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Avant la chute, de Fabrice Humbert

Signé Bookfalo Kill

Je tiens à l’annoncer d’emblée : Avant la chute est mon grand coup de coeur de la rentrée littéraire française, et de loin. Je vous ai déjà dit récemment tout le bien que je pensais du deuxième roman de Fabrice Humbert, Biographie d’un inconnu, et Clarice a également partagé ici son admiration pour son troisième, L’Origine de la violence. Vous mesurerez encore davantage le chemin parcouru par cet auteur en découvrant la puissance phénoménale de son cinquième opus.

Rien que par son sujet, Avant la chute détonne dans notre production littéraire nombrilo-centrée : voici un roman qui traite de la mondialisation.
Je vous sens vous raidir, faire la moue, prêt à renoncer à lire la suite de cette chronique… La vie quotidienne n’est déjà pas drôle, alors pourquoi se farcir en plus un bouquin sur un sujet aussi ennuyeux, dont on nous rebat en plus les oreilles aux infos ? Hé bien, d’abord, parce que très peu d’auteurs s’y risquent. Ensuite, parce que Fabrice Humbert le fait avec une véritable intelligence narrative, et dispose du souffle romanesque nécessaire pour vous confronter au thème de son livre en vous emportant avant tout dans une histoire forte, prenante et humaine.

En fait, je devrais plutôt parler d’histoires, au pluriel, car Avant la chute fait le récit de trois trajectoires distinctes : celle de deux sœurs colombiennes qui se lancent, après l’assassinat de leur père cultivateur de coca, dans un long et périlleux périple vers l’Eldorado fantasmé des États-Unis ; celle d’un sénateur mexicain, despote moderne qui tente de se protéger de la violence de son pays dans son immense domaine ; et celle d’un collégien qui, au cœur d’une banlieue parisienne « pourrie » où ses frères aînés s’illustrent en caïds, tente de s’en sortir par ses qualités scolaires et son intelligence.

Une grande part de l’efficacité du roman réside dans cette construction quasi polardesque. En développant en alternance ces trois récits, Humbert accroche immédiatement l’intérêt du lecteur et le maintient en éveil jusqu’au bout, tant est grande notre envie de savoir ce qui va arriver à ces différents personnages.
C’est aussi de cette manière que, subtilement, le romancier évoque la mondialisation. Ses quatre héros mènent des vies très différentes, dans différents coins du monde, et ne sont pas appelés à se rencontrer – et même s’il y a une rencontre entre trois d’entre eux (le sénateur et les deux sœurs), elle se produit à la fin du livre, et de manière totalement fortuite. Pourtant, l’imbrication de leurs histoires révèle mieux que tout à quel point leurs destins sont liés – et à quel point, au sens plus large, nos vies à tous sont aujourd’hui interdépendantes, sous la pression d’enjeux qui nous dépassent et menacent à chaque instant de nous écraser.

Le fil rouge d’Avant la chute, c’est la drogue. Depuis la Colombie, haut lieu de culture de la coca, jusqu’aux banlieues où s’écoule la marchandise, en passant par le Mexique, plaque tournante majeure des trafics mondiaux, l’omnipotence de cette économie souterraine révèle sa puissance dévastatrice. Elle est toujours là, en arrière-plan, tendant l’arc narratif du roman – mais encore une fois, sans que jamais Fabrice Humbert ne se livre à une rébarbative leçon de géopolitique. C’est son histoire qui prime, ses personnages, et la manière dont ils se battent, avec une belle énergie, contre ces forces invisibles qui nous gouvernent et mettent en péril notre individualité.

Privilégiant un style élégant mais discret, évocateur mais sans esbroufe, une plume élégante qu’il a solidement mis en place au fil des livres, Fabrice Humbert apparaît comme l’héritier de certains auteurs du XIXe siècle, notamment Émile Zola, celui de L’Assommoir ou de Germinal, qui s’emparait de faits politiques et sociaux pour en tirer des fresques romanesques superbes et écrasantes. Humbert a la même curiosité, le même ancrage dans son époque, et une force d’écrivain similaire, autant de qualités qui rendent ses romans passionnants et marquants.
Même si les prix littéraires majeurs ont tendance à l’oublier, voilà donc, en somme, un auteur à ne pas manquer.

Avant la chute, de Fabrice Humbert
Éditions le Passage, 2012
ISBN 978-2-84742-194-1
277 p., 19€

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Le Serpent aux mille coupures, de DOA

Signé Bookfalo Kill

A Moissac, on ne peut pas être Noir et cultiver des vignes. C’est en tout cas ce que pense Baptiste Latapie, bas du Front notoire, tandis qu’il détruit consciencieusement le travail de son voisin Omar Petit, au beau milieu de la nuit. Une double mauvaise idée, puisque, outre qu’il se comporte comme un crétin fini, Baptiste surprend une scène inattendu : un mystérieux motard surgi de nulle part descend froidement trois narcotrafiquants colombiens, qui avaient rendez-vous non loin de là avec des dealers napolitains…
S’ensuivent alors quelques heures de folie furieuse dans ce petit coin paisible de France, entre prise d’otages, traque mortelle et éclats de barbarie perpétrés par un tueur psychopathe, adepte d’une forme de torture chinoise particulièrement raffinée, « le serpent aux mille coupures »…

Après l’impressionnant Citoyens Clandestins, DOA est revenu en 2009 avec un roman beaucoup plus court, et du coup beaucoup plus sec, nerveux, presque expéditif. Sa parution en poche permet de le redécouvrir.
Délaissant la dimension espionnage qui garantissait l’intérêt de son précédent roman, il développe un pur thriller, brutal et violent, sur fond de racisme régional (un viticulteur noir est victime d’une haine bas de plafond de la part de « collègues » autochtones) et de trafic de drogue international – un aspect qui donne cependant l’impression de servir surtout de prétexte et de ne pas avoir été suffisamment approfondi.

Si l’impression générale est qu’il s’agit d’un roman écrit rapidement, dans l’influx, DOA maîtrise néanmoins toujours aussi bien un récit complexe, mettant en scène une dizaine de personnages – attention à être bien concentré pendant les premières pages, ça démarre vite et il faut rapidement assimiler un certain nombre d’éléments, comme dans Citoyens Clandestins – auquel est adressé d’ailleurs un clin d’œil, que les amateurs apprécieront.

Moins ambitieux au final que ce dernier, Le Serpent aux mille coupures garantit néanmoins un moment de lecture captivante, pour amateurs de thrillers efficaces et intelligents.

Le Serpent aux mille coupures, de DOA
Éditions Folio Policier, 2012
(Première édition : Gallimard, coll. Série Noire, 2009)
ISBN 978-2-07-044115-0
242 p., 5,70€