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Komodo, de David Vann

Éditions Gallmeister, 2021

ISBN 9782351782521

304 p.

22,80 €

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski


Sur l’invitation de son frère aîné Roy, Tracy quitte la Californie et rejoint l’île de Komodo, en Indonésie. Pour elle, délaissée par son mari et épuisée par leurs jeunes jumeaux, ce voyage exotique laisse espérer des vacances paradisiaques : une semaine de plongée en compagnie de requins et de raies manta. C’est aussi l’occasion de renouer avec Roy, qui mène une vie chaotique depuis son divorce et s’est éloigné de sa famille.
Mais, très vite, la tension monte et Tracy perd pied, submergée par une vague de souvenirs, de rancœurs et de reproches. Dès lors, un duel s’engage entre eux, et chaque nouvelle immersion dans un monde sous-marin fascinant entraîne une descente de plus en plus violente à l’intérieur d’elle-même, jusqu’à atteindre un point de non-retour.


Les joies de la famille selon David Vann, épisode 6473

Les failles et faillites familiales sont le terreau littéraire exclusif du romancier américain. Elles sont présentes, béantes, dans tous ses livres sans exception.
La faute à une histoire personnelle riche en douleur et en souffrance, qui pousse inexorablement Vann, texte après texte, à appliquer le filtre de la littérature sur ses proches – et sur lui-même – pour essayer de comprendre la tragi-comédie permanente qui leur sert de quotidien à tous, depuis le suicide de son père lorsqu’il avait treize ans (l’épisode fondateur, raconté depuis Sukkwan Island jusqu’au magnifiquement dramatique Poisson sur la Lune). Non pas comme un baume – la littérature de David Vann n’est guère cathartique -, mais plutôt comme une expérience entomologique sans cesse renouvelée.

Après avoir beaucoup tourné autour de la figure de son père, l’écrivain choisit cette fois sa sœur en personnage principal. Avec leur mère et lui-même en antagonistes, auxquels il ne fait pas plus de cadeau qu’à Tracy.
Rappel utile au passage : chez Vann, contrairement aux apparences, on est jusqu’au cou dans la fiction, et non pas dans l’auto-fiction réductrice et complaisante. Même dans Un poisson sur la Lune, où les personnages portaient leurs véritables noms (Jim Vann pour le père, David lui-même en adolescent), et à plus forte raison dans ses autres livres, David Vann dispose, transpose, adapte le matériau familial, et le transfigure, autant par les péripéties qu’il narre que par le travail du style (on y revient plus bas).

On notera d’ailleurs, comme un symbole, que le personnage du frère de Tracy porte le prénom de Roy – comme le jeune garçon de Sukkwan Island, parti pour un an de vie à la dure sur une île au large de l’Alaska avec son père… prénommé Jim. Un choix évidemment tout sauf anodin, qui jette une ligne de vie (et de mort) entre les deux romans et les deux personnages, tout en soulignant qu’on parle bien du même caractère, quel que soit son destin dans les livres en question.
Inutile donc de chercher à savoir ce qui est vrai ou non dans Komodo, si cette réunion de famille a bien eu lieu et si les faits se sont déroulés de près ou de loin comme dans le roman. Cela n’a aucune importance. La fiction prime, et ce que David Vann entend lui faire dire.

C’est d’autant plus important de le souligner que le romancier américain a désormais atteint une maturité exceptionnelle, et que chacun de ses livres vient compléter les précédents en montrant à quel point Vann a conscience de faire œuvre, de penser de manière globale son geste littéraire.
Dans Komodo, on retrouve nombre d’ingrédients familiers de son travail : l’incapacité à se parler et se comprendre dans le cercle familial restreint, même (surtout ?) lorsqu’on fait des efforts ; une propension naturelle à finir par exprimer le fond de ses pensées, sans se soucier du mal que cela peut faire – à moins que ce soit le but recherché…
Les compromissions, les mensonges, l’égoïsme naturel de l’homme sont également mis à nu, à coups de scalpel littéraire qui fouille la chair du mal jusqu’à l’os.

Les vérités de l’océan

En dépit de ce tableau cinglant, David Vann parvient à sauvegarder des moments de quiétude, d’apaisement, des sortes de trêve qui permettent au lecteur de respirer. Les scènes sous-marines, ici, peuvent offrir des parenthèses enchantées, autorisant l’écrivain à se faire plaisir en chantant son amour pur et sincère pour la mer et les créatures qui l’habitent.
Marin obstiné, plongeur patenté, Vann ne paraît jamais autant chez lui que dans l’eau. Et, comme dans Aquarium (qui contient par contraste quelques-unes des scènes de maltraitance familiale les plus insupportables de son œuvre), il recourt à ces escapades entre les poissons et les coraux pour laisser croire en un monde meilleur, dégagé des contraintes et des mesquineries ordinaires de l’humanité.

Pourtant, paradoxalement – car rien n’est jamais simple et manichéen chez David Vann -, la plongée sous-marine est aussi utilisée comme métaphore des relations familiales. Il faut descendre profond, là où tout devient sombre et mouvant, là où les repères se brouillent et le danger permanent, pour mettre à nu la vérité des âmes.
Les scènes de plongée se succèdent ainsi, pures et apaisantes d’abord, puis de plus en plus dangereuses, de moins en moins maîtrisées, jusqu’à atteindre un point de non-retour dans une scène d’affrontement sous-marine d’une violence hallucinante – au fur et à mesure que Tracy et Roy creusent de plus en plus profond dans le ressentiment et la colère qui les opposent de manière constitutive.

La mystérieux affaire du style

Comme dans nombre de ses livres, pour ne pas accabler le lecteur et s’accorder des respirations d’écriture, David Vann parvient à injecter de solides doses d’humour dans ses dialogues, même quand ceux-ci virevoltent en piques assassines entre ses protagonistes.
Il développe un vrai petit théâtre de la cruauté, devant lequel on ne peut s’empêcher de sourire, voire de rire, tant il se fait habile à disperser uppercuts, caresses factices et directs au foie. Pour mieux tomber K.O. lorsque l’assaut suivant vous cueille de plein fouet, dénué de tendresse, cru et sanglant.

Et puisqu’on revient à la question du style, je voudrais dire un mot d’un curieux coup d’audace du romancier, qui survient dans le dernier quart du livre.
Sans trop spoiler, sachez qu’à ce moment Tracy a mis fin à ses vacances et rentre chez elle auprès de son compagnon (sans doute volage) et de ses jumeaux aussi exigeants que capricieux et épuisants.
Au moment précis où elle retrouve ses fils, la première fois qu’elle s’adresse à eux en parlant d’elle à la troisième personne du singulier (« Maman a des gaufres spéciales avec des myrtilles et du sirop d’érable », p.222) comme le font souvent les parents lorsqu’ils s’adressent en bêtifiant à leurs jeunes enfants, Tracy perd brutalement son statut de narratrice.
Fini le « je » qui a présidé à la conduite du récit depuis le début du roman, la protagoniste perd sa voix et devient « elle ». Finie, la relation de confiance (relative) avec le lecteur ; retour à la distance d’une narration prétendument omnisciente (même si ce n’est qu’un artifice, on reste fixé au point de vue de Tracy).

Une manière gonflée de traduire par l’écriture la manière dont elle réintègre de force la peau de mère à laquelle elle est réduite depuis la naissance de ses enfants. Elle redevient une simple utilité, entièrement dévolue à leur confort, obligée de répondre à leurs moindres exigences sous peine de disputes interminables et de drames insondables. Une ombre dans le décor, un arrière-plan fonctionnel qui n’a plus rien à dire.
Ce choix d’écriture, David Vann ne le surligne pas, il l’impose en une ligne de dialogue, sans prévenir, à charge pour le lecteur de comprendre tout seul ce décrochage et d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

Ce coup d’éclat sans effet de manche est à l’image d’un roman dont chaque phrase frappe juste, et dont les articulations logiques conduisent sans pitié aux extrémités les plus inexorables, dans une débauche de violence psychologique qui laisse pantois.
Capable d’être à la fois une ode merveilleuse à la nature et un traité implacable de la malfaisance familiale, Komodo est un roman sidérant, qui secoue, fait mal, sans jamais céder au voyeurisme ni à la violence gratuite pour autant, et reste tolérable grâce à son humour clairvoyant et sa maestria littéraire.

Dernière qualité, et non des moindres : quand on lit David Vann, on a l’impression réconfortante que sa propre famille, finalement, n’est pas si mal que cela !

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