Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Battues, d’Antonin Varenne

Signé Bookfalo Kill

En 2014, Antonin Varenne m’avait flanqué une mémorable raclée littéraire avec Trois mille chevaux vapeur (à tel point que je n’ai pas réussi à le chroniquer à l’époque !), énorme roman d’aventures se déroulant au XIXème siècle, entre la jungle birmane et le Far West américain, époustouflant aussi bien par sa maîtrise du récit que par la profondeur des personnages et la puissance du style.
Bref, en toute logique, j’aurais dû être sur la réserve pour son livre suivant, parce qu’on ne peut s’empêcher d’attendre trop d’un auteur qui vous a autant secoué. Sauf que le gars a vraiment du talent, et une capacité à revenir là où on ne l’attend pas du tout. En l’occurrence, c’est même chez un autre éditeur (Ecorce, au lieu d’Albin Michel) que Varenne est réapparu. Un retour rapide, aussi inattendu que discret, qui constitue pourtant une nouvelle grande réussite.

Varenne - BattuesOublié le siècle des grands aventuriers, délaissés les territoires vastes et sauvages (quoique), le romancier français nous invite cette fois de nos jours, dans une petite ville française, perdue en pleine campagne, au milieu des forêts. Un environnement primordial, puisque l’exploitation des arbres constitue la dernière industrie capable de donner du travail dans ce coin paumé du pays. La ville de R. en vit largement, ainsi que de l’élevage. Pas étonnant, alors, que deux grandes familles rivales – les Courbier côté forêts, les Massenet côté troupeaux – s’en disputent l’hégémonie depuis des générations.
Rémi Parrot, lui, est garde-chasse. Défiguré par un accident lorsqu’il était enfant, il vit en solitaire sur la Terre Noire, seul bout de territoire rescapé de l’ancien domaine de ses parents que lui ont peu à peu arraché Courbier et Massenet. Alors qu’il organise une battue officielle aux sangliers impliquant une grande partie des hommes de la ville, la situation dégénère soudain. Une mort suspecte met le feu aux poudres, passant les secrets, les rancoeurs tenaces, les méfiances ancestrales et les jalousies au tamis impitoyable de la vérité…

Entre les mains d’un autre, Battues n’aurait pu être qu’un médiocre roman de terroir, matrice potable d’une saga de l’été sur France 3. Mais avec Varenne à la manœuvre, cette histoire (dont je suis loin d’avoir tout évoqué) prend des proportions dantesques, servie par son extraordinaire finesse psychologique et surtout son art de la construction romanesque. Car, s’il est difficile de résumer Battues sans en déflorer le mystère, c’est aussi parce qu’Antonin Varenne en a déconstruit l’intrigue avec une habileté phénoménale, la rendant du même coup encore plus passionnante et addictive.
Brisant la linéarité, il alterne des phases de récit classique, mais rapportées dans le désordre, avec des compte-rendus d’interrogatoire qui dévoilent peu à peu la personnalité et les zones d’ombre de certains personnages. Pour pimenter le tout, chaque chapitre est introduit par un titre le remettant dans un contexte vaste (par exemple, « Vingt ans après l’accident, douze heures après le premier mort »). Petit à petit, Varenne révèle ainsi la vaste trame d’un suspense courant sur plusieurs décennies, puzzle aussi délicat que diabolique dont il faut attendre de poser la dernière pièce pour saisir le tableau dans toute sa complexité. Et comme il est vraiment doué, jamais on ne se perd dans les méandres de son histoire.

Ajoutez à cela une analyse subtile des mentalités, la solidité de personnages qui semblent ne jamais avoir tout dit, et un portrait profond du cadre campagnard et forestier de l’intrigue (caractéristique centrale de la collection Territori des éditions Écorce, qui propose ainsi une sorte de « nature writing » à la française), et vous avez un polar brillant qui prouve, était-il besoin de le faire d’ailleurs, l’immensité du talent d’Antonin Varenne. Un auteur français à découvrir d’urgence et qui, comme ses héros, est sans doute loin d’avoir tout dévoilé de son art.

Battues, d’Antonin Varenne
Éditions Écorce, coll. Territori, 2015
ISBN 978-2-35887-106-8
277 p., 17,90€

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A première vue : la rentrée Sabine Wespieser 2014

Entendons-nous bien : un « petit » éditeur est généralement qualifié de cette manière parce qu’il s’agit d’une petite structure, aux moyens économiques modestes, ce qui ne l’empêche pas d’être autrement ambitieux d’un point de vue littéraire – aussi bien par conviction que par la force des choses. Là où Gallimard peut publier vingt romans et en laisser les trois quarts sur le bord de la route, le « petit » éditeur joue à chaque parution, si ce n’est sa survie, au moins son bien-être et son avenir.
Il y a de nombreuses maisons de ce calibre qui font un excellent travail, et il nous serait impossible de toutes les citer et de présenter leur travail en cette rentrée littéraire 2014. Néanmoins, avant d’en évoquer certaines ensemble dans un prochain article, je voudrais distinguer ici une éditrice tout à fait remarquable, dont les livres sont aussi beaux qu’ils sont souvent très bons : Sabine Wespieser. L’année dernière, elle avait fait le pari de ne publier qu’un seul roman à la rentrée, mais quel roman ! – c’était le merveilleux Pietra Viva de Léonor de Récondo. Cette année, elle revient avec trois livres, tout aussi prometteurs.

Mavrikakis - La Ballade d'Ali BabaQUARANTE VOLEURS : La Ballade d’Ali Baba, de Catherine Mavrikakis
Roman du père disparu raconté par sa fille aînée, Erina, père joueur, fantasque, épuisant et fascinant à la fois, le nouveau roman de la Québécoise Catherine Mavrikakis promet de sortir très vite des sentiers battus, en imaginant aussi les retrouvailles inattendues de l’homme et de la jeune femme dans les rues de Montréal noyées sous la neige… alors que le père est mort neuf mois plus tôt. Et de se nouer une aventure littéraire étonnante, où une phrase de Shakespeare tirée de Hamlet jouera un rôle primordial…

Richez - L'Odeur du MinotaureLABYRINTHE : L’Odeur du Minotaure, de Marion Richez
La vie peut toujours nous surprendre et sortir de pistes toutes tracées. C’est ce que racontera Marion Richez dans son premier roman, suivant une jeune femme devenue « plume » d’un ministre au fil d’une existence menée sans accroc ni passion d’une enfance à un présent sage en passant par d’inévitables études brillantes. Mais tout change lorsque Marjorie reçoit de sa mère, un peu oubliée elle aussi, la nouvelle que son père est mourant. Prenant la route en catastrophe, la jeune femme percute un cerf. Un accident qui va bouleverser sa vie…

Lahens - Bain de luneSAGA HAÏTI : Bain de lune, de Yanick Lahens
Au village d’Anse Bleue, il y a les Lafleur et les Mésidor, deux familles à la fois liées et antagonistes, par leur longue histoire, leurs intérêts et leurs différences. Quand Tertulien Mésidor tombe amoureux d’Olmène Lafleur, et quand la politique s’en mêle, les événements se précipitent… La quatrième parution d’une grande romancière haïtienne contemporaine, dont la langue riche et vivace chante la beauté et la complexité de son petit pays.


Cherche jeunes filles à croquer, de Françoise Guérin

Signé Bookfalo Kill

Spécialiste des crimes en série, le commandant Lanester est envoyé à Chamonix avec son équipe, pour aider les gendarmes confrontés à une étrange suite de disparitions de jeunes filles. D’âges et de milieux différents, ces adolescentes ne se connaissaient pas, mais avaient pour point commun d’être passées par une clinique-pensionnat prestigieuse, spécialisée dans le traitement des troubles alimentaires.
Tout en composant avec la susceptibilité des enquêteurs locaux, les sautes d’humeur de son équipe et sa propre friabilité, Lanester entreprend alors les investigations les plus étranges de sa carrière : une enquête sans corps et sans scène de crime…

Guérin - Cherche jeunes filles à croquerEn dépit de quelques maladresses, le deuxième roman de Françoise Guérin tire son épingle du jeu et, page après page, se révèle attachant, au sens propre du terme. Si le style s’avère classique, si les dialogues sonnent parfois un peu faux, on a envie d’aller au bout, d’avoir le fin mot de l’histoire (très réussi), d’apprécier l’humour constant tout au long du roman (même s’il manque parfois de finesse), et de se frotter à des personnages qui se déploient avec une belle intelligence tout au long du récit.

La figure de Lanester, fragile, dépendant de sa psy qu’il doit appeler ou rencontrer régulièrement pour ne pas étouffer sous l’angoisse et s’effondrer, est une réussite. Ses discussions avec la thérapeute dévoilent la complexité d’un héros à mille lieux des flics inoxydables du genre, tout en faisant évoluer subtilement l’enquête. Parfois à la limite de la caricature, les personnages secondaires (le procédurier maniaque et dépressif, la fliquette autoritaire, le petit jeune naïf, le légiste blagueur…) s’en sortent pourtant, parce que l’ensemble fonctionne, l’équipe et son fonctionnement paraissent crédibles. On est loin de l’humour décalé et des dialogues étincelants de Fred Vargas, mais ça marche, d’une autre manière.

Ce qui tire surtout Cherche jeunes filles à croquer de l’anonymat, c’est son sujet. En centrant son enquête sur l’anorexie et les autres troubles alimentaires, Françoise Guérin n’oublie pas que le polar, sous couvert de divertissement, permet de s’emparer de problématiques sociologiques. Très documentée, tout comme elle l’est sur la psychologie (étant elle-même clinicienne dans ce domaine), la romancière montre bien les infinies souffrances, pour les patients comme pour leurs proches, que suscitent ces terribles maladies. La figure du corps, absent, présent, torturé, hante le livre jusqu’à l’obsession – tout comme il obsède les jeunes femmes malades d’elles-mêmes. 

Cherche jeunes filles à croquer est donc un roman policier assez classique mais convaincant, qui ravira notamment les lecteurs en quête à la fois de légèreté, d’intelligence et d’un sujet intéressant.

Cherche jeunes filles à croquer, de Françoise Guérin
Éditions du Masque, 2012
ISBN 978-2-7024-3834-3
393 p., 19€

On aime aussi chez : Lettre Exprès, Cathulu, Skriban


Une place à prendre, de J.K. Rowling

Signé Bookfalo Kill

OUBLIEZ TOUT.
Oubliez le nom de l’auteur. Oubliez Harry Potter. Oubliez cette couverture voyante et plutôt moche. Oubliez, surtout, les simagrées commercialo-médiatiques qui ont entouré la sortie d’Une place à prendre, pathétique et contre-productive mascarade paranoïaque dont la retombée majeure a été totalement à l’opposé de ce que souhaitaient auteur, agent et éditeurs, à savoir se faire désirer en suscitant la curiosité et le mystère. Au mieux, les gens ignoraient la sortie du livre deux jours avant sa parution. Au pire, cette vaine agitation les a profondément énervés, et persuadés que le « premier roman pour adultes » de J.K. Rowling n’était rien d’autre qu’un produit marketing sans âme, destiné à faire du fric. Une réaction compréhensible, hélas.

A présent, le roman est paru, et c’est sur son contenu, et son contenu seul, qu’il doit être jugé. Au diable les rumeurs et les critiques aveugles, parlons du fond, merci.
Parlons-en d’autant plus qu’il est excellent. OUI, Une place à prendre est un très bon roman ! Si si, c’est possible, je vous assure. Aux antipodes de Harry Potter, J.K. Rowling signe un pavé (680 pages) sombre, désenchanté, un roman de mœurs critique et cruel, souvent cru, qui dresse un état des lieux impitoyable de la petite bourgeoisie anglaise – un milieu que la romancière connaît bien pour y avoir grandi. La précision autobiographique est anecdotique, même si elle confère une authenticité indéniable aux innombrables morsures de la plume de Rowling à l’encontre de personnages tous plus sordides, tordus, déglingués les uns que les autres.

Tout commence par la mort brutale de Barry Fairbrother, figure éminente de la paroisse de Pagford. Apprécié de beaucoup (mais pas de tous, loin s’en faut), ce quarantenaire jovial et charismatique était membre du Conseil paroissial, l’instance dirigeante de la petite ville. Son décès libère sa place, et lance de fait une campagne implacable pour résoudre cette « vacance fortuite » (The Casual Vacancy, titre original du roman) et lui trouver un successeur.
L’enjeu est de taille ; Barry était tête de ligne dans un combat politique local : conserver dans le giron de Pagford la misérable cité des Champs, également convoitée par la ville voisine – et ennemie -, Yarvil. Sa disparition ouvre des perspectives nouvelles à Howard Mollison, président du Conseil paroissial et adversaire déclaré du projet de Barry, qui ne rêve que de se débarrasser des Champs. Le notable ventripotent est bien décidé à placer son fils Miles sur le siège de Fairbrother, tandis que les proches de ce dernier s’activent pour l’empêcher d’arriver à ses fins – sans réaliser que leur combat va entraîner des dizaines de personnages dans une spirale infernale et destructrice…

Autant vous dire tout de suite que ce résumé est très sommaire, axé sur le moteur principal de l’intrigue. Le contenu du roman est d’une richesse bien supérieure, concentré sur une large galerie de personnages qui permettent à Rowling d’aborder de manière exhaustive de multiples sujets : racisme et communautarisme, mal-être adolescent, sexualité, drogue, trafics en tous genres, clivages sociaux, maltraitance, lutte des classes, perversions, harcèlement, mécanisme et conséquences de la rumeur…
La romancière ratisse large et appuie partout là où ça fait mal, avec une précision chirurgicale proche de l’acharnement thérapeutique. Elle n’épargne personne, des enfants aux personnes âgées ; cible les mesquineries ordinaires qui font plus de mal que les pires accusations publiques ; joue des jalousies et des rancœurs pour déchiqueter le voile des faux-semblants minables.
Pourtant, loin de se contenter d’un jeu de massacre, Rowling cherche avant tout à raconter la souffrance fondamentale de chaque individu, à la recherche d’un rôle dans le tournoiement sans fin du monde. Le titre français du roman s’avère finalement plus subtil que l’original : chaque personnage cherche désespérément à prendre sa place dans la société, voire dans la vie. Un objectif qui obsède tout un chacun dans le monde, et empêche de cantonner le propos d’Une place à prendre à la seule sociologie anglaise pour le tirer vers l’universel – ce qui est le propre des grands livres.

Pour ce qui est de la forme, je n’irai pas crier au génie. Le style de J.K. Rowling est classique et efficace, même si elle joue avec habileté de nombreux niveaux de langue, n’hésitant pas à recourir à un vocabulaire très cru, allant du grossier au très vulgaire, notamment dans les dialogues. Une volonté de réalisme que la romancière a dû trouver assez jouissive à assumer, car là encore, elle ne nous épargne rien, à la limite parfois de la complaisance. Un détail avec lequel on peut cependant composer sans difficulté, à moins de jouer les parangons de vertu – franchement, on a quand même lu bien pire…
C’est surtout par la construction et la maîtrise du rythme que Rowling happe l’attention du lecteur, de la première à la dernière page. Ses nombreux personnages principaux et les intrigues personnelles qu’ils induisent lui permettent de faire progresser le récit sans heurt, passant de l’un à l’autre et d’un sujet à l’autre avec fluidité et finesse. Le début du roman est à ce titre exemplaire : Rowling nous présente tous ses personnages au fur et à mesure qu’ils apprennent la mort de Barry Fairbrother ; en une cinquantaine de pages, tous les caractères sont posés, les enjeux présentés, les décors plantés. Imparable.

Si Jonathan Coe avait signé ce roman, on aurait probablement crié au génie sans retenue. Le cousinage entre une certaine partie de son œuvre (Testament à l’anglaise en tête) et le roman de Rowling est assez frappant.
Tout n’étant peut-être qu’affaire de nom, oubliez donc, le temps de la lecture, que J.K. Rowling est l’auteur d’Une place à prendre. Et souvenez-vous-en en refermant le livre, histoire de réaliser que la maman de Harry Potter a d’autres cordes à son arc que la magie et le merveilleux. Et qu’elle est, tout simplement, une fabuleuse raconteuse d’histoires, qu’on a envie de lire, encore et encore.

Une place à prendre, de J.K. Rowling
Traduit de l’anglais par Pierre Demarty
Éditions Grasset, 2012
ISBN 978-2-246-80263-1
680 p., 24€