il manger les animaux ?, date de 2011. Et il faut remonter onze ans en arrière pour retrouver trace de son précédent roman – mais quel roman !!! C’était l’inoubliable Extrêmement fort et incroyablement près, et depuis ce chef d’œuvre l’attente est très, très élevée.
En attendant de le lire, on appréciera donc l’ironie involontaire du titre, Me voici (ouais, c’est pas trop tôt !), dans lequel nous ferons connaissance avec les Bloch, famille juive américaine typique. Paisible, aussi, en apparence du moins… jusqu’au jour où Sam, le fîls aîné âgé de 13 ans, est renvoyé du collège pour avoir écrit un chapelet d’injures racistes, et où Jacob, le père, est surpris en train d’échanger des textos pornographiques avec une inconnue. Alors que la façade respectable de la famille Bloch explose, la situation au Moyen-Orient se dégrade violemment, à la suite d’un tremblement de terre qui provoque des répliques géopolitiques menaçant la survie de l’état d’Israël…
Les premières pages du roman, dévoilées en avant-première par l’éditeur, sont hilarantes, et on devrait retrouver dans Me voici l’art extraordinaire de Foer pour mêler la comédie et le tragique, l’intime et l’historique. Vertige attendu le 28 septembre.

Luiselli - L'Histoire de mes dentsADJUGÉ VENDU : L’Histoire de mes dents, de Valeria Luiselli
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard)
Le meilleur commissaire-priseur du monde imagine un plan machiavélique : se faire arracher toutes ses dents, et les mettre ensuite aux enchères en les faisant passer pour les quenottes de personnalités aussi diverses que Platon ou Virginia Woolf. Problème : Gustavo Sanchez Sanchez découvre que son propre fils assiste aux ventes et semble acharné à racheter son père dent par dent… L’un des pitchs les plus saisissants de la rentrée.

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Alikavazovic - L'Avancée de la nuitY’A LA CHAMBRE 106 QUI S’ALLUME : L’Avancée de la nuit, de Jakuta Alikavazovic
Gardien de nuit dans un hôtel, Paul est fasciné par Amélia, l’une des résidentes, dont le côté mystérieux et les agissements suscitent les rumeurs. Ils finissent par partager quelques moments passionnés. Puis la jeune femme disparaît du jour au lendemain, partie à la recherche de sa mère à Sarajevo. Normalienne, enseignante à la Sorbonne, la romancière est très soutenue par la presse et appréciée du petit monde du livre. On en causera donc sûrement.

Flahaut - OstwaldLA ROUTE : Ostwald, de Thomas Flahaut (lu)
Ces derniers temps, en littérature, quand une catastrophe survient, on se réfugie dans les forêts. Chez Thomas Flahaut, primo-romancier de 26 ans, on n’échappe pas à la règle. Cette fois, l’événement déclencheur est un incident à la centrale nucléaire de Fessenheim qui provoque l’évacuation des populations locales. Deux frères, dont les parents se sont séparés quelque temps auparavant suite au licenciement du père, se retrouvent lancés en pleine errance dans un Est de la France dévasté et quasi déserté. Il est rare que les auteurs français se frottent au genre, en l’occurrence ici le post-apocalyptique (mesuré, certes, mais tout de même) ; le coup d’essai est prometteur, usant de ce contexte extrême pour traiter en finesse de sujets intimes.

Pyamootoo - L'Île au poisson venimeuxTU POUSSES LE BOUCHON UN PEU TROP LOIN, MAURICE : L’Île au poisson venimeux, de Barlen Pyamootoo
Anil et Mirna mènent une vie stable. Ils ont deux enfants et vivent grâce à une petite boutique qui fonctionne bien. Cependant, du jour au lendemain, Anil disparaît. C’est seulement des années plus tard que sa femme saura ce qu’il s’est passé : parce qu’il a échappé de peu à la mort, son mari a décidé de changer radicalement d’existence (résumé Électre). L’auteur est mauricien et vit à Trou-d’Eau-Douce. D’habitude, je me fiche de savoir où habite l’auteur, mais là, avec un nom pareil, j’étais obligé de le mentionner.

Vernoux - Mobile homePERSONNE NE M’AIME : Mobile Home, de Marion Vernoux
Un grand classique : quand un cinéaste ne rencontre plus le succès, il se met à écrire des livres. C’est le cas de Marion V., en pleine crise de pré-cinquantaine alors que son dernier film a été un échec. Pour se changer les idées, elle se met à photographier ses meubles et à tenter de saisir leur histoire, ce qui l’entraîne notamment sur les traces de sa grand-mère déportée pendant la guerre.

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Les évaporés de Thomas B. Reverdy

évaporésAu Japon, en cas de déshonneur, de dettes, de démêlés avec la justice ou les yakuzas, on a tout intérêt à disparaître. C’est ce qui arrive à Kazehiro. Il abandonne sa femme et emporte trois cartons. En une nuit. Laisse sur la table son téléphone, ses clés, laisse tout derrière lui et part sans se retourner.

A San Francisco, Richard B. est un poète et détective privé, avec tout ce que cela induit de clichés. Vie amoureuse ratée, alcoolique sur les bords, vie sociale zéro.

Akainu est un ado de 14 ans, donc la vie a basculé le 11 mars 2012. Il se retrouve seul du jour au lendemain, perdu dans cette immensité dévastée. Pour survivre, il vit de petits expédients.

Yukiko, la fille de Kazehiro, ne peut se résoudre à voir son père disparaître sans donner de nouvelles. Elle quitte sa Californie d’adoption et embarque son ancien amant, Richard B., à la recherche d’une ombre.

Richard B. a vraiment existé. Il s’agit de Richard Brautigan, auteur de la Beat generation, adulé après la publication de La pêche à la truite en Amérique du Nord puis, tombé dans l’oubli, avant d’être redécouvert et considéré aujourd’hui comme l’un des grands écrivains américains du XXème siècle. Thomas B. Reverdy s’inspire de ses écrits lors de son voyage au Japon.

Sur fond de catastrophe naturelle et nucléaire, on pourrait croire que ce roman est un mélo sans fond. Fatal error. L’écriture de Thomas B. Reverdy est une véritable révélation. Poétique, aérienne, triste à la fois. L’auteur dépeint un Japon qu’il connaît bien, sans trop en faire, et malgré les aspects énigmatiques de cette culture. Un roman très réussi tant sur le fond que sur la forme.

Les évaporés de Thomas B. Reverdy
Éditions Flammarion, 2013
9782081307056
304p., 19€

Un article de Clarice Darling.


Depuis le temps de vos pères, de Dan Waddell

Signé Bookfalo Kill

Pour son jour de retour au travail après un interminable arrêt maladie, l’inspecteur Grant Foster est servi : il est appelé sur une scène de crime où gît Katie Drake, une actrice sur le déclin qui a été étranglée dans son lit, avant que son meurtrier la traîne dans son jardin pour l’y égorger. Comme si cette mise en scène étrange ne suffisait pas, la fille de la victime, Naomi, 14 ans, a disparu.
Seul indice : un cheveu, retrouvé sur le cadavre et qui, une fois analysé, révèle qu’il comporte suffisamment de similitudes ADN pour en déduire que la victime et son assassin sont parents. Pas forcément proches cependant, à tel point que Foster fait appel au généalogiste Nigel Barnes pour lui demander de reconstituer l’ascendance familiale de Katie Drake. Une tâche qui s’avère très vite complexe, car le chercheur ne peut remonter que la branche maternelle de la victime, et seulement jusqu’en 1891. De la résolution de ce mystère dépend pourtant la survie de Naomi, et peut-être d’autres personnes, car il s’avère que le meurtrier semble mener une véritable vendetta familiale…

Retour gagnant pour Dan Waddell ! Publié fin 2010, son premier roman, Code 1879, m’avait enthousiasmé – j’en reparlerai prochainement, car il sort ces jours-ci en poche (Babel Noir). J’attendais donc avec impatience de voir si la suite serait à la hauteur, et bonne nouvelle, c’est le cas.
Pour commencer, Waddell a su renouveler l’idée phare de sa série, ce qui en fait l’intérêt majeur et l’originalité : l’utilisation de la généalogie comme moteur de l’intrigue. Cette fois, il la fait interagir avec la science, et notamment la génétique et l’ADN. Il poursuit ainsi l’oeuvre entamée dans Code 1879, consistant à souligner à quel point passé et présent sont étroitement entrelacés, indissociables. Plus que jamais, il en fait une discipline ouverte à la modernité, proche de l’histoire en ceci qu’on ne peut bien comprendre notre temps qu’à condition de connaître ce (et ceux) qui nous a (ont) précédé(s). Une discipline tellement appropriée au polar, et en même temps tellement familière à beaucoup de gens, qu’on se demande encore pourquoi personne avant Dan Waddell n’avait songé à y recourir.

Les recherches généalogiques de Nigel Barnes sont toujours aussi détaillées et passionnantes ; elles fournissent un contrepoint singulier et bienvenu à l’enquête policière de terrain, plus traditionnelle et conforme aux habitudes du genre. A vrai dire, le mystère et sa résolution sont peut-être un peu moins passionnants que dans le premier opus de la série, où le final m’avait pris par surprise et le suspense, tétanisé jusqu’au bout. Ici, la fin paraît arriver un peu vite et manque de force, d’intensité, même si elle n’est ni ridicule ni décevante.

Du reste, tout ce qui par ailleurs faisait la réussite de Code 1879 est à nouveau présent : les personnages, bien campés, incarnés, des premiers rôles (le trio Foster-Barnes-Heather Jenkins) à tous ceux qu’ils croisent ou affrontent ; la ville de Londres et ses différents quartiers ; la précision des recherches historiques menées par l’auteur…
Et surtout, le sujet de l’histoire, où il est, schématiquement, question de fondamentalisme et de dogmatisme. En fait, je pourrais vous en dire davantage, mais ce serait dommage car Dan Waddell a pris soin de développer point par point son intrigue, et de n’en révéler le sujet central que vers le milieu du roman. Un aspect que son éditeur français a malheureusement négligé en en dévoilant beaucoup trop dans la quatrième de couverture, évoquant même des éléments de l’histoire se déroulant dans le dernier quart du livre. Dommage, et maladroit.

Donc, si ce que je vous ai raconté vous a donné envie de découvrir Depuis le temps de vos pères, faites-moi confiance et ouvrez directement le roman sans passer par la case « Quatrième de couverture ». Vous n’en apprécierez que mieux ce polar atypique !

Depuis le temps de vos pères, de Dan Waddell
Editions du Rouergue, 2012
ISBN 978-2-8126-0312-9
299 p., 20€