Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Sans état d’âme, d’Yves Ravey

Signé Bookfalo Kill

En peu de mots, avec une économie de moyens et d’effets remarquable, Yves Ravey a le chic pour instaurer des atmosphères poisseuses, subtilement inquiétantes, où traîne toujours un pesant sentiment de secrets inavouables. Quelque part entre Claude Chabrol et Simenon, en somme. Et son nouveau roman, Sans état d’âme, ne fait pas exception à la règle.

Ravey - Sans état d'âmeNous sommes, comme souvent, dans une petite ville anonyme de province. Gustave Leroy y a grandi, il y exerce aujourd’hui la profession de chauffeur routier. Un jour, Stéphanie, son amie d’enfance dont il est toujours amoureux, vient lui demander de rechercher son fiancé américain, John Lloyd, qui a disparu sans laisser de traces. Incapable de rien lui refuser, Gu accepte et se met à fouiner. Mais est-il réellement le mieux placé pour mener cette enquête ? Et que faire de Mike Lloyd qui débarque sans crier gare pour retrouver son frère ?

Sans état d’âme affiche 126 pages au compteur, je serais donc bien en peine de vous en dire davantage. Sinon que ce roman est une nouvelle fois une jolie démonstration de construction, Yves Ravey dévoilant peu à peu la vérité qu’il révèle pourtant entièrement à mi-parcours. Pourquoi ? Parce que ce livre, malgré les apparences et le véritable suspense qui maintient le lecteur en éveil jusqu’à la fin, n’est pas un polar, mais bien un étude de mœurs. Mentalités étriquées, petites jalousies, ambitions médiocres, ses personnages ne donnent pas une image bien reluisante de l’humanité, mais ils en sont néanmoins, hélas, un reflet fidèle.

Une nouvelle réussite d’Yves Ravey, qui est définitivement un auteur à découvrir. Pour ma part, c’était avec Un notaire peu ordinaire, que je ne peux que vous recommander également, comme la plupart de ses autres romans !

Sans état d’âme, d’Yves Ravey
Éditions de Minuit, 2015
ISBN 978-2-7073-2907-3
126 p., 12,50€

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A première vue : la rentrée Minuit 2015

Deux romans (dont un premier) et un OLNI d’un grand nom de la maison, voilà le programme des éditions de Minuit, comme toujours économes en parution – et on les en remercie.

Ravey - Sans état d'âmeMAIGRET AMATEUR : Sans état d’âme, d’Yves Ravey (lu)
Nous sommes, comme souvent, dans une petite ville anonyme de province. Gustave Leroy y a grandi, il y exerce aujourd’hui la profession de chauffeur routier. Un jour, Stéphanie, son amie d’enfance dont il est toujours amoureux, vient lui demander de rechercher son fiancé américain, John Lloyd, qui a disparu sans laisser de traces. Incapable de rien lui refuser, Gu accepte et se met à fouiner. Mais est-il réellement le mieux placé pour mener cette enquête ? Et que faire de Mike Lloyd qui débarque sans crier gare pour retrouver son frère ?
Ce faux polar rural, prétexte à une étude de moeurs poisseuse et implacable, est une nouvelle réussite d’Yves Ravey, plus que jamais héritier de Simenon et Claude Chabrol.

Guillot - Changer d'airC’EST LA VIE QUI FAIT PLOUF : Changer d’air, de Marion Guillot
Marié, père de deux enfants, un professeur décide de tout plaquer après avoir été témoin d’un incident sans conséquence – sauf pour lui : cette vision perturbante le pousse à essayer de recommencer sa vie à zéro, même si son existence jusqu’alors lui convenait très bien.
Un premier roman dont on attend, comme souvent chez Minuit, un travail littéraire particulier qui transcendera son sujet.

Toussaint - FootballENFANT DE LA BABALLE : Football, de Jean-Philippe Toussaint (lu)
Amateur de ballon rond, Toussaint avait déjà commis La Mélancolie de Zidane en 2006, récit très bref et poétique en réaction au fameux coup de boule de Zizou en finale de la Coupe du Monde. Il récidive avec un texte plus long, articulé autour de la Coupe du Monde de 2002 en Corée et au Japon, faisant de ses réflexions sur le sport le plus populaire du monde un objet littéraire et intime, élégant et profond.


A première vue : la rentrée Grasset 2015

Apparemment, l’exercice vous plaît bien depuis deux ans que nous le pratiquons… alors on y retourne ! Pour ce retour de la rubrique « à première vue », dans laquelle nous présentons la rentrée littéraire qui déferlera à partir du 19 août prochain, nous ouvrons cette année le bal avec les éditions Grasset, dont deux titres se détachent nettement, tandis que d’autres pourraient s’avérer surprenants et intéressants.

Avant de commencer, nous rappelons la règle : n’ayant encore lu que peu de ces innombrables livres, ces présentations sont subjectives – et parfois taquines… Le véritable travail d’analyse ne commencera que dans un mois et demi. Pas la peine donc de nous agresser, tout ceci n’est qu’un jeu !

Chalandon - Profession du pèreRÉSILIENCE D’AUTEUR : Profession du père, de Sorj Chalandon (lu)
Emile a treize ans. Il vit dans l’admiration et dans la crainte de son père, homme aux mille histoires qui séduit par ses récits improbables autant qu’il terrorise ses proches par sa brutalité. Parmi ses rengaines favorites, il prétend être un vieux compagnon de route du Général de Gaulle, dont il a été le conseiller de l’ombre ; hélas, le jour où de Gaulle renonce à l’Algérie française, le père se sent trahi, et il embarque son fils dans son univers délirant, fomentant un complot pour éliminer le Président qui l’a si lâchement abandonné…
Difficile d’être plus subjectif qu’avec un de ses auteurs favoris. Mais bon, je le dis : le nouveau Chalandon est formidable. Différent de ses précédents livres cependant, car le sujet cette fois le touche de si près qu’il y perd en lyrisme littéraire ce qu’il gagne en émotion contenue. Sous couvert de fiction, c’est en effet sa propre enfance et son propre père qu’il évoque – un père mythomane au dernier degré, tyran domestique violent et insaisissable. Des traits d’humour contrebalancent des moments terribles, tandis que l’émotion surgit souvent, notamment dans une fin superbe et déchirante.

Binet - La Septième fonction du langageBARATINEURS DE PREMIÈRE : La Septième fonction du langage, de Laurent Binet (lu)
Ce livre-là, on va en parler, croyez-moi. Parce qu’il touche avec insolence à certains mythes littéraires qu’il est de bon ton en France de révérer sans discuter. Point de départ de l’histoire : la mort (authentique) de Roland Barthes, professeur au Collège de France, éminent critique et sémiologue, qui meurt bêtement après avoir été renversé en plein Paris par une camionnette de blanchisserie. Un accident ? Pas si simple. Un policier épais et un jeune universitaire naïf font équipe pour tenter de retrouver un mystérieux document expliquant la septième fonction du langage (les six premières ayant été définies par un linguiste américain nommé Roman Jakobson), laquelle permettrait de convaincre n’importe qui de n’importe quoi. Autrement dit, une arme de destruction massive entre de mauvaises mains…
Sous couvert d’un faux polar, l’auteur de HHhH flingue à tout-va certains courants de pensée très en vogue dans les années 70-80, et s’en paie de bonnes tranches sur le dos de Michel Foucault, Julia Kristeva, Derrida, Deleuze, BHL ou l’insupportable Philippe Sollers. Un roman malin, roublard, qui rend très accessibles une époque et des notions complexes grâce à un style efficace, des personnages habilement construits, du rythme et beaucoup d’humour.

Roegiers - L'autre SimenonOMBRAGEUX FRÈRE DE L’OMBRE : L’Autre Simenon, de Patrick Roegiers
Chez les Simenon, il y eut Georges bien sûr, l’éminent romancier, créateur entre autres de Maigret et auteur de dizaines de romans noirs mythiques. Mais il y eut aussi Christian, son frère, homme de moindre envergure qui finit par se laisser séduire par les idées fascistes, au point d’être considéré comme l’un des instigateurs de la tuerie de Courcelles, sinistre page d’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Avec ce roman moins manichéen qu’il n’y paraît, le romancier belge Patrick Roegiers révèle un Georges Simenon pas si glorieux, ce qui pourrait également faire causer dans le Landernau littéraire.

Limongi - Anomalie des zones profondes du cerveauDOLIPRANE : Anomalie des zones profondes du cerveau, de Laure Limongi
Éditrice réputée, écrivain, Laure Limongi souffre depuis quelques années de la forme la plus aiguë de migraine – si douloureuse qu’on la surnomme sans équivoque « migraine du suicide ». Plutôt que de livrer un témoignage pathétique ou nombriliste, la romancière en tire un récit plein d’énergie, d’humour et de finesse, qui promet d’être une des curiosités de cette rentrée.

RENTRÉE LITTÉRAIRE POUR TOUS : Histoire de l’amour et de la haine, de Charles Dantzig
Sept personnages vivent le tumulte de manifestations contre le Mariage pour tous en France. Le risque d’opportunisme couve grandement dans ce roman placé sous l’étendard commode de la réflexion sociologique. Nous ne nous précipiterons pas dessus, pour tout vous dire.

HÉLAS TRIOLISTE : L’Amour à trois, d’Olivier Poivre d’Arvor
(Un jeu de mots débile se cache dans la ligne ci-dessus. Sauras-tu le trouver ?)
Bon, désolé d’avoir des a priori, mais la famille Poivre ne m’intéresse guère en littérature (ni en dehors). Et ce n’est pas avec ce roman que le « Frère De » risque de me retourner : l’histoire de Léo, atteint d’amnésie, qui se rappelle tout de même avoir partagé une intense histoire d’amour avec son ami Frédéric et leur professeur de philosophie, Hélène. Celle-ci venant de décéder, Léo décide de partir en Guyane à la recherche de Frédéric pour lui annoncer la nouvelle et tenter de remettre la main sur ses souvenirs… Je vous laisse bien volontiers la forêt équatoriale et la quête de sens pseudo-conradienne, si ça vous dit.

FILE-MOI UNE CORDE QU’ON EN FINISSE : Les promesses, d’Amanda Sthers
Alors là, attendez, ça rigole franchement. Voici le destin d’un homme qui, à partir de la mort de son père qu’il voit se noyer sous ses yeux alors qu’il a dix ans, va systématiquement tout rater, oubliant de vivre au jour le jour pour être tiraillé entre ses échecs passés et ses fantasmes d’avenir qui ne se réaliseront jamais. Il aurait dû regarder Le Cercle des poètes disparus, Carpe Diem, tout ça, au lieu de nous casser les pieds, ce loser.
Bref, non merci, sans nous.

TUE-MOUCHES : La Logique de l’ammanite, de Catherine Dousteyssier-Khoze
Drôle de titre pour un drôle de premier roman, où l’on voit un érudit quasi centenaire, mycologue éclairé, retourner dans le château de son enfance, où il ressasse des souvenirs de plus en plus inquiétants, évoquant notamment sa haine pour sa sœur. Ambiance.

Saintonge - Le métier de vivantSOUFFLÉ : Le Métier de vivant, de François Saintonge
François Saintonge est le pseudonyme, nous dit l’éditeur, d’un romancier célèbre qui a décidé de ne plus jouer à visage découvert le jeu de la rentrée littéraire, pour retrouver toute sa liberté. Pourquoi pas ? Il signe ici un roman d’aventures qui suit trois amis à partir de la Première Guerre mondiale, notamment le parcours de l’un d’eux, animateur du mouvement surréaliste et amoureux d’une grand reporter dont il est le sosie parfait. Romanesque à prévoir, ce qui peut être fort sympathique.

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Deux auteurs étrangers complètent le tableau, un sérieux et l’autre beaucoup moins.

SÉRIEUX : La Fiancée de Bruno Schulz, d’Agata Tuszynska
(traduit du polonais par Isabelle Jannès-Kalinowski)
L’histoire de celle qui fut la compagne et la muse du romancier et peintre polonais Bruno Schulz, assassiné en 1942 dans sa ville de Drohobycz transformée en ghetto sous le joug nazi. Après l’avoir quitté avant la guerre car il était trop tourmenté pour assumer leur relation, elle fait découvrir son oeuvre et en assure la protection après avoir appris sa mort à l’issue du conflit.

Barlow - BabayagaPAS SÉRIEUX : Babayaga, de Toby Barlow
(traduit de l’américain par Emmanuelle et Philippe Aronson)
Un policier enquête sur la mort d’un homme retrouvé empalé sur la grille d’un jardin à Paris. Mais sa route croise celle de Zoya, sorcière russe qui le transforme illico en puce. Ce qui n’empêche pas le tenace inspecteur de poursuivre ses investigations, suivant la piste de ces babayagas à la recherche de leur Reine… Oui oui, tout ça.