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A première vue : la rentrée Métailié 2018

L’année dernière, faute d’y trouver grand-chose d’intéressant à mon goût, j’avais zappé la rentrée Métailié pourtant pléthorique (sept nouveautés) pour un éditeur de cette dimension. Cette année, ce sont six inédits qui vont rejoindre les librairies, mais le programme est autrement plus séduisant, voire excitant, avec le retour de grands noms de la maison, exigeants, inventifs et puissamment littéraires. Cela méritait bien de s’y attarder quelques minutes !

Burnside - Le bruit du dégelLES HISTOIRES NOUS INVENTENT : Le Bruit du dégel, de John Burnside (lu)
(traduit de l’anglais (Écosse) par Catherine Richard-Mas)
Même en se noyant dans l’alcool et la défonce, une étudiante à la dérive peine à se remettre du chagrin causé par la mort de son père ; et ce n’est pas l’emprise que son petit ami, cinéaste conceptuel brillant mais toxique, exerce sur elle qui arrange les choses. Jusqu’au jour où, fortuitement, Kate rencontre Jean. Cette vieille femme sémillante et brute de décoffrage, qui coupe elle-même son bois et se gorge de thés raffinés, propose un marché à sa visiteuse : si elle tient cinq jours de suite sans boire une goutte d’alcool, elle lui racontera son histoire. Ainsi débute une étrange relation, où Jean va exprimer des années d’existence engagée, régler ses comptes avec le prétendu rêve américain, et aider Kate à faire son deuil… Immense écrivain écossais, Burnside offre une nouvelle échappée belle dans son univers littéraire subtil, élégant et obsessionnel, enjolivé d’une écriture sublime, en affirmant cette fois la force de la langue et des histoires qui constituent le socle de l’humain. Précieux.

Santis - La fille du cryptographeLE CERCLE DES CODEURS DISPARUS : La Fille du cryptographe, de Pablo de Santis
(traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry)
Pablo de Santis aime les cercles, les petits mondes, les confréries et leurs innombrables secrets. Après les détectives dans Le Cercle des Douze et les traducteurs dans La Traduction, le voici qui s’intéresse aux cryptographes. Son héros, Miguel Dorey, compense un problème d’audition lui rendant difficile la compréhension des autres par une passion pour les codes secrets et les langages oubliés. A tel point qu’il fonde un Cercle des Cryptographes avec ses camarades étudiants, ce qui lui permet d’ailleurs de rencontrer Eleonora, une jeune fille d’autant plus séduisante qu’elle dissimule beaucoup de choses. Lorsque la dictature survient en Argentine dans les années 70, le Cercle entre dans la résistance…

Kitson - Manuel de survie à l'usage des jeunes fillesMY ABSOLUTE SISTER : Manuel de survie à l’usage des jeunes filles, de Mick Kitson
(traduit de l’anglais (Écosse) par Céline Schwaller)
Premier roman d’un Écossais né au Pays de Galles, qui nous entraîne sur les traces de deux gamines, deux sœurs ayant décidé de se faire la malle et de tracer leur route au beau milieu des Highlands, dans la beauté sauvage de paysages glacés par l’hiver. Sal, l’aînée, a tout préparé, et se tient prête à tout grâce à sa boussole, son couteau et sa trousse de premier secours. Prête à tout notamment pour veiller sur Peppa, sa drôle de petite sœur qu’elle aime plus que tout au monde…

Castellanos Moya - MorongaC’ÉTAIT PAS MA GUERRE : Moronga, de Horacio Castellanos Moya
(traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis)
Un ancien guérillero devient chauffeur de bus scolaire dans le Wisconsin, un professeur d’espagnol paranoïaque enquête dans les archives de la CIA sur l’assassinat du poète salvadorien Roque Dalton… Leur point commun ? Ce sont des inadaptés à la société moderne américaine, dépassés par son hypocrisie. Ce sont des hommes en guerre qui ignorent que la guerre prend désormais les formes les plus perverses. Un roman brûlot où l’Amérique en prend pour son grade – encore et toujours d’actualité, donc.

Beyer - SecretsQUAND TOUT A COUP BADABOUM : Secrets, de Marcel Beyer
(traduit de l’allemand par Cécile Wasjbrot)
Quatre adolescents qui n’ont jamais connu leurs grands-parents s’interrogent sur les silences et les non-dits qui entourent ces derniers. Ce qui commence comme une curiosité naturelle et un jeu assez innocent va peu à peu mettre au jour des secrets, de ces ténèbres qui plombent les histoires de famille – surtout quand elles sont liées aux plus sombres heures de l’Histoire allemande…

Carvalho - Sympathie pour le démonWHAT’S PUZZLING YOU IS THE NATURE OF MY GAME : Sympathie pour le démon, de Bernardo Carvalho
(traduit du portugais (Brésil) par Danielle Schramm)
Envoyé au Moyen-Orient dans une zone de combat pour transporter la rançon d’un mystérieux otage, le Rat affronte les conséquences d’une crise déclenchée par une relation amoureuse destructrice. À la limite de la folie, mais raisonnant avec une rage froide, il essaye de comprendre ce qui a fait de lui la proie d’un amant toxique qui a transformé la soumission en puissante arme de guerre. (présentation de l’éditeur)


On a lu (et aimé) :
Le bruit du dégel, de John Burnside

On lira sûrement :
La Fille du cryptographe, de Pablo de Santis
Manuel de survie à l’usage des jeunes filles, de Mick Kitson
Moronga, de Horacio Castellanos Moya



Opération Napoléon, d’Arnaldur Indridason

Signé Bookfalo Kill

Si on m’avait dit qu’un jour, je m’éclaterais à lire un roman d’action signé Arnaldur Indridason, j’aurais ricané bêtement à cette supposée bonne blague.
Sauf que, voilà, sans rire, je me suis éclaté à lire un roman d’action signé Arnaldur Indridason, cette Opération Napoléon totalement inattendue – encore plus que ne le fut Betty en son temps, même si ces deux livres n’ont rien à voir.

Indridason - Opération NapoléonTout commence dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale. Un avion militaire allemand s’écrase sur un glacier islandais et disparaît corps et biens. Durant des années, l’armée américaine tente de retrouver l’appareil, avec un zèle d’autant plus suspect qu’il est entouré d’une extrême discrétion.
Enfin, un jour de janvier 1999, un satellite braqué sur l’Islande repère une trace de l’avion. Aussitôt, une opération impressionnante, maquillée en manœuvres d’entraînement, est déployée sur les lieux, dirigée à distance par le général Vytautas Carr, à la tête d’une branche confidentielle des services secrets américains. Malheureusement, deux jeunes membres d’une équipe de sauvetage islandaise présente non loin de là tombent sur les soldats au travail. Avant d’être violemment neutralisé, l’un d’eux a le temps de téléphoner à sa sœur, Kristin, une avocate sans histoire. Immédiatement traquée par des inconnus déterminés à la réduire au silence, la jeune femme part en quête de son frère autant que de cette mystérieuse carcasse qui excite tant les convoitises…

Que vous dire de plus, sinon qu’Indridason dévoile une nouvelle facette de son talent ? Loin de l’univers mélancolique et feutré des enquêtes de son héros récurrent, Erlendur, le romancier islandais déploie ici une intrigue d’espionnage noueuse et nourrie d’Histoire, qu’il développe tambour battant, à un rythme que l’on aurait cru incompatible avec les gènes littéraires des auteurs nordiques. S’ils sont relativement sans surprise, ses personnages sont très costauds, de Kristin, la jeune femme normale poussée à l’héroïsme par les circonstances et déterminée à aller jusqu’au bout, aux militaires implacables, uniquement soucieux de leurs intérêts, en passant par le terrifiant homme de main, Ratoff, et les nombreux adjuvants qui viennent en aide à Kristin.

Sans doute moins singulier que le reste de son œuvre, moins « indridasonien », Opération Napoléon (traduit de l’anglais, à la demande de l’auteur, par l’excellent David Fauquemberg, et non de l’islandais comme d’habitude) n’en reste pas moins un très bon polar, efficace, idéalement construit et mené, d’une manière classique mais imparable. Les amateurs de romans d’espionnage de qualité se régaleront à le lire ; quant aux fans d’Indridason, ils s’étonneront avec plaisir de le voir investir un nouveau genre avec succès. Bref, tout le monde, normalement, sera content !

Opération Napoléon, d’Arnaldur Indridason
(Napoléonsskjölin, traduit de l’anglais par David Fauquemberg)
Éditions Métailié, 2015
ISBN 979-10-226-0154-2
351 p., 20€


Ce qui n’est pas écrit, de Rafael Reig

Signé Bookfalo Kill

Un week-end entre père et fils, entre hommes, ça aurait de quoi exciter un garçon de quatorze ans, non ? Pas si, comme Jorge, on est un peu renfermé, un peu trop rond et maladroit, pas encore sorti de l’enfance, trop couvé sans doute par sa mère, Carmen, qui l’élève seule depuis qu’elle et Carlos se sont séparés.
Alors que l’homme et l’adolescent, partis randonner et camper en montagne, tentent de s’apprivoiser, Carmen reste seule à la maison, avec comme unique distraction le manuscrit que son ex a discrètement abandonné chez elle avant d’emmener Jorge. Le fameux roman que Carlos prétendait écrire depuis des années sans jamais le faire. Au fil des pages, Carmen pourtant commence à s’inquiéter : et si ce polar glauque, intitulée Sur la femme morte, en disait plus long entre ses lignes qu’à la surface de son récit ?
Et si elle ne connaissait finalement pas si bien que cela son ancien mari ? Et si son fils était en danger, seul avec lui ?

Reig - Ce qui n'est pas écritDrôle de livre. Avec quelques jours de réflexion, je serais bien en peine de dire si je l’ai aimé ou non. Par sa construction, par ce qu’il annonce, c’est un polar intéressant, assez singulier. Mais, de la même manière que Rafael Reig joue en permanence sur l’idée que le plus important n’est jamais énoncé, j’ai finalement le sentiment qu’il manque quelque chose entre les lignes de ce roman, là où, selon la volonté du romancier, l’essentiel devrait se trouver.

Ce qui n’est pas écrit entremêle trois histoires : celle de la randonnée de Carlos et Jorge, celle de Carmen lisant le manuscrit de Carlos, et celle du manuscrit. L’imbrication des trois est censée provoquer une quatrième lecture, quasi subliminale, qui est le résultat des cogitations du lecteur – ce qui n’est pas écrit, précisément, mais au contraire imaginé, le fruit des seules réflexions de celui qui s’accapare le livre, seul avec son vécu, ses références et ses préoccupations.

Malheureusement, soit que mon imagination ait été en panne sur ce coup-là, soit que le procédé ne fonctionne pas aussi bien qu’il le devrait, je n’ai pas été embarqué. Pas totalement, en tout cas, car le roman de Rafael Reig présente de belles qualités, offre de beaux moments, notamment dans l’histoire de Carlos et Jorge, et des personnages profonds, hantés par leurs peurs, leurs doutes et leurs erreurs.

Bref, impression mitigée, jusqu’à la fin du livre, courageuse, voire audacieuse, mais assez frustrante et trop rapide à mon goût. Pour le dire autrement, j’aime bien les fins ouvertes, mais là, il y a un peu trop de courants d’air… Oui, bon, en un mot comme en cent, je ne sais pas quoi penser de ce polar atypique. A vous de vous faire votre opinion, en somme !

Ce qui n’est pas écrit, de Rafael Reig
Traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse
Éditions Métailié, 2014
ISBN 978-2-86424-943-6
238 p., 18€