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Le Royaume, d’Emmanuel Carrère

Aujourd’hui, pour la première fois, les Cannibales Lecteurs ont l’honneur de laisser la plume à une invitée ! Nous sommes donc très heureux d’accueillir Paula Gray sur notre page (oui oui, cherchez bien, il y a une référence cannibale dans ce nom…)
Et à dispositif exceptionnel, article exceptionnel, aussi bien par son sujet que par sa longueur, nécessaire pour en faire le tour. Voici LA chronique sur LE gros roman médiatique de la rentrée, celui dont les journaux ont parlé avec un enthousiasme fatalement un peu suspect, à force : l’incontournable
Royaume d’Emmanuel Carrère.


A un moment de ma vie, j’ai cru en Emmanuel Carrère. J’ai cru qu’il était un des meilleurs écrivains contemporains français. Cela a duré sept ans. C’est passé.

Comme vous le laisse supposer ce pastiche de la quatrième de couverture du Royaume, je n’ai pas aimé ce livre. Et pourtant je voulais l’aimer.
J’ai dévoré L’Adversaire et D’autres vies que la mienne. L’Adversaire m’a éblouie tant dans sa forme que dans son contenu.

Carrère - Le RoyaumeQuand j’ai lu le résumé du Royaume, j’ai été fortement alléchée. J’imaginais quelque chose à la hauteur de l’Adversaire, quelque chose où Carrère allait décortiquer la foi chrétienne de l’extérieur et l’éclairer.
Puis j’ai entendu Emmanuel Carrère dans les médias et j’ai eu peur. Qu’il soit passé complètement à côté de son sujet.

La première partie du Royaume parle principalement d’Emmanuel Carrère, de « sa période chrétienne » et du malaise qu’il a à y repenser aujourd’hui. Elle fait 140 pages environ. C’est très long. On comprend lors de la deuxième partie sur Paul que Carrère a voulu expliquer « d’où il parle ». C’est très honorable mais c’est beaucoup trop long. D’autant plus que les principaux éléments ont été repris par les médias et qu’il reste peu de choses inédites à découvrir dans cette partie.
Parfois, quand même, Emmanuel Carrère tape là où ça fait mal, comme sur la question de l’affrontement entre la psychanalyse et la foi. Mais c’est malheureusement trop fugace. Frustration.

Puis en trois parties, Emmanuel Carrère nous raconte les débuts du christianisme. Il fait des efforts pour jouer à l’historien, il cite ses sources, il cite la Bible, il donne des traductions personnelles, il tente des rapprochements avec l’histoire du XXème siècle pour mieux éclairer la psychologie des personnages de l’époque. Mais la mayonnaise ne prend pas. Tristesse.
Tout d’abord parce que malheureusement, malgré tous ses efforts, il n’est pas historien. Il se permet des raccourcis embarrassants, telle cette comparaison hasardeuse p.164 entre le sort de Jésus condamné à la crucifixion et la pédophilie.

« Pour continuer à transposer, c’est comme si on annonçait que le sauveur du monde, en plus de s’appeler Gérard ou Patrick, a été condamné pour pédophilie. » *

J’ai aussi littéralement sauté sur mon siège quand à la page 526 Emmanuel Carrère nous « apprend » que les Juifs « appellent « Mur des Lamentations » le seul vestige du Temple après sa destruction par les Romains. C’est l’inverse : les Juifs appellent « Mur Occidental », ce que nous occidentaux chrétiens appelons « Mur des Lamentations » ;  n’importe qui ayant visité Jérusalem (comme le prétend Emmanuel Carrère) le sait. Malaise.

Pour être tout à fait honnête, j’ai quand même appris des choses. Mais je me suis dans l’ensemble beaucoup ennuyée à la lecture de ces 640 pages (et croyez-moi je suis experte en bouquins de catéchisme).
En fait c’est quasiment l’Évangile selon Emmanuel – ou l’Évangile pour les nuls, c’est comme vous préférez – : presque tous les épisodes connus de la Bible sont « racontés ». Le problème est que cela n’a que peu d’intérêt (autant lire la Bible tout de suite, le vocabulaire et le style des Évangiles sont en général assez accessibles), car le style du Royaume est plutôt plat et la langue d’une grande pauvreté.

Et c’est le gros problème du livre. Il n’y a aucune recherche stylistique, on a l’impression de lire un essai, mais qui n’est pas vraiment un essai non plus car l’auteur y parle quand même beaucoup (surtout ?) de lui.  La pauvreté de la langue est, je crois, ce qui m’a le plus déçue, éblouie que j’avais été par les romans précédents  de cet auteur (où la construction du roman et la peinture psychologique étoffée des « personnages » palliait la platitude occasionnelle du style).

Cependant, il semblerait que le roman puisse plaire à une petite frange de lecteurs, qui sont légion dans les rédactions et chez les critiques littéraires apparemment. Tous ces catholiques qui « sont croyants mais pas pratiquants », qui ne vont à la messe qu’à Noël et Pâques, qui font baptiser leurs enfants mais ne les envoient pas au caté, qui font leur religion à leur sauce en exigeant de l’Église qu’elle leur passe tous leurs caprices alors qu’eux ne s’y engagent jamais, et tous ceux qui ont une relation sincère mais ambigüe avec le christianisme, tous ceux-là peuvent trouver leur compte dans ce livre, réviser leurs notions de catéchisme oubliées ou lacunaires et trouver un peu de réconfort dans leur position le cul entre deux chaises (l’Église tu l’aimes ou tu la quittes).
A conseiller donc à vos connaissances qui sont curieux du christianisme mais qui n’aiment ni l’histoire ni la littérature. Et qui aiment les pavés de 600 pages. Et les phrases qui commencent par « moi je ». Beaucoup seront appelés mais peu seront élus.

* Pierre Assouline, qui s’y connaît mieux que moi en histoire antique, a souligné d’autres erreurs dans sa critique du Royaume : http://larepubliquedeslivres.com/lego-peplum-demmanuel-carrere/

Le Royaume, d’Emmanuel Carrère
  Éditions P.O.L., 2014
ISBN 978-2-8180-2118-7
640 p., 23,90€

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Les Douze Enfants de Paris, de Tim Willocks

Signé Bookfalo Kill

Et maintenant, imaginez.
Nous sommes le 23 août 1572. Il y a une semaine, on a célébré le mariage du prince protestant Henri III de Navarre, que l’Histoire consacrera sous le nom de Henri IV, et de la très catholique fille de Catherine de Médicis, Marguerite de Valois, qu’un certain Alexandre Dumas fera passer à la postérité par son surnom de Reine Margot. Bien que désapprouvé par le Pape et par nombre de catholiques, cette union entend sceller la réconciliation des deux partis religieux, après une succession interminable de guerres sanglantes. Mais hier, le 22 août, une tentative d’assassinat sur l’amiral de Coligny, leader des protestants, a ébranlé ce bel espoir. Les huguenots exigent réparation et le roi Charles IX, proche de Coligny mais garant du catholicisme en France, tiraillé par les sombres conseils d’hommes de l’ombre dont les intérêts sont incompatibles avec la paix, hésite sur la conduite à tenir.

La Saint-Barthelemy, par François DuboisImaginez encore.
Il règne une chaleur accablante sur Paris. Sous haute tension, la capitale grouille et pue, irradiant la peur et la colère des huguenots, l’inquiétude et la méfiance des catholiques. C’est ainsi qu’un géant découvre la cité pour la première fois. Il vient rejoindre sa femme, Carla La Penautier, invitée au mariage et si enceinte qu’elle est proche du terme. Soucieux de l’agitation qui règne en ville, il veut juste la retrouver au plus vite et la ramener chez eux, dans le sud, à l’abri de toute violence.
Cet homme hors du commun s’appelle Mattias Tannhauser, il est chevalier de l’ordre de Malte. C’est l’un des guerriers les plus terribles que le monde ait connus, et lorsque la folie va se déchaîner dans les rues de Paris, qu’il parcourt à la recherche de Carla disparue, en ce 24 août jour de Saint-Barthélémy, nombreux vont être ceux qui vont l’apprendre à leurs dépens…

Pour apprécier ce roman placé sous le signe de la grandeur, il faut convoquer des géants. Alexandre Dumas, héraut magistral du roman historique, dont la Reine Margot a déjà terriblement mis en scène les massacres de la Saint-Barthélémy. Victor Hugo, romancier flamboyant à qui la puissance extraordinaire de Tim Willocks fait souvent penser. Et Stephen King aussi, pourquoi pas, qui dans sa série de dark fantasy, la Tour Sombre, a déployé la même furie poétique, pleine d’évocation, d’invention et de violence.

Willocks - Les Douze Enfants de ParisAprès la Religion, Tim Willocks rappelle donc sur scène Mattias Tannhauser, l’un des personnages les plus fascinants et complexes que j’aie jamais croisés en littérature. Capable tout à la fois d’une sauvagerie sans nom, de massacres effroyables qui parfois bafouent l’honneur et la morale, et d’un amour rayonnant pour tous ceux, qu’ils soient hommes, femmes ou enfants, qu’il estime de sa race, celle des seigneurs de guerre qui cherchent sans fin à transcender ce qu’ils sont pour atteindre un bonheur inaccessible.
Dans cette épopée sanglante, ramassée sur une trentaine d’heures à peine, Tannhauser trace son chemin avec pour seule obsession de retrouver sa femme. Chemin faisant, il détruit ou sauve, élimine ou (rarement) épargne, se joue des manipulateurs et des politiques et apprend à aimer une armée d’enfants qui, le rejoignant peu à peu, de gré ou de force, l’aident dans sa mission désespérée. La violence est très souvent au rendez-vous, jouée avec une précision clinique qui évite la gratuité mais pas forcément la sensation étouffante de trop-plein. Sous les lames et les flèches de Mattias, les morts tombent par dizaines, et certaines scènes de bataille de la fin sont peut-être superflues, venant s’ajouter aux déjà très nombreuses, davantage justifiées, qui les ont précédées – ce sera mon seul petit reproche.

Car loin de délivrer un concentré abrutissant de testostérone, Willocks prend ainsi soin d’équilibrer son roman en accordant temps de parole égal à Carla, mère resplendissante, femme forte qui a déjà connu tant de ballets mortels qu’elle fait face à toutes les épreuves qui l’attendent avec un courage inouï ; mais aussi à d’autres personnages, notamment féminins (Estelle, la sublime fille aux rats, ou Pascale, adolescente éperdument guerrière et amoureuse, et la vieille Alice), dont les voix s’accordent en une polyphonie parfaitement maîtrisée, capable de créer une harmonie littéraire dans la tourmente aveugle et meurtrière qui préside à l’ensemble du livre.

Gigantesque pavé de 940 pages, Les Douze Enfants de Paris sont un opéra monumental, perpétuellement tendu entre la vie et la mort, l’horreur et l’espoir, la honte et la bravoure, la trahison et l’amour. Une œuvre grandiose, embrasée par le style enflammé de Tim Willocks, qui ne cède jamais le moindre mot à la facilité – et il faut rendre ici hommage au travail exceptionnel du traducteur Benjamin Legrand, qui a su puiser le meilleur de la langue française pour transposer l’anglais exigeant du romancier britannique.

Et il y aurait encore tant à dire ! Roman total, qui mêle une reconstitution historique exceptionnelle (je n’ai jamais lu un Paris d’époque aussi convaincant), d’innombrables références culturelles et philosophiques, une vista cinématographique et une profondeur psychologique époustouflante, des personnages inoubliables (il faudrait parler aussi de Grymonde, l’Infant de Cocagne, et de Grégoire, et de Juste…), des scènes insoutenables et des moments tendres ou déchirants, Les Douze Enfants de Paris consacrent le talent hors norme de Tim Willocks, immense romancier dont la plume trempe dans le sang pour mieux vibrer d’amour. Une expérience unique, pour lecteurs aguerris au cœur bien accroché.

Les Douze Enfants de Paris, de Tim Willocks
Traduit de l’anglais par Benjamin Legrand
Éditions Sonatine, 2014
ISBN 978-2-35584-225-2
937 p., 24€

L’année dernière, les camarades d’Unwalkers ont réalisé une superbe interview de Tim Willocks au sujet des Douze Enfants de Paris. C’est à lire ici : http://www.unwalkers.com/interview-de-tim-willocks-pour-the-twelve-children-of-paris-vf/