Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Mickey Monster, de Bretin & Bonzon

Signé Bookfalo Kill

Le nom de Van Helsing doit sûrement vous dire quelque chose. Evoquer un certain comte slave aux canines préominentes… Vous y êtes ? Descendant dAbraham, leader de la traque de Dracula à la fin du XIXème siècle, Hugo Van Helsing dirige de nos jours le Club très sélect qui porte son nom, dont la mission est d’anéantir les monstres qui hantent toujours notre monde. Ses membres sont tous des chasseurs émérites et triés sur le volet.
Cela n’empêche pas Roger McOrman de venir un soir frapper à la porte du sinistre Bedlam Asylum, à Londres, qui abrite les activités du Club. Aveugle, obèse, amoché, cet Américain, inventeur de la Machine à MickeyTM, prétend rejoindre les rangs et, pour ce faire, entame le long récit de son combat contre une créature gluante, envahissante et particulièrement affamée…

Bretin & Bonzon - Mickey MonsterDenis Bretin et Laurent Bonzon sont sans doute les auteurs français de thrillers les plus méconnus d’aujourd’hui. Les polars qu’ils écrivent à quatre mains depuis presque quinze ans figurent pourtant parmi les plus originaux, les plus audacieux et les mieux écrits qu’il m’ait été donné de lire.
Je vous reparlerai un autre jour d’Eden, de Sentinelle ou du Nécrographe, mais pour commencer, j’avais envie de vous dire un mot de ce bref roman particulièrement jouissif, qui s’inscrit donc dans la série du Club Van Helsing, portée par Guillaume Lebeau et Xavier Mauméjean en 2007-2008.

A l’image du Poulpe, hébergé par le même éditeur, Baleine, ce projet ambitieux proposait à des auteurs différents de s’emparer d’une figure mythique de monstre (vampire, loup-garou, Minotaure…), de le plonger dans notre époque et de lui confronter un chasseur pour un duel sans merci. La série a malheureusement tourné court, mais les douze livres qui la composent comptent quelques pépites, dont ce Mickey Monster d’anthologie, où Bretin & Bonzon s’amusent comme des petits fous.
En guise de monstre, ils ont en effet choisi le plus improbable : le Blob. Quant à son adversaire, loin d’être un héros flamboyant, c’est un représentant de commerce américain, quelconque et plutôt lâche comme le pékin moyen, qui sillonne les routes les plus misérables d’Amérique pour y vendre ses machines à MickeyTM, appareils capables de transformer n’importe quel support… en Mickey, oui oui.

Avec tout ça, le duo infernal concocte une histoire flippante comme un bon Stephen King, digne des meilleurs films d’horreur tout en flirtant avec la parodie (avec meurtres de chats, toilettes qui débordent d’une matière répugnante et autres membres tranchés qui apparaissent sous la banquette d’une voiture). En même temps, on retrouve le ton bien particulier des deux auteurs, mélange d’efficacité, de style et d’humour au second degré, qui permet mine de rien de glisser quelques coups de griffe bienvenus contre, par exemple, l’impérialisme économique américain.

Sans être aussi déjantés et jouissifs, certains titres du Club Van Helsing peuvent constituer une alternative intéressante aux fans du Bourbon Kid qui seraient en manque après avoir refermé le quatrième tome de la série, le tout à un prix raisonnable pour des livres joliment esthétiques. Mickey Monster en est un excellent exemple !

Mickey Monster, de Denis Bretin & Laurent Bonzon
Éditions Baleine, coll. Club Van Helsing, 2007
ISBN 978-2-84219-423-9
185 p., 9,90€


Vampires, de Thierry Jonquet

Signé Bookfalo Kill

En trouvant le corps d’un homme savamment empalé dans un hangar de la région parisienne, Razvan comprend qu’il a affaire à bien davantage qu’un crime atroce perpétré par un dément. Ses origines roumaines lui font aussitôt penser au supplice favori de Vlad Tepes, terrifiant comte transylvanien des âges obscurs plus connu de nos jours sous le nom de Dracula…
Conséquence inattendue, la nouvelle frappe de plein fouet la famille Radescu. Reclus dans leur demeure cachée au fond d’une suite de courettes, en plein coeur de Belleville, le patriarche Petre et les siens tentent d’accommoder leur condition de vampires – oui oui, des vampires, des vrais, comme dans Twilight mais en beaucoup mieux – aux impératifs de la société française contemporaine. Pas facile tous les jours… Alors, l’annonce de cette découverte macabre risque bien de ne pas arranger les choses !

A sa sortie, début 2011, certains se sont interrogés sur l’opportunité de publier ce livre, voire sur l’opportunisme possible de l’éditeur qui aurait cherché à « faire de l’argent » sur le dos de son célèbre auteur, en misant sur l’émotion ressentie par nombre de lecteurs à l’annonce de la mort de Thierry Jonquet, survenue brutalement en août 2009 des suites d’un accident vasculaire cérébral.
Le débat était inévitable, mais pour moi, il n’y a aucune ambiguïté. Pour l’amoureux de l’oeuvre de Jonquet que je suis, Vampires est autant un documentqu’un cadeau. Frustrant, certes, car il est impossible d’ignorer qu’il manque sans doute au moins un tiers, voire plus, à ce roman. Tout aussi impossible de ne pas relever quelques maladresses inhabituelles et d’en déduire que le texte n’a guère été relu ni corrigé par son auteur, et qu’il est livré presque brut – déjà remarquable, mais clairement inachevé, se concluant par deux dernières phrases prenant une saveur cruellement ironique après coup : « Un long travail commençait. Aussi routinier qu’incertain »…

En l’état, Vampires porte indéniablement la marque de Thierry Jonquet. Il révèle qu’une fois de plus, le romancier souhaitait nous proposer quelque chose de nouveau, de différent, d’audacieux, tout en traitant de certaines de ses obsessions : le rapport au corps, à la souffrance, à la vieillesse… Le tout situé à Belleville, son quartier.
Son ultime opus est habité de personnages incroyables (de la tribu Radescu au substitut Valjean, en passant par le légiste Pluvenage, déjà présent dans les Orpailleurs et Moloch), traversé de beaux moments autant que de scènes d’une violence qui serait insoutenable si elle n’était éclairée d’un humour aussi noir que salvateur.
Allez, pour le plaisir, un petit extrait, situé au début, alors que Razvan vient de découvrir le cadavre supplicié de l’empalé :

« Et soudain, d’une rotation puissante du bassin, il opéra un demi-tour et s’enfuit à toute allure. Sa hachette à la main, qu’il agitait en moulinets frénétiques au-dessus de sa tête, il dévala la pente menant au hangar. (…)
Ce n’était vraiment pas son jour de chance : alors qu’il parvenait, hors d’haleine, à proximité du bidonville, s’époumonant comme un damné, il aperçut les lueurs des phares des camionnettes d’une escouade de CRS qui avaient encerclé le campement et procédaient manu militari à l’évacuation de ses occupants. Sa survenue inopinée, une machette à la main, provoqua un certain émoi. Pour la faire courte, disons que les CRS se laissèrent aller à un mouvement d’humeur bien compréhensible. »

Ma seule véritable réserve au moment de la sortie en grand format du livre était son prix : 18€. Là, ça faisait cher le « cadeau »… Sa parution en poche aujourd’hui est une belle occasion de retrouver pour la dernière fois l’univers riche, inventif, puissant de l’un des plus grands auteurs français de polars de ces trente dernières années. N’hésitez pas.

Vampires, de Thierry Jonquet
Editions Points Seuil, collection Roman Noir, 2012
(Parution originale : éditions du Seuil, 2011)
ISBN 978-2-7578-2650-8
210 p., 6,50€