Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Articles tagués “Thomas H. Cook

A première vue : la rentrée polar 2016 – les pointures !

Faute de temps (et sans doute un peu de courage, avouons-le), ces deux dernières années, nous avions omis de consacrer une chronique aux polars dans la rubrique « à première vue ». Et pourtant, le genre policier fait lui aussi sa rentrée ! Pour commencer, petit éclairage sur quelques grands noms attendus entre fin août et novembre – et ça fait déjà du beau monde, sachant que nous avons effectué un premier tri (très subjectif) parmi les très nombreuses parutions annoncées dans les semaines qui viennent…
Bref, attention, il y a du lourd !!!

Winslow - CartelTRAFFIC : Cartel, de Don Winslow (Seuil, 8/09)
C’est sans doute l’événement polar de la rentrée : près de quinze ans après, Don Winslow donne une suite à son plus grand roman, l’énormissime Griffe du chien. On retrouve l’agent de la DEA, Art Keller, reclus dans un monastère où il essaie d’oublier qu’il a gâché sa vie à poursuivre pendant trente ans le baron de la drogue Adan Barrera, désormais coincé derrière les barreaux grâce à lui. Mais Barrera s’échappe et met à prix la tête de Keller, l’obligeant à reprendre la lutte… 700 pages de violence et de furie pour scruter avec plus d’acuité que jamais l’Amérique d’aujourd’hui. Grosse claque attendue.

Ellory - Un coeur sombreMAFIA FLOUZE : Un cœur sombre, de R.J. Ellory (Sonatine, 6/10)
Le romancier anglais qui parle des États-Unis mieux que la plupart des auteurs américains revient avec un héros qui n’a rien pour lui au départ : mauvais père, mauvais mari, Vincent Madigan doit tellement d’argent à Sandia, roi de la pègre d’East Harlem, que sa vie ne tient plus qu’à un fil. Pour s’en sortir, il n’a plus le choix, il doit réussir un gros coup, et pour cela prendre tous les risques…

George - Une avalanche de conséquencesMURDER BY THE BOOK : Une avalanche de conséquences, d’Elizabeth George (Presses de la Cité, 22/09)
Clare Abbott, féministe et écrivaine, est retrouvée morte par son assistante, Caroline. Cause du décès : arrêt cardiaque. Rory Statham, éditrice et amie de longue date de la défunte, est convaincue que Caroline n’est pas étrangère à la mort de Clare. Elle fait donc appel à l’enquêtrice Barbara Havers. La nouvelle brique (500 pages environ) de la reine américaine du crime.

Ledun - En douceMISERY : En douce, de Marin Ledun (Ombres Noires, 18/08) (lu)
Un soir de fête, une femme, un homme. Elle danse merveilleusement bien, en dépit de sa prothèse de jambe. Il a bu, elle lui plaît. Il la suit, elle vit dans une caravane au milieu d’un chenil, loin de tout et de tous. Bien sûr, la soirée ne se termine pas comme il l’imaginait. Elle dégaine un flingue et lui tire une balle dans le genou – et ce n’est que le début de ses ennuis. Car elle est très, très en colère. Et elle n’a rien à perdre… Un roman noir, très noir, avec un personnage féminin d’une force inouïe, dont Marin Ledun a la spécialité, qui irradie cette histoire terrible de vengeance et d’impossible rédemption. Magnifique.

Cook - Sur les hauteurs du Mont Crève-CoeurSECRET STORY : Sur les hauteurs du Mont Crève-Coeur, de Thomas H. Cook (Seuil, 25/08)
L’abondante bibliographie de Thomas H. Cook n’a pas fini de dévoiler toutes ses pépites ! La preuve avec ce roman paru en 1995 aux Etats-Unis, situé à Choctawn, dans le sud américain. Au lycée, Ben tombe amoureux de Kelli, qui vient d’arriver de Baltimore ; mais Kelli n’a d’yeux que pour Troy… Lorsque le corps de Kelli est retrouvé sur le mont Crève-Coeur, le shérif soupçonne Ben d’en savoir plus qu’il ne le dit. Trente ans plus tard, il décide de révéler la vérité.

Carrisi - La Fille dans le  brouillardGONE GIRL : La Fille dans le brouillard, de Donato Carrisi (Calmann-Lévy, 31/08)
Dans un village des Alpes italiennes, une jeune femme est enlevée. Le très médiatisé commissaire Vogel est chargé de l’enquête. Mais lorsqu’il comprend qu’il ne peut résoudre l’affaire, et pour ne pas être ridiculisé, il décide de créer son coupable idéal et accuse à l’aide de preuves falsifiées, le professeur de l’école du village. Ce dernier perd tout et prépare sa vengeance depuis sa cellule.

Manook - La Mort nomadeL’EMPIRE DES LOUPS : La Mort nomade, de Ian Manook (Albin Michel, 28/09)
Troisième – et dernière ? – enquête de Yeruldelgger, l’explosif commissaire venu de Mongolie. S’il rêve d’une retraite bien méritée, ce n’est pas pour tout de suite : un enlèvement, un charnier, un géologue français assassiné et une empreinte de loup marquée au fer rouge sur les cadavres de quatre agents de sécurité requièrent ses services…

Camilleri - Une lame de lumièreQUANDO SEI NATO NON PUOI PIU NASCONDERTI : Une lame de lumière, d’Andrea Camilleri (Fleuve Noir, 8/09)
Le vétéran du polar italien (91 ans !!!) confronte son emblématique commissaire Montalbano à l’actualité, en l’occurrence le drame des migrants qui affecte particulièrement l’Italie. A la suite d’un énième naufrage mortel au large de Lampedusa, le ministre de l’Intérieur italien décide de se rendre sur place, prévoyant au passage une halte à Vigata, la ville de Montalbano. Mais ce dernier n’a pas très envie de jouer le jeu politique.

Rankin - Tels des loups affamésWOLF : Tels des loups affamés, de Ian Rankin (Editions du Masque, 21/09)
Bien qu’à la retraite, John Rebus est plus que jamais de retour aux affaires. Cette fois, c’est son ancienne protégée, l’inspectrice Siobhan Clarke, qui lui demande d’enquêter sur des menaces de mort visant un caïd et un juge – lequel est d’ailleurs rapidement retrouvé étranglé. Mais Malcolm Fox, le chef du Service des Plaintes, s’en mêle et perturbe leurs investigations… Inoxydable Rankin.

Coben - IntimidationNE LE DIS A PERSONNE : Intimidation, de Harlan Coben (Belfond, 6/10)
Un avocat sans histoires, Adam Price, mène une vie paisible avec sa femme Corinne. Un jour, un inconnu lui fait une révélation si stupéfiante sur Corinne qu’Adam demande aussitôt des comptes à cette dernière, qui refuse de répondre et disparaît. Adam décide malgré de la retrouver, mettant le doigt dans un engrenage redoutable. Mister Best-Seller America est de retour avec un suspense à la mécanique sans doute prévisible mais bien huilée, comme d’habitude.

Et aussi (mais plus rapidement) :

Brunetti en trois actes, de Donna Leon (Calmann-Lévy, 28/09)
C’est un peu du « polar de mamie », certes, mais Donna Leon reste incontournable et continue d’ailleurs à bien figurer dans les meilleures ventes du genre. Cette fois, son commissaire Brunetti retourne à la Fenice (déjà cadre de son roman le plus célèbre, Mort à la Fenice), pour enquêter sur l’agression d’une jeune chanteuse, protégée de la grande diva Flavia Petrelli.

Marconi Park, d’Ake Edwardson (Lattès, 21/09)
Le romancier suédois confirme le retour de son héros emblématique, Erik Winter, confronté cette fois à une série de crimes mettant en scène des cadavres à la tête enfouie dans un sac plastique et couvert d’un carton mentionnant une lettre peinte en noir. Brrr.

Message sans réponse, de Patricia MacDonald (Albin Michel, 3/10)
Une sombre histoire de famille, bien sûr… Neuf ans après avoir plaqué sa famille pour son amant, une mère de famille est retrouvée morte avec son fils handicapé, apparemment à la suite d’un suicide. Sa fille née de son premier mariage enquête sur la deuxième vie de sa mère, dont elle ignorait beaucoup de choses…

Il était une fois l’inspecteur Chen, de Qiu Xiaolong (Liana Levi, 3/10)
Retour sur la jeunesse de l’incontournable inspecteur Chen pendant la Révolution culturelle.

La Main de Dieu, de Philip Kerr (éditions du Masque, 2/11)
Kerr poursuit son escapade dans le milieu du foot, avec cette deuxième enquête de l’entraîneur Scott Manson.

Kabukicho, de Dominique Sylvain (Viviane Hamy, 6/10)
Retour vers son cher Japon pour la romancière Dominique Sylvain, sur les traces d’une jeune Française qui devient hôtesse de club dans le quartier de Kabukicho grâce à son amie Mary. Mais celle-ci disparaît sans laisser d’autre trace qu’une photo inquiétante reçue sur son téléphone par son père…

Rome brûle, de Giancarlo De Cataldo & Carlo Bonini (Métailié, 8/09)
Suite de Suburra, paru en début d’année, qui révèle violemment les trafics et malversations peu glorieuses dont Rome est aujourd’hui le théâtre.


L’Etrange destin de Katherine Carr, de Thomas H. Cook

Signé Bookfalo Kill

George Gates vit à la surface du chagrin depuis l’enlèvement et l’assassinat de son fils Teddy, sept ans plus tôt, crime atroce dont on n’a jamais retrouvé l’auteur. Veuf – sa femme Celeste était morte en couches -, il écrit des portraits sur des personnalités du cru pour le journal local de Winthrop.
Deux rencontres vont subtilement réorienter le cours de sa vie : Alice, une fillette de douze ans atteinte de progéria dont la mort précoce approche à grands pas ; Arlo McBride, un flic à la retraite qui lui parle de Katherine Carr, une poétesse de Winthrop qui s’est évaporée vingt ans plus tôt, en laissant derrière elle un étrange manuscrit où elle met en scène sa propre vie d’une manière ambiguë. Tout en lisant chaque soir ce texte avec Alice, George se met à enquêter sur le mystère de la disparition de Katherine Carr…

Cook - L'Etrange destin de Katherine CarrJ’ai pour Thomas H. Cook une affection particulière. Voilà un écrivain pour qui le genre policier n’est pas un pis aller, et auquel il apporte toute l’élégance de sa plume et la finesse psychologique d’un esprit affûté. Loin du cliché de l’auteur américain efficace, hyper cadré et limite bourrin (il n’y a heureusement pas que ça outre-Atlantique), Cook signe des romans noirs raffinés, extrêmement bien écrits, plutôt lents, atmosphériques, traversés de thématiques obsessionnelles : le doute, la culpabilité, le soupçon…

On retrouve tout cela dans L’Etrange destin de Katherine Carr, assorti d’une réflexion sur l’écriture : où commence et où s’arrête la fiction, à quoi sert d’écrire (et de lire)… Le motif est omniprésent dans le livre, qui fonctionne comme une poupée russe. Tout commence en effet sur un bateau, qui avance lentement sur un fleuve au milieu d’une jungle (clin d’œil à Au cœur des ténèbres, de Conrad ?) ; le narrateur se met à raconter une histoire à un compagnon de traversée. C’est cette histoire qui constitue le récit central du roman, dans lequel viennent s’enchâsser les chapitres successifs du texte écrit par Katherine Carr, qui raconte sa propre histoire sans que l’on sache jamais clairement ce qui est vrai ou non…

Extrêmement lent, triste et mélancolique, L’Étrange destin… est un livre qui ne s’offre pas facilement, d’abord parce qu’il manie des sujets (les meurtres d’enfants, les grands tueurs en série) par nature étouffants – même si le romancier ne cède jamais à la facilité du sordide, ce n’est pas son genre. Ensuite et surtout, parce que Cook, loin d’asséner des vérités toutes faites, joue plutôt sur le non-dit, le « Non-Visible » (notion essentielle souvent évoquée dans le roman), et laisse à son lecteur une bonne marge d’interprétation et d’imagination.
De plus, l’éclatement du texte de Katherine Carr à l’intérieur du récit le rend parfois complexe à appréhender, surtout qu’il est écrit d’une manière mystérieuse, bourré d’allusions et de références qui ne sont pas toujours décryptées de suite. Difficile à affirmer sans comparaison, mais la traduction m’a d’ailleurs paru parfois un peu lourde, présentant des tournures maladroites qui semblent résulter d’une transcription un peu trop littérale pour sonner français. D’un autre côté, la langue de Cook est d’une exigence et d’une sophistication qui ne doivent pas simplifier le travail.

Néanmoins, il se dégage de L’Étrange destin… une atmosphère bien particulière, avec des images si marquantes qu’elles me reviendront sûrement en mémoire dès que je penserai à ce roman – l’une des grandes forces de Thomas H. Cook. Pour résumer, ce n’est pas le meilleur livre pour découvrir cet auteur, mais si vous connaissez et appréciez déjà son œuvre, vous pouvez y aller sans crainte.

L’Étrange destin de Katherine Carr, de Thomas H. Cook
Traduit de l’anglais (USA) par Philipe Loubat-Delranc
Éditions Seuil Policiers, 2013
ISBN 978-2-02-103017-4
296 p., 19,80€

Ils ont déjà lu et apprécié ce roman : Action Suspense, Le Vent Sombre