Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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En douce, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

C’est un soir de 14 juillet à Begaarts-Plage, sur la côte landaise. Tandis que le feu d’artifice enchante la foule, les regards d’un homme et d’une femme se croisent. Curiosité, tension, séduction. Ils se cachent, se cherchent, se trouvent. Émilie mène la danse – et bonne danseuse, elle l’est. Malgré la prothèse qui remplace l’une de ses jambes perdue dans un terrible accident de voiture. Et parce qu’elle sait ce qu’elle fait, et qui elle séduit. Au creux de la nuit, elle l’emmène chez elle, dans un mobil-home posé au milieu d’un chenil.
Puis, après avoir achevé de faire tourner la tête de son invité, elle sort un flingue de sous son oreiller, et elle tire. Genou en miettes, Simon Diez comprend que ce n’est que le début de ses ennuis. Car Émilie ne l’a pas choisi au hasard. Et elle est très, très en colère…

Ledun - En douceEn anglais, « to beg » signifie supplier, mendier. Beg, Begaarts : le parallèle était trop tentant pour ne pas que je l’évoque (d’autant que la petite ville de Begaarts n’existe que dans l’imagination de Marin Ledun, et désormais de ses lecteurs). Parce qu’Émilie aurait toutes les raisons de supplier – pour un peu d’attention, de soutien, de considération, d’amour. Et qu’elle ne le fait pas. La voir démarrer sa vengeance à Begaarts ne manque alors pas d’ironie…
Émilie est une pure héroïne ledunienne. Une femme fracassée mais forte, qui se tient debout au milieu des bourrasques et trace son chemin en dépit de tous les obstacles, volontaires ou non, qui se dressent devant elle. Elle ressemble à Carole Matthieu, la médecin du travail des Visages écrasés (bientôt sur nos écrans, incarnée par Isabelle Adjani). Ou à Laure Dahan, la cyber-maman de Marketing viral et Dans le ventre des mères. Des femmes bousculées, abîmées, tourmentées, malmenées (beaucoup par les hommes, mais tout autant par la société et son fonctionnement naturellement inique), mais des femmes qui ne cèdent jamais. Des combattantes acharnées qui refusent d’être des victimes sociales, alors que tout les désigne ainsi.

Le parcours furieux et désespéré d’Émilie invoque en finesse ce fameux cadre social sans lequel un roman de Marin Ledun ne serait ni complet, ni brillant. Il raconte ici comment un fait divers, un accident presque banal (même s’il est violent), devient le premier engrenage d’un déclassement inéluctable, qui fait d’un être humain à qui tout souriait un moins que rien, un rebut de la société. Un individu qui, parce qu’il n’est plus entier, est jugée indigne de tenir sa place parmi les autres alors même qu’il en est parfaitement capable, au terme d’une descente aux enfers d’autant plus longue qu’elle est foncièrement injuste.

Tout fait cruellement sens sous la plume de Marin Ledun, plus acérée et précise que jamais ; son style s’est d’ailleurs dépouillé pour viser droit au but et faire vibrer la corde sensible des mots les Chenilplus justes, qui sont aussi les plus douloureux. Voyez l’atmosphère anxiogène qui sert de cadre principal au roman, ce chenil écrasé par la chaleur de l’été, résonnant des aboiements assourdissants des chiens enfermés, empuanti des odeurs de fauve et d’excréments.
C’est dans cette boue qu’a été rejetée Émilie, là qu’elle a fomenté sa révolte, de là enfin qu’elle décide de rejaillir. Le décor est parfaitement approprié, effarant, inoubliable. On voudrait sans cesse le fuir mais on y reste cloîtré, à la limite d’y étouffer, comme Émilie qui n’a plus que cela pour survivre, comme ces chiens oubliés, comme Simon devenu son prisonnier.

Quel roman, encore une fois ! Et quelle belle surprise aussi, de voir Marin emprunter cette direction inattendue, démarrant comme dans un pur thriller, jouant ensuite la carte d’un huis clos terrifiant aux faux airs d’un Misery des laissés pour compte, pour mieux ignorer ces codes et suivre sa propre route, trouble et indécise jusqu’au bout. En douce prouve une nouvelle fois l’immense talent de son auteur, littérairement capable de tout – et surtout d’imposer sa voix, son regard sans concession, une manière bien à lui de conduire son récit. Ignorant les artifices, il se contente de peu pour en dire le plus possible. Et ce n’est pas le moindre de ses talents.
Une bonne claque à ne pas esquiver – parce que, parfois, finir au sol est le meilleur moyen de finir vainqueur.

En douce, de Marin Ledun
Éditions Ombres Noires, 2016
ISBN 978-2-08-138984-7
251 p., 18€

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L’homme qui a vu l’homme, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

Début janvier 2009, Jokin Sasco disparaît brutalement de la circulation. En l’absence de toute nouvelle, les proches de ce militant basque finissent par convoquer la presse pour alerter les pouvoirs publics de cette situation pour le moins inquiétante. Présent à la conférence, Iban Urtiz, du journal local Lurrama, particulièrement touché par la détresse et la colère d’Etzia, la soeur du disparu, s’intéresse de près à cette histoire. Enquêter s’avère très difficile pour ce jeune reporter qui, s’il est basque par son père, n’a pas grandi dans la région et la connaît donc assez mal – en tout cas, pas assez pour les habitants du coin, peu enclins à se confier à un « étranger ».
Opiniâtre, plus ou moins aidé par son vieux routard de collègue, Marko Elizabe, Iban s’acharne néanmoins, et plonge dans les méandres d’une affaire extrêmement complexe, où la vérité et la mémoire des victimes ne comptent pas pour grand-chose…

J’ai eu la chance de découvrir Marin Ledun dès son premier livre, Modus Operandi, en 2007. J’ai suivi son œuvre avec passion, un peu plus convaincu à chaque nouvel opus du talent rare et singulier de celui qui est sans doute l’auteur français le plus engagé de sa génération, l’un des plus intéressants aussi par la diversité et la précision des sujets qu’il aborde, des dérives potentielles de la technologie (Zone Est, Dans le Ventre des mères) au commerce à outrance des âmes et des corps (Marketing Viral, La Vie marchandise), de la souffrance au travail (Les visages écrasés et son essai correspondant, Pendant qu’ils comptent les morts) à celle de la jeunesse livrée à elle-même (La Guerre des vanités).

Ledun - L'homme qui a vu l'hommeS’il aborde dans L’homme qui a vu l’homme un nouveau thème, la question basque, Marin reste proche pourtant de certaines de ses préoccupations, à savoir la place de l’humain au cœur d’enjeux politiques et/ou financiers démesurés, le mensonge érigé en système ou, plus largement, la folie très ordinaire des hommes. Pas de tueur en série spectaculaire ni de superflic torturé, ici le quotidien prédomine, les protagonistes du drame (quel que soit leur « camp ») se trompent, hésitent, commettent des erreurs tragiques, mais aussi s’acharnent, vont au bout de leurs idées ou de leurs objectifs, par fidélité à leurs convictions.

Inspirée d’un fait divers bien réel, l’affaire Jon Anza, l’intrigue du roman se permet avec sobriété les artifices du thriller pour mieux nous immerger dans les problématiques contemporaines du Pays Basque. Si cette région à cheval sur deux pays, poudrière politique depuis des décennies, fait moins parler d’elle dans les médias nationaux depuis quelque temps, elle n’en a pas terminé avec ses vieux démons. En témoigne un certain nombre d’enlèvements punitifs et parfois mortels, comme celui qui a justement provoqué la mort de Jon Anza. C’est à cette réalité d’aujourd’hui que Marin Ledun se (et nous) confronte, avec une énergie et une détermination qui emportent l’adhésion dès les premières lignes.

Sans chercher à prendre parti pour quelque cause que ce soit, L’homme qui a vu l’homme plonge dans un maelström inextricable de mensonges, de trahisons, de tortures et de secrets honteux. Pas la peine d’être familier avec les arcanes tortueux ni avec la longue histoire du cas basque, ce n’est pas le sujet du livre ; et, par ailleurs, le romancier prend soin de son lecteur béotien en lui faisant adopter le point de vue d’un jeune journaliste raisonnablement idéaliste et peu rompu aux subtilités de la région – intermédiaire parfait qui découvre en même temps que nous ce qui se trame, sans jamais avoir un coup d’avance, au contraire.
Autour d’Iban, tous les personnages sont superbement campés, des têtes pensantes aux exécutants, des journalistes aux militants, hommes et femmes dont on suit avec anxiété les trajectoires, y compris les criminelles. Parce qu’ils ont tous leurs raisons d’agir, même lorsque leurs motivations sont hautement répréhensibles, et que rien ne peut les en détourner, pas même la menace d’une mort certaine.

Passionnant sans être démonstratif, le polar fonctionne aussi et avant tout parce qu’il est formidablement écrit : plus acéré et nerveux que jamais, débarrassé des excès qui parfois alourdissaient certains des précédents romans de Marin Ledun, son style taille dans la chair du verbe pour saisir au mieux les mots de la colère, approcher au plus près la folie, exprimer au plus juste la violence. A la fois puissant, précis, rageur et d’une sincérité admirable, il est au service d’un récit au rythme haletant, preuve que le romancier plie aujourd’hui mieux que jamais la forme addictive du polar à la densité et à l’intelligence de son sujet.

A chaud, j’ai envie de dire que L’homme qui a vu l’homme est le meilleur roman de Marin Ledun à ce jour. Pas parce que c’est le dernier paru (tentation toujours facile lorsqu’on découvre le nouveau titre d’un de ses auteurs favoris), mais parce qu’il est redoutablement abouti, susceptible de captiver un grand nombre de lecteurs sur un sujet qui ne les aurait pas forcément attirés de prime abord, et qu’il est totalement maîtrisé du début à la fin.
En tout cas, c’est mon premier très gros coup de cœur de l’année. Tout simplement immanquable !

L’Homme qui a vu l’homme, de Marin Ledun
Éditions Ombres Noires, 2014
ISBN 978-2-08-130808-4
463 p., 18€

On en dit déjà beaucoup de bien un peu partout : Encore du noir, 4 de couv, le blog du polar de Velda, Des choses à dire, Un dernier livre avant la fin du monde
Retrouvez également une interview passionnante de Marin Ledun sur le site de Fondu au noir.
Et, enfin, un article élogieux sur un blog basque, Eklektika, sans doute une des plus belles reconnaissances dont puisse rêver le romancier…


Dans le ventre des mères, de Marin Ledun

Signé Bookfalo Kill

Janvier 2008. Le petit village de Thines, en Ardèche, est entièrement ravagé par les flammes. Devant l’ampleur du désastre – plus de quatre-vingt morts sont à déplorer -, le commandant Vincent Augey, de la brigade criminelle de Lyon, est dépêché sur place pour aider les enquêteurs locaux débordés. Tandis qu’il tente de suivre la piste de Laure Dahan, une jeune femme aperçue dans les décombres quelques jours plus tard, le policier découvre que la région est depuis quelques années le théâtre de mystérieux trafics technologiques. Il met peu à peu au jour les sinistres desseins d’individus sans scrupules, obnubilés par la quête utopique et dangereuse d’un homme nouveau…

Laure Dahan était au cœur du premier roman écrit par Marin Ledun, Marketing Viral. Paru en 2008, ce techno-thriller était passionnant, déséquilibré cependant par un contenu très intéressant mais trop encombrant, tandis que l’histoire s’avérait bancale. Depuis, le romancier a écrit d’autres livres – beaucoup -, affiné son style et épuré son sens de la construction.
La différence saute aux yeux alors qu’il reprend les thématiques de Marketing Viral et en raconte la suite. Notons, c’est important, qu’il n’est pas utile d’avoir lu le premier pour comprendre le second. Les deux romans se complètent plus qu’ils ne s’enchaînent.

Ce qui change, c’est le point de vue. Dans MV, le personnage principal, Nathan Seux, était un chercheur, et cette caractéristique influait sur la trame scientifique et technique du roman, prédominante. Ici, le héros est un flic – emblématique du héros ledunien : solitaire, brusque, cassant, rétif à l’autorité, borderline et tourmenté par une obsession dévorante sa relation compliquée avec sa femme, après la perte de leur enfant).
C’est donc d’un œil profane, celui du policier, que le lecteur investit l’aspect scientifique de l’histoire. Un recadrage qui rend le propos plus clair, donc plus fort. Au menu, quelques idées fixes de Marin Ledun : les progrès et les risques liés au développement technique, les nanotechnologies et leurs infinies possibilités (et dérives potentielles), le transhumanisme et ses effroyables théories… mais aussi la maternité et la transmission, des gènes comme de l’héritage moral et historique de chacun. En somme, une plongée littérale, physique et psychologique, dans le ventre des mères.

Autant de thèmes singuliers que le romancier, ultra-documenté, possède à la perfection, et nous rend hyper accessible, grâce à une maîtrise narrative qui lui faisait défaut à ses débuts. Dans le ventre des mères est un thriller endiablé, d’une efficacité redoutable. Un page-turner, selon le terme consacré. Une sorte de gigantesque épisode de X-Files transposé en Ardèche, puis un peu partout en Europe, au fil des pérégrinations des héros. A l’enquête acharné de Vincent Augey répond la quête effrénée de Laure Dahan pour retrouver sa fille. Deux schémas moteurs qui se répondent, associant la première héroïne de Marin Ledun au héros type de son œuvre.
Une manière, peut-être, de boucler un cycle d’écriture de six ans, d’une richesse et d’une originalité confondantes.

Au final, Dans le ventre des mères, qui joue avant tout sur l’efficacité propre au thriller et sur des schémas familiers de Marin Ledun, n’est sûrement pas son meilleur livre. Il confirme cependant l’intelligence d’un romancier, héritier du polar social et engagé dans son époque, capable de plier les codes du suspense aux propos les plus ambitieux. Un auteur rare, à ne pas rater.

Dans le ventre des mères, de Marin Ledun
Éditions Ombres Noires, 2012
ISBN 978-2-08-127746-5
463 p., 18,90€

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