Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A ce stade de la nuit, de Maylis de Kerangal

Signé Bookfalo Kill

« Je me dis parfois qu’écrire c’est instaurer un paysage. »

Dans la nuit du 3 octobre 2013, la narratrice entend à la radio l’annonce d’un drame : au large de l’île de Lampedusa, un bateau (trop) plein de migrants a fait naufrage, envoyant par le fond plus de 350 personnes. Passé le choc et l’émotion, vient le temps de la rêverie et de la réflexion.

« Les îles, et plus encore les îles désertes, sont pour cela des matériaux de haute volée, leur statut géologique amorçant déjà une écriture, portant un récit. »

Kerangal - A ce stade de la nuitLampedusa. Pour les amateurs de littérature comme pour les cinéphiles, le nom a un puissant pouvoir d’évocation. Burt Lancaster, Le Guépard, Visconti, le prince Salina et le tableau flamboyant d’une noble Italie qui s’effondre… De ces souvenirs, et d’autres plus personnels, Maylis de Kerangal élabore ensuite, d’une manière aussi inattendue que poétique, une réflexion subtile sur la mémoire des noms de lieux et le signifiant des paysages ; ce qu’ils veulent dire, autant dans l’inconscient collectif que pour nous, au plus intime de nous.

« J’ai pensé à la matière silencieuse qui s’échappe des noms, à ce qu’ils écrivent à l’encre invisible. »

Mêlant intime, Histoire et géographie à un délicat terreau culturel, Maylis de Kerangal étonne à nouveau par sa capacité à créer de la littérature à partir de matériaux au potentiel de beauté insoupçonné. Après la construction d’un pont dans Naissance d’un pont ou le récit d’une transplantation cardiaque dans Réparer les vivants, elle élabore ce petit texte essentiel en partant d’un fait divers glaçant.
N’allez pas croire pour autant qu’elle ignore la tragédie ; À ce stade de la nuit est évidemment d’une actualité plus brûlante que jamais. Ses réflexions forment une boucle de la pensée qui naît du drame pour mieux y revenir à la fin, stigmatisant l’état affligeant d’un monde dont chaque journée terrible banalise un peu plus la folie qui balaie nombre d’hommes et de femmes n’ayant plus rien pour exister que de devenir des victimes.

À ce stade de la nuit, de Maylis de Kerangal
Éditions Verticales, 2015
ISBN 978-2-07-010754-4
74 p., 7,50€

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L’Invention de la course à pied (et autres trucs), de Jean-Michel Espitallier

Signé Bookfalo Kill

Espitallier - L'Invention de la course à pied (et autres trucs)Le livre dont je veux vous parler aujourd’hui faisant 45 pages, je vais m’efforcer de ne pas tirer à la ligne en vain à son sujet. En revanche, si vous avez envie de rigoler un peu, je ne peux que vous encourager à le lire.

Le sujet est dans le titre et pourrait tenir en une question fondamentale : mais pourquoi, POURQUOI les hommes courent-ils ? Je dis « les hommes » au sens général du terme, il y a aussi plein de femmes qui courent, même que j’en connais, c’est dire.
Il faut admettre que c’est une bonne question, surtout si l’on écarte rapidement la réponse bateau : « parce que ça permet de se tenir en forme », qui ne satisfait évidemment personne.

Avec un style enlevé, beaucoup d’humour, quelques pincées d’absurde et de mauvaise foi, Jean-Michel Espitallier commence par réfléchir en général à ce phénomène qui consiste à « s’agiter la viande » (sic), seul ou à plusieurs. Puis il remonte à l’Antiquité et nous invite à nous faire voir les Grecs en pleine création de la compétition de course à pied.
Comme de juste, le fil de sa réflexion est irrégulier, part en circonvolutions drolatiques tandis que surgissent remarques loufoques et idées amusantes, sur le dopage, les avantages d’un corps puissant et attrayant dans le processus de séduction, ou les bénéfices sociaux du footing. Avant de déboucher sur une conclusion sur les différentes fonctions des stades ; une chute plus grave, donc inattendue voire déconcertante, mais qui ne manque pas de justesse.

L’ensemble de ce texte est évidemment à prendre au minimum au second degré, condition sine qua non pour se réjouir à la lecture de ce bref opuscule anecdotique, et donc relativement indispensable – surtout si vous avez des coureurs dans votre entourage. Peut-être les comprendrez-vous mieux après cela !

L’Invention de la course à pied (et autres trucs), de Jean-Michel Espitallier
Éditions Al Dante, 2013
ISBN 978-2-84761-802-0
45 p., 9€