Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée POL 2018

Ce sera forcément une rentrée très particulière pour les éditions POL, puisque ce sera la première sans leur fondateur, Paul Otchakovsky-Laurens, décédé dans un accident de voiture en début d’année. Pour autant, pas de bouleversement, puisque le programme s’appuie sur quelques noms solides de la maison depuis des années, et sur un cocktail connu de solidité et d’inventivité littéraires.

Schefer - Série NoireTU PERDS TON SANG-FROID : Série noire, de Bertrand Schefer
C’est l’histoire d’un fait divers inspiré par un roman. Fait divers qui devient ensuite un autre roman. (Vous suivez ?) Dans les années 60, un escroc foncièrement antisocial découvre un polar de la Série Noire qui va lui inspirer un kidnapping promis à une certaine célébrité médiatique à l’époque. Dans son sillage et dans celui d’un jeune ouvrier récemment revenu de la guerre d’Algérie, ainsi que d’une beauté danoise errant dans Paris avec Anna Karina, on croise nombre de figures de l’époque, de Sagan à Simenon en passant par Truffaut et Kenneth Anger. Quand le roman réfléchit sur lui-même et devient bouillonnement intellectuel.

Valabrègue - Une campagneLES MARCHES DU POUVOIR : Une campagne, de Frédéric Valabrègue
Dans un village du sud de la France, le ton monte au sein du conseil municipal entre le maire sortant et la directrice de l’école primaire. La campagne électorale qui s’ensuit s’enlise dans les rumeurs, les coups bas et les intimidations… Probablement aussi sanglant que tristement réaliste, ce roman devrait nous renvoyer notre belle époque à la figure. Ca promet !

Pagano - Serez-vous des nôtresTHAT NIGHT WE WENT DOWN TO THE RIVER : Serez-vous des nôtres ?, d’Emmanuelle Pagano
Deux amis depuis l’enfance se revoient après une longue période sans se croiser. L’un, un peintre raté, a hérité du domaine familial dans une région où se trouvent de nombreux étangs, qui régissent les relations entre les gens depuis toujours. L’autre a quitté la région depuis longtemps pour s’engager dans la Marine et travailler dans un sous-marin nucléaire. En se retrouvant, les deux hommes évoquent leur enfance et adolescence commune, marquée par leur relation à l’eau. Troisième volume de la Trilogie des rives après Ligne & Fils et Sauf riverains, dans laquelle Pagano réfléchit de manière romanesque aux rapports entre l’homme et l’eau.

Bayamack-Tam - ArcadieÉON : Arcadie, d’Emmanuelle Bayamack-Tam
Une jeune fille découvre avec étonnement que son corps change pour se parer d’attributs masculins. Cette métamorphoses aux origines non identifiées la conduit à mener une enquête sur ce qu’est être un homme ou une femme, et découvre que personne n’en sait vraiment rien. Dans le même temps, elle tombe amoureuse d’Arcady, chef spirituel de la communauté libertaire dans laquelle elle vit avec ses parents, mais se rebelle contre lui et ses principes supposés lorsqu’il refuse d’accueillir des migrants en quête de refuge.

Léger - La robe blancheÔ MA JOLIE MAMAN : La Robe blanche, de Nathalie Léger
Au commencement il y a un fait divers : une jeune artiste, qui avait décidé de voyager en autostop de Milan à Jérusalem, vêtue d’une robe de mariée pour promouvoir la paix dans les pays en guerre, est violée et assassinée par un homme qui l’avait prise dans sa voiture vers Istanbul. Fascinée par cette histoire, Nathalie Léger la relate et raconte en parallèle, comme en miroir, le parcours de sa propre mère, abandonnée par son mari dans les années 70 et accusée de porter les torts exclusifs du divorce devant le tribunal.


On lira peut-être :
Une campagne, de Frédéric Valabrègue
Série noire, de Bertrand Schefer



L’Emprise, de Marc Dugain

Signé Bookfalo Kill

Le savoir-faire de Marc Dugain n’est plus à démontrer. Révélé par la Chambre des officiers, roman sur les gueules cassées de la Première Guerre mondiale, il s’est depuis emparé avec brio de plusieurs figures célèbres (J. Edgar Hoover dans la Malédiction d’Edgar, Staline dans Une exécution ordinaire) qu’il a fait revivre avec réalisme dans un souci de mise en perspective historique.
Avec l’Emprise, il s’intéresse cette fois à notre époque, et plus précisément à la politique française et à ses dessous peu reluisants. Sujet facile, me direz-vous. Certes, mais dont les romanciers français ne s’emparent pour ainsi dire jamais. Peur des conséquences, manque d’ambition, difficulté à saisir les rouages extrêmement complexes d’un monde opaque par nature ?

Dugain - L'EmpriseDugain franchit le pas, sans démagogie ni exprimer quelque opinion que ce soit. De droite ou de gauche, il n’est pas question ici. A l’arrière-plan, il y a un Président en exercice, dont il n’est jamais question et dont on ignore la couleur politique. Face à lui, deux hommes de la faction adverse, prêts à en découdre pour gagner l’investiture de leur parti et mener la campagne présidentielle. L’un des deux, Launay, le modéré, est hyper favori ; l’autre, Lubiak, plus extrême, est prêt à tout pour lui mettre des bâtons dans la rue, entacher sa réputation immaculée et s’élever en lui marchant dessus.
Dans le roman, on croise également, entre autres, un leader syndicaliste trop droit dans ses bottes pour les dirigeants de la grande entreprise qui l’emploie ; un officier sous-marinier ; la femme de Launay, dépressive après un drame personnel, et qui pourrait avoir son mot à dire sur la campagne de son mari ; l’effroyable patron des services secrets français ; et Lorraine, l’une de ses agents, chargée d’enquêter un peu sur tout ce beau monde, ainsi que sur la disparition mystérieuse en pleine mer d’un célèbre skipper.

Avec un talent certain pour le roman choral, Marc Dugain met en scène ces nombreux personnages et toutes leurs préoccupations. Dynamisé par une affaire de meurtre et de disparition qui survient en cours de route, le roman, porté par la maîtrise narrative impeccable de l’auteur, déroule ses différentes intrigues avec fluidité, permettant à Dugain de placer des réflexions brillantes sur la politique, la morale, les convictions, les motivations de ceux qui désirent plus que tout accéder aux plus hautes fonctions du pays. Vous vous en doutez, il y a peu de grandeur dans tout cela, contre beaucoup de bassesses, de triches, de magouilles, d’intérêts personnels.

Très cadré, L’Emprise est peut-être néanmoins trop sage pour faire totalement mouche. Le sujet est épineux, on l’a dit, et il me semble que Dugain n’a réussi qu’à l’effleurer, sans parvenir à le faire vibrer ; pas faute de courage, mais plutôt de moyens littéraires appropriés. Il manque de la passion, de la puissance à l’ensemble. L’Emprise est un roman efficace, mais on l’oublie assez vite après l’avoir terminé. Ce n’est en tout cas pas le grand roman politique, choc et implacable, que notre époque tourmentée pourrait mériter. On l’attend encore… Qui, en France, en sera capable ?

L’Emprise, de Marc Dugain
  Éditions Gallimard, 2014
ISBN 978-2-07-014190-6
312 p., 19,50€