Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Grasset 2017

Tous les deux ans, les éditions Grasset ont droit ici à un léger traitement de faveur, et pour cause : elles ont le très bon goût de publier l’un de mes auteurs préférés, Sorj Chalandon. Lequel est donc au rendez-vous cette année, à nouveau avec succès, mais en plus il ne se présente pas seul. La Maison Jaune aligne en effet une rentrée abondante mais nourrie de plusieurs promesses séduisantes – dont, sûrement, le plus GROS livre de la rentrée française.

Chalandon - Le Jour d'avantAU NORD : Le Jour d’avant, de Sorj Chalandon (lu)
Bluffant Chalandon. Il y a deux ans, après Profession du père qui clôturait une sorte de cycle romanesque implicite consacré à sa drôle de figure paternelle, il se disait exsangue, peut-être fini. Son retour cette année est donc plus qu’une surprise, c’est une confirmation : oui, Sorj Chalandon a encore beaucoup de choses à raconter, et le talent est intact pour le faire.
Appuyé sur la catastrophe minière de Liévin en 1974, ayant coûté la vie à 42 hommes, Le Jour d’avant célèbre la dignité des faibles face à l’injustice et à la pression sociale et politique, mais étonne également par sa mécanique narrative, preuve que Chalandon peut briller tout autant avec une pure fiction que dans des livres davantage marqués du sceau de l’autobiographie. Un roman fort et bouleversant sur la culpabilité, la douleur, l’identité et le questionnement de soi. Touché, encore une fois.

Le Bris - KongSKULL ISLAND : Kong, de Michel Le Bris (en cours de lecture)
Un monstre. Dans tous les sens du terme. Michel Le Bris, créateur du festival Étonnants Voyageurs, essayiste, grande figure du récit de voyage, spécialiste de Stevenson, balance un énorme pavé de 930 pages sur l’histoire qui a présidé à la réalisation en 1933 du film King Kong. De 1919 à 1933, Le Bris raconte les multiples vies de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsach, rescapés de la Première Guerre mondiale qui deviennent des spécialistes reconnus du film documentaire, avant de céder à la magie de la fiction et des effets spéciaux pour inventer l’une des créatures les plus mythiques du Septième Art. La lecture des premières pages de ce Kong me laisse espérer le meilleur pour ce roman qui s’annonce spectaculaire, puissant, emporté par une langue inspirée et virtuose, peuplé de figures célèbres de l’époque et porté par le souffle primaire de l’aventure. À suivre de très près.

Delmaire - Minuit, MontmartreFABULEUX DESTIN : Minuit, Montmartre, de Julien Delmaire (lu)
En 1909, une jeune femme noire erre dans les ruelles malfamées de Montmartre. Recueillie par le peintre Théophile Alexandre Steinlen (auteur notamment de la célèbre affiche de la Tournée du Chat Noir), elle devient sa muse, son confidente, et pénètre le milieu des artistes parisiens de la Butte… Remarqué pour son premier roman au style particulier, proche du slam, Julien Delmaire propose un troisième livre davantage au service de sa langue que de son récit, même si la peinture du Montmartre de l’époque vaut le détour.

Guez - La Disparition de Josef MengeleTODESENGEL : La Disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez
Le médecin d’Auschwitz Josef Mengele, coupable d’expériences « médicales » terrifiantes sur certains prisonniers du camp de la mort, réussit à s’échapper une fois l’Allemagne tombée, et prend la fuite en Amérique du Sud, où il vit en toute impunité jusqu’à sa mort en 1979. C’est ce destin, et à travers lui le cas de nombreux Nazis ayant trouvé une terre d’accueil favorable en Argentine ou au Brésil, que raconte l’essayiste Olivier Guez dans son deuxième roman.

Dreyfus - Le Déjeuner des barricadesSOUS LES PAVÉS : Le Déjeuner des barricades, de Pauline Dreyfus
Le jour : 22 mai 1968. Le lieu : l’hôtel Meurice, rue de Rivoli. L’action : la remise du prix Roger-Nimier à un tout jeune écrivain nommé Patrick Modiano, pour son premier roman, Place de l’Étoile. Le nœud de l’intrigue : profitant de la révolte des étudiants et du climat d’agitation qui règne à Paris, le personnel du palace se met en grève, ce qui contraint les organisateurs du prix à revoir l’organisation de leur journée… Un roman à « name-dropping » culturel (Paul Morand, Modiano, Dali) qui devrait au moins trouver son public dans les beaux quartiers de Paris, mais pourrait mériter mieux.

Rondeau - Mécanique du coeurBABEL : Mécaniques du chaos, de Daniel Rondeau
Le destin croisé de plusieurs personnages à travers le monde, sur fond de crise migratoire et de montée de l’islamisme radical. D’après son éditeur, Daniel Rondeau a réussi sans le chercher un « thriller politique ». Comme ce n’est pas vraiment un auteur de genre, on prendra l’expression avec toutes les pincettes requises.

Coulin - Une fille dans la jungleÀ L’ABRI DE RIEN : Une fille dans la jungle, de Delphine Coulin
Puisqu’on cause de géopolitique et de situation mondiale, Delphine Coulin nous plonge dans la jungle de Calais en compagnie d’une bande de gamins venus du monde entier. A l’annonce du démantèlement du camp, les adolescents décident d’entrer en résistance et de tenter de passer en Angleterre. Déjà vu, lu, raconté ? Sans doute. Utile ? Pourquoi pas. À lire pour vérifier, en somme.

Ionesco - InnocenceREBELOTE : Innocence, d’Eva Ionesco
Il y a deux ans, Simon Liberati publiait Eva, récit-portrait de sa femme qui évoquait notamment l’enfance tourmentée de cette dernière, puisqu’elle servit de modèle érotique à sa mère photographe. Comme le livre fit grand bruit et rencontra un succès certain (pas forcément en rapport avec ses qualités littéraires, mais enfin bon), voilà que Madame sort son propre témoignage sur cette histoire. Nous, on passe.

Vilain - La Fille à la voiture rougeCRASH : La Fille à la voiture rouge, de Philippe Vilain
Une étudiante de 20 ans séduit un écrivain de 39 ans. Elle est belle, elle porte un nom classe (Emma Parker), elle conduit une voiture de sport rouge. Leur amour est passionnel, jusqu’au jour où Emma raconte à l’écrivain qu’à la suite d’un accident, elle trimballe un hématome dans le crâne qui pourrait lui être fatal d’un jour à l’autre…
Ah, au fait, c’est une histoire vécue.
Et on s’en fout ? Ah oui, nous, on s’en fout complètement.

Caron - Tous les âges me diront bienheureuseMAGNUS RUSSE : Tous les âges me diront bienheureuse, d’Emmanuelle Caron
Le premier roman d’Emmanuelle Caron – que son éditeur compare à Sylvie Germain – déploie une vaste fresque familiale et historique qui nous ramène notamment à la Révolution russe de 1917 (qui sera très à la mode, puisque nous célèbrerons le centenaire de l’événement en fin d’année).

Brault - Les Peaux RougesDUPONT LAJOIE : Les Peaux Rouges, d’Emmanuel Brault
Autre premier roman, qui entend dénoncer le racisme ordinaire sur fond de comédie insolente. Les « Peaux Rouges » du titre sont ces étrangers que le narrateur déteste ouvertement, en toute décomplexion. Hélas pour lui, pris en flagrant délit d’insulter une Peau Rouge, il est envoyé en prison. Il parvient à y échapper en acceptant de participer à une thérapie de groupe pour le guérir de son racisme.

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Evjemo - Vous n'êtes pas venus au monde pour être seulsJE SUIS PAS VENUE ICI POUR SOUFFRIR, OK ? : Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls, d’Eivind Hofstad Evjemo
(traduit du norvégien par par Terje Sinding)
En juillet 2011, une semaine après le massacre d’Utoya qui a fait 69 morts et des dizaines de blessés, Sella observe ses voisins en train de rentrer chez eux, dévastés après que leur fille est tombée sous les balles d’Anders Breivik. Elle partage leur peine, car son fils adoptif est mort auparavant dans un attentat à Manille. Un premier roman norvégien qui refuserait de traiter son terrible sujet par la noirceur et l’auto-apitoiement, en luttant au contraire contre la douleur par une volonté inébranlable de se reconstruire.

Baird - Demain sans toiSHORT CUTS : Demain sans toi, de Baird Harper
(traduit de l’américain par Brice Matthieussent)
On continue avec les premiers romans estampillés « Rire & Chansons » – ce qui n’enlève rien a priori à leurs qualités, d’autant que ce livre est traduit par Brice Matthieussent, qui n’est pas le dernier venu.
Un jeune homme promis au plus bel avenir achève une peine de prison de quatre ans, pour avoir tué accidentellement une jeune femme dans un accident de la route. Le jour de sa sortie, un proche de Sonia l’attend devant la prison, mais la sortie du meurtrier involontaire est repoussée de 24 heures, bouleversant les plans de tous, proches de la victime comme du bourreau.

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L’Archange du chaos, de Dominique Sylvain

Signé Bookfalo Kill

Je n’ai eu qu’une fois l’occasion de vous parler de Dominique Sylvain (l’année dernière, lors de la parution d’Ombres et soleil) ; mais d’une manière générale, c’est une romancière que j’apprécie depuis longtemps, pour son ton décalé, souvent plein d’humour, et ses univers singuliers, développés dans ses deux séries majeures, avec la détective Louise Morvan d’un côté, avec l’improbable duo Lola Jost-Ingrid Diesel d’un autre.

Sylvain - L'Archange du chaosAvec l’Archange du chaos, son opus 2015, la voici qui change radicalement de registre et de genre et, autant le dire tout de suite, c’est une bonne nouvelle. Pourtant, avec ce thriller sombre et nerveux, elle opte pour un schéma narratif plus classique, peut-être moins original, mais elle le maîtrise à merveille, faisant de ce nouveau polar un authentique page-turner que l’on ne peut s’empêcher de dévorer, de plus en plus vite, pour s’enfoncer dans les mystères sanglants d’une intrigue où se mêlent références historiques et mystiques.
Tout commence sur une scène de crime sordide, la cave d’un immeuble en construction en plein Paris où l’on retrouve le corps nu et atrocement torturé d’une jeune femme. La mise en scène laisse craindre, à raison, un tueur en série. Le commandant Bastien Carat est chargé de l’enquête, tandis qu’il doit composer avec une équipe fragilisée par la mise à pied récente d’un collègue brillant, mais coupable d’un dérapage alcoolique de trop, et l’arrivée en remplacement d’une jeune transfuge de la brigade financière, Franka Kehlmann…

Les personnages ont toujours été le point fort de Dominique Sylvain. On ne change pas une méthode gagnante, c’est encore le cas ici. Tandis que le récit file à un rythme soutenu, porté par un style asséché, puissant et rugueux, dans un Paris dont le décor est formidablement exploité, la romancière plante ses héros en quelques traits vifs, qu’elle arrondit de zones d’ombre judicieusement dévoilées au fil des pages. Carat, physique colossal aux failles inattendues, et Franka, tiraillée entre son frère photographe génial mais fantasque, son père ombrageux et envahissant, et le spectre du suicide de sa mère, forment le duo central du roman, où Dominique Sylvain, optant pour le réalisme, sonde avec talent les relations tortueuses entre les policiers et les juges, les rapports de hiérarchie compliqués, les jalousies et les trahisons, les espoirs et les chagrins d’une vie de flic de terrain.

S’il fallait évoquer un auteur en comparaison, je citerais volontiers Pierre Lemaitre et sa série des enquêtes de Camille Verhoeven. Comme lui, la romancière tient le choc de la noirceur jusqu’à la fin (qui laisse présager des suites douloureuses), sait surprendre le lecteur au moment où il s’y attend le moins, distille aussi des échappées plus légères, quelques touches d’humour pour ne pas nous asphyxier. Si le roman est rude et les meurtres cruels, jamais Dominique Sylvain n’en rajoute, ne cède à la surenchère gratuite, appuyant son intrigue sur des recherches impeccables dont elle dévoile les secrets avec un art consommé du suspense.

Bref, sous un titre peut-être anodin pour le genre, un peu trop « thriller français » à la Chattam ou Grangé (même s’il se justifie), ce changement de cap est une très belle réussite. A découvrir sans hésitation, en attendant une suite déjà prometteuse.

L’Archange du chaos, de Dominique Sylvain
Éditions Viviane Hamy, 2015
ISBN 978-2-87858-599-5
330 p., 18€


Le Sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari

Signé Bookfalo Kill

Dans un petit village de Corse, un bar menace de péricliter depuis le départ inopiné de celle qui le faisait vivre depuis des années. Jusqu’au jour où deux jeunes gens, l’un du cru (Libero) et l’autre qui y a passé toutes ses vacances depuis tout petit (Matthieu), décident de plaquer leurs études de philosophie à Paris pour reprendre le bistrot et en faire un petit monde idéal, généreux et convivial.
Mais même les meilleures intentions ont leurs failles…

Ma bonne conscience et mon inconscient sont dans un bateau.

Ma bonne conscience trouve que, oui, c’est vrai, plein de gens le disent et ils ont raison, ce Sermon sur la chute de Rome, c’est quand même un sacré roman, avec des partis pris stylistiques forts, du genre qui font penser que le gars derrière la plume est un véritable écrivain, et des vrais gros morceaux d’intelligence dedans. De l’intelligence pleine de philosophie, forcément, puisque le titre est une référence à Saint-Augustin, rien de moins.
Côté style, d’un côté on a quatre chapitres composés d’un seul et même paragraphe, dans lesquels s’étirent de longues phrases au rythme hypnotique : c’est le récit de la vie de Marcel, le grand-père de Matthieu, né en 1918 sur les ruines du monde moderne, et dont l’existence est une suite de contrariétés et d’élans brisés ; de l’autre côté, des chapitres plus classiques, centrés sur le récit principal, qui mélangent des descriptions parfois lyriques à des situations et des dialogues plus directs, voire carrément crus.
Côté intelligence, il y a du bagage, il faut dire que Jérôme Ferrari est prof de philo, ça peut aider. Et le romancier d’élaborer un parallèle saisissant entre les noirceurs de notre époque en pleine dérive, et la chute de l’Empire romain, théorisée par Saint-Augustin. Ca calme et ça n’incite pas à l’optimisme, mais c’est bien vu. 

Mon inconscient, lui, au début, laisse d’abord s’exprimer ma bonne conscience. Mais très vite, dès les premières pages, il fait son boulot d’inconscient – vous savez, comme un programme qui tourne en arrière-plan sur un ordinateur. Et mon inconscient, lui, qui n’a que faire des bonnes manières, finit par s’ennuyer très vite.
Il n’apprécie pas trop les chapitres sur Marcel, avec ses phrases interminables, asphyxiantes, et pas suffisamment bien élaborées pour justifier de leurs longueurs. Une phrase longue doit faire sens dans chaque élément de son déploiement, alors que dans le Sermon…, certains alliages ne brillent pas par leur cohérence. De plus, ces chapitres, intercalés dans le récit principal, finissent par briser l’élan de ce dernier – surtout que la rupture stylistique entre les deux est trop forte, on a l’impression de lire deux livres imbriqués l’un dans l’autre d’une manière artificielle.
C’est bien en fait le problème majeur de mon inconscient. Il voit se dessiner la démonstration générale – chacun cherche sa place et peine à la trouver, surtout dans un monde en chaos – mais le récit lui-même est trop chaotique, instable, non pas pour faire sens, mais pour séduire. Certains moments sont prenants, voire jubilatoires – et puis, crac, rupture, glissement, on perd le fil. Mon inconscient est un gars parfois un peu trop carré, il n’aime pas perdre le fil.

Bref.
Ma bonne conscience et mon inconscient sont donc dans un bateau. Ma bonne conscience tombe à l’eau. Qui l’a poussée ?

Si vous répondez à cette question, vous aurez mon avis sur le Sermon sur la chute de Rome, qui figure parmi les favoris des prix littéraires de l’automne, notamment le Goncourt, pour lequel il a été retenu dans le dernier carré. Brillant peut-être, travaillé en tout cas, ambitieux. Pas un mauvais livre, loin s’en faut. Mais un peu aride, déroutant, trop insaisissable pour que j’y trouve mon compte. Dommage.

Le Sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari
Éditions Actes Sud, 2012
ISBN 978-2-330-01259-5
208 p., 19€