Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Une minute de silence, de Siegfried Lenz

Signé Bookfalo Kill

« Écoute, ce qu’il reste de nous
Immobile et debout
Une minute de silence… »

Je ne sais pas si vous connaissez cette chanson de Michel Berger, qu’il interpréta notamment avec Daniel Balavoine (avant de lui dédier en concert après la mort de ce dernier). Quoi qu’il en soit, outre le fait de partager le même titre, le roman de Siegfried Lenz et la chanson de Berger se font écho, dans leur manière délicate d’évoquer ce qu’on a irrémédiablement perdu, de jouer la carte du chagrin avec retenue. Et je n’ai pu m’empêcher de garder en tête la mélodie du musicien tandis que je parcourais celle de l’écrivain.

Ce court roman s’ouvre sur un grand rassemblement silencieux organisé dans un lycée d’une petite ville des bords de la Baltique, en mémoire de Stella Petersen, professeur d’anglais récemment morte en mer. Dans l’assemblée, plus affecté sans doute que tous les autres élèves, Christian rassemble ses propres souvenirs de Stella, qui fut son premier grand amour. Une passion vécue en secret, au mépris des conventions sociales, et qui marquera durablement l’existence du jeune homme…

L’argument est simple, la construction et l’élaboration du roman beaucoup moins, même si cette architecture savante reste invisible, invitant le lecteur à une déambulation sobre dans les sentiments et la mémoire de Christian, jeune homme affligé de ce romantisme naïf qui fait le charme des jeunes garçons sensibles. Face à lui, jouant d’un pas de deux plus complexe, Stella incarne l’objet du désir, belle, mystérieuse, insaisissable, à la fois adulte et enfant grandie trop vite.

Une minute de silence fait partie de ces brefs textes dont il est difficile de parler, tant ils rayonnent d’évidence et semblent se suffire à eux-mêmes. A quoi bon gloser, quand il n’y a qu’à se laisser porter par les subtiles évocations de Siegfried Lenz, convoquant en douceur le mouvement, la couleur et le parfum de la mer, le vol des oiseaux dans le ciel, les silhouettes des hommes sur le port, l’emportement passionné d’un jeune homme et le sourire énigmatique d’une femme ?
De cette histoire d’amour durable qui finit tragiquement, le romancier allemand tire la substance essentielle d’émotions qui parlent à tous ceux qui ont aimé et perdu l’amour. Lumière et tristesse, tout ensemble tressées, comme inséparables.

« Ce qu’il reste, c’est tout
De ces deux cœurs immenses
Et de cet amour fou
Et fais quand tu y penses
En souvenir de nous
Une minute de silence »

Une minute de silence, de Siegfried Lenz
(Schweigeminute, traduit de l’allemand par Odile Demange)
Éditions Robert Laffont, coll. Pavillons Poche, 2016
Première édition : Robert Laffont, 2009
ISBN 978-2-221-19286-3
128 p., 7,50€

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Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia

Marre de 2011? Marre de vivre dans cette société sans foi ni loi? Vous voulez un retour aux sources?

Lisez Le club des incorrigibles optimistes. Vous arriverez en 1959, époque bénie de la vraie musique, des juke-box, de la gomina dans les cheveux et des blousons de cuir, même à Paris. Vous y croiserez Michel, 12 ans, et vous vous attacherez à lui. Forcément. Parce que ce petit garçon vous amènera à voir la société d’alors comme vous ne la soupçionniez pas.

Michel est intelligent, rêveur et aime profondément sa famille, son frère ainé surtout. Cependant, 12 ans, c’est l’âge des premières rébellions, des quiproquos avec les parents qui ne comprennent rien de toute façon. Michel va donc s’émanciper peu à peu de sa cellule familiale (dont les parents se séparent) pour chercher une autre famille, unie et soudée, une famille qui le comprenne. Ce sera chose faite avec une poignée d’hommes de l’Est, croisés dans un rade parisien, qui ont fui les persécutions staliniennes et les républiques soviétiques pour gagner leur vie. Souvent au détriment de leur propre famille, restée sur place.

Entre Igor, Pavel, Sacha, Léonid (et les autres!) et Michel vont se tisser des liens où les anciens vont montrer à l’enfant qu’il faut toujours avoir confiance en soi même si la vie est dure, avoir confiance en l’avenir et ne jamais désespérer du genre humain. Une magnifique leçon d’humanité sur fond de guerre d’Algérie, de baby-foot et de jeux d’échecs.

Si l’ouvrage est un peu long à s’installer, il se dévore rapidement, malgré le pavé de 729 pages. Jean-Michel Guenassia a écrit un roman délicat, juste, jamais cucul, sur la vie et les sentiments d’un petit garçon de 12 ans face à un monde qu’il ne comprend pas et avec lequel il est obligé de composer. On sent évidemment l’expérience et l’auteur a réussi un sacré pari de ne pas oublier le petit garçon de 12 ans qu’il était.

Moi qui suis née bien après 1959, en me plongeant dans ce livre, c’est comme si j’avais vécu cette période, pleine d’angoisse et d’insouciance. Je pouvais entendre le rock d’Elvis sur les juke-box du quartier Saint-Michel et marcher dans les traces de pas que Michel Marini a laissé sur le bitume des années.

Un livre poignant et délicat. A lire ou à relire absolument.

Le Club des Incorrigibles Optimistes de Jean-Michel Guenassia
Le livre de poche
ISBN 978-2-253-159-643
729p 8€50

Un article de Clarice Darling.