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Monde sans oiseaux, de Karin Serres

Signé Bookfalo Kill

Il était une fois un monde où les oiseaux avaient disparu depuis si longtemps qu’on pensait que leur existence était une légende. Au cœur de ce monde, il y avait un lac dont les eaux montaient inexorablement, et un village dont les maisons étaient élevées sur roues pour les éloigner des flots. Dans le lac, des cochons roses fluorescents nageaient au-dessus d’une forêt de cercueils.
Il était une fois une jeune femme que son père, le pasteur du village, avait prénommé Petite Boîte d’Os après une illumination au sujet de son crâne et de son cerveau. Petite Boîte d’Os tombait amoureuse de son voisin, le vieux Joseph, qu’on soupçonnait de cannibalisme, mais ce n’était qu’une péripétie de sa drôle de vie dans son drôle de village…

Serres - Monde sans oiseauxIl était une fois une dramaturge qui s’appelait Karin Serres. Elle écrivait un premier roman dont le titre énigmatique était Monde sans oiseaux. C’était un petit livre, une centaine de pages à peine, mais en le lisant, on se demandait comment il pouvait être si riche, si plein d’idées, si juste et si émouvant à la fois.

Monde sans oiseaux était un conte, dont il était difficile de raconter l’histoire, car elle était faite d’une multitude de détails, de jolies inventions, d’un imaginaire foisonnant dont l’existence même surprenait -avant de l’envoûter – le lecteur (trop) habitué au monde étriqué, pragmatique et réaliste dans lequel il vivait.
D’ailleurs, Monde sans oiseaux était aussi une fable qui parlait de cela, de notre monde que la modernité rendait trop froid, trop gris, coupé de la nature, privé peu à peu d’humanité – ce monde dont celui de Petite Boîte d’Os était un négatif, où le quotidien était fait de merveilleux mais aussi d’effroi, où la mort frappait aussi cruellement que la vie était vertigineuse, où l’amour enfin vibrait en peu de mots mais avec quelle force !

Il était une fois une nouvelle romancière qui s’appelait Karin Serres. Elle ouvrait une porte sur les rêves et les cauchemars et nous la faisait franchir sans trembler, et nous voguions avec joie, bercés par la houle rassurante de sa voix littéraire, à la fois inventive et précise, belle et singulière.
Et elle vous invitait tous, et avec elle les Cannibales conquis, à vous évader dans son fabuleux univers. Même si les oiseaux en avaient disparu.

Monde sans oiseaux, de Karin Serres
Éditions Stock, coll. La Forêt, 2013
ISBN 978-2-234-07395-1
106 p., 12,50€

Il était une fois d’autres lecteurs qui avaient également aimé Monde sans oiseaux : La Fabrique à rêves (si bien nommée), Librairie Mollat


Baby Leg, de Brian Evenson

Signé Bookfalo Kill

Kraus se réveille un matin dans une cabane isolée au milieu d’une forêt. Il ne se rappelle pas comment il est arrivé là, qui il est vraiment, ni pourquoi il lui manque une main. Il sait encore moins pourquoi il rêve de manière obsessionnelle d’une femme munie d’une hache et dont l’une des jambes, incomplète, se termine sous le genou par une jambe de bébé.
Quand, à court de vivres, il est forcé de rejoindre le village le plus proche, Kraus découvre qu’il est activement recherché par un certain docteur Varner.
Et tout ceci n’est que le début du long cauchemar auquel semble désormais réduite sa vie…

Cauchemar. C’est le maître-mot de ce roman à nul autre pareil. Brian Evenson était déjà l’auteur de livres bien barrés  – notamment la Confréfie des mutilés, où les membres d’une secte de fous furieux gagnaient du galon au fur et à mesure qu’ils sacrifiaient volontairement et de leur propre main des morceaux de leurs corps. Mais là, il va beaucoup plus loin. Beaucoup trop ? Sûrement, en tout cas pour moi (alors que j’avais beaucoup aimé La Confrérie.)

J’avoue que j’ai du mal à comprendre le sens de cette histoire, ni même si elle en a un. Peut-être est-ce l’idée, en fait. J’ai le sentiment qu’Evenson a écrit Baby Leg comme on traverse un cauchemar interminable, où les événements s’enchaînent avec la logique implacable qui préside à la folie des rêves.
Il y trouve en tout cas l’occasion de recycler un certain nombre de ses obsessions, notamment la perte de repères, la remise en cause du réel tel que nous le percevons ordinairement, et bien sûr les mutilations, les amputations. Ca tranche, ça découpe et ça explose à tout va, à coups de hache, de revolver ou de tout ce qui peut gravement nuire à l’intégrité de la chair humaine. C’est parfois bien gore et, globalement, ça peut donner envie assez vite de virer végératien tendance dure, même si ce n’est heureusement pas l’essentiel du roman.

En dépit de sa brièveté, j’ai eu du mal à en venir à bout. C’est sans doute voulu de la part d’Evenson, mais il m’a paru étouffant jusqu’au vertige et au malaise. Glauque, sans espoir de lumière, et dérangeant parce qu’échappant à toute logique, à toute possibilité d’explication ou de transposition. Certes, Evenson maîtrise totalement son univers décalé et inquiétant, mais cette fois, il ne m’a pas embarqué. Je n’ai pas compris.
Voyez-y si vous voulez une faiblesse d’intelligence de ma part, je ne vous en voudrai pas. Et si jamais vous avez une théorie, des explications à me fournir, n’hésitez pas à repasser par ici, je les découvrirai avec intérêt.

Baby Leg, de Brian Evenson
Editions Cherche Midi, collection Lot 49, 2012
ISBN 978-2-7491-2302-8
99 p., 12,80€