Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Les soeurs Brelan, de François Vallejo

Signé Bookfalo Kill

Elles sont trois. Trois sœurs, dont deux encore mineures, mais qui parlent d’une seule voix. Et cette voix, déterminée, surprend tout le monde à la mort de leur père, lorsqu’elles exigent, au juge qui les reçoit pour décider de leur sort, de les laisser libres ; de ne pas les soumettre à la tutelle de leur tante et de leur oncle, qui veulent, plus que leur bonheur, mettre la main sur la petite fortune familiale.
Obtenant satisfaction, c’est donc sous la charge de Marthe, l’aînée à peine majeure, que les trois filles se lancent dans la vie, la vraie. Avec ses surprises, ses rencontres, sa cascade de vie et de douleur – et la puissance de l’amour qui les unit, envers et contre tous…

Vallejo - Les soeurs BrelanIl y a du Zola dans ce très beau roman de François Vallejo. Oui, carrément ! Certes, il ne s’agit pas de comparer de pied en cap l’auteur du génial Ouest (Prix Millepages 2006, Livre Inter 2007) à l’illustre défenseur du capitaine Dreyfus et père des Rougon-Macquart.
L’analogie cependant s’impose en deux points. L’écriture, tout d’abord : comme Zola aimait à le faire, Vallejo use avec brio dans ce roman du style indirect libre, procédé qui nous immerge conjointement dans les pensées et les propos des personnages, tout en dotant le récit d’un dynamisme percutant et d’une énergie très particulière.

Ensuite, Vallejo excelle ici à saisir des personnages, une époque, et des personnages dans leur époque. En l’occurrence, la seconde partie du XXème siècle, au cours duquel le statut des femmes était encore extrêmement codifié, encadré, et tout manquement à ces us considéré comme une indécence. Un état d’esprit archaïque que les trois sœurs Brelan vont s’acharner à dynamiter, par leur volonté de vivre leurs vies en toute indépendance, seules à trois, chacune avec leur caractère propre, mais solidaires quoi qu’il arrive.

Formidable ode à la liberté, à la résistance morale, à la volonté d’échapper aux carcans, à la vie tout simplement, Les Sœurs Brelan forment un tourbillon littéraire enthousiasmant, marquant aussi une forme de révélation pour un auteur adepte jusqu’alors du huis-clos et des environnements sombres, et qui livre son roman le plus lumineux.

Les soeurs Brelan, de François Vallejo
  Éditions Points, 2013
(première édition : Viviane Hamy, 2010)
ISBN 978-2-7578-3348-3
284 p., 7,20€

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Vampires, de Thierry Jonquet

Signé Bookfalo Kill

En trouvant le corps d’un homme savamment empalé dans un hangar de la région parisienne, Razvan comprend qu’il a affaire à bien davantage qu’un crime atroce perpétré par un dément. Ses origines roumaines lui font aussitôt penser au supplice favori de Vlad Tepes, terrifiant comte transylvanien des âges obscurs plus connu de nos jours sous le nom de Dracula…
Conséquence inattendue, la nouvelle frappe de plein fouet la famille Radescu. Reclus dans leur demeure cachée au fond d’une suite de courettes, en plein coeur de Belleville, le patriarche Petre et les siens tentent d’accommoder leur condition de vampires – oui oui, des vampires, des vrais, comme dans Twilight mais en beaucoup mieux – aux impératifs de la société française contemporaine. Pas facile tous les jours… Alors, l’annonce de cette découverte macabre risque bien de ne pas arranger les choses !

A sa sortie, début 2011, certains se sont interrogés sur l’opportunité de publier ce livre, voire sur l’opportunisme possible de l’éditeur qui aurait cherché à « faire de l’argent » sur le dos de son célèbre auteur, en misant sur l’émotion ressentie par nombre de lecteurs à l’annonce de la mort de Thierry Jonquet, survenue brutalement en août 2009 des suites d’un accident vasculaire cérébral.
Le débat était inévitable, mais pour moi, il n’y a aucune ambiguïté. Pour l’amoureux de l’oeuvre de Jonquet que je suis, Vampires est autant un documentqu’un cadeau. Frustrant, certes, car il est impossible d’ignorer qu’il manque sans doute au moins un tiers, voire plus, à ce roman. Tout aussi impossible de ne pas relever quelques maladresses inhabituelles et d’en déduire que le texte n’a guère été relu ni corrigé par son auteur, et qu’il est livré presque brut – déjà remarquable, mais clairement inachevé, se concluant par deux dernières phrases prenant une saveur cruellement ironique après coup : « Un long travail commençait. Aussi routinier qu’incertain »…

En l’état, Vampires porte indéniablement la marque de Thierry Jonquet. Il révèle qu’une fois de plus, le romancier souhaitait nous proposer quelque chose de nouveau, de différent, d’audacieux, tout en traitant de certaines de ses obsessions : le rapport au corps, à la souffrance, à la vieillesse… Le tout situé à Belleville, son quartier.
Son ultime opus est habité de personnages incroyables (de la tribu Radescu au substitut Valjean, en passant par le légiste Pluvenage, déjà présent dans les Orpailleurs et Moloch), traversé de beaux moments autant que de scènes d’une violence qui serait insoutenable si elle n’était éclairée d’un humour aussi noir que salvateur.
Allez, pour le plaisir, un petit extrait, situé au début, alors que Razvan vient de découvrir le cadavre supplicié de l’empalé :

« Et soudain, d’une rotation puissante du bassin, il opéra un demi-tour et s’enfuit à toute allure. Sa hachette à la main, qu’il agitait en moulinets frénétiques au-dessus de sa tête, il dévala la pente menant au hangar. (…)
Ce n’était vraiment pas son jour de chance : alors qu’il parvenait, hors d’haleine, à proximité du bidonville, s’époumonant comme un damné, il aperçut les lueurs des phares des camionnettes d’une escouade de CRS qui avaient encerclé le campement et procédaient manu militari à l’évacuation de ses occupants. Sa survenue inopinée, une machette à la main, provoqua un certain émoi. Pour la faire courte, disons que les CRS se laissèrent aller à un mouvement d’humeur bien compréhensible. »

Ma seule véritable réserve au moment de la sortie en grand format du livre était son prix : 18€. Là, ça faisait cher le « cadeau »… Sa parution en poche aujourd’hui est une belle occasion de retrouver pour la dernière fois l’univers riche, inventif, puissant de l’un des plus grands auteurs français de polars de ces trente dernières années. N’hésitez pas.

Vampires, de Thierry Jonquet
Editions Points Seuil, collection Roman Noir, 2012
(Parution originale : éditions du Seuil, 2011)
ISBN 978-2-7578-2650-8
210 p., 6,50€