Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Ostwald, de Thomas Flahaut

Un accident nucléaire majeur se produit à la centrale de Fessenheim, dans l’est de la France. Très vite, une zone de sécurité est instaurée autour des lieux, qui ne tarde pas à être élargie même si les autorités se montrent rassurantes. Les populations locales sont évacuées par l’armée et regroupées dans des camps ou des hangars.
Au milieu de cette foule hagarde, inquiète du flou des explications qu’on lui donne au compte-gouttes, deux frères, Félix et Noël, songent à leurs parents, séparés depuis quelques années. Leur mère est en sécurité à Marseille et tente en vain de les rapatrier vers elle ; leur père, qui habite à Ostwald, près de Strasbourg, ne donne plus signe de vie.
À la suite d’événements dramatiques dont Noël est témoin, les deux frères décident de fuir le camp où ils sont cantonnés. Ils arpentent alors la région où ils ont grandi, entre Belfort et Strasbourg, découvrant des paysages abandonnés, sinistrés, des villes et des villages abandonnés de leurs habitants, à la recherche d’une solution et de leur propre identité dans un monde qui s’effondre…

Flahaut - OstwaldVoilà un premier roman singulier qui, pour s’emparer de sujets familiers (la quête de soi, les rapports familiaux), le fait dans ce contexte à la fois original et terriblement réaliste qu’est un incident nucléaire. Il est malheureusement fort plausible que cette pétaudière de Fessenheim finisse par nous claquer à la figure pour devenir un nouveau Tchernobyl, et Thomas Flahaut s’empare de cette hypothèse sans en rajouter, sans message politico-écologiste non plus, avant tout à des fins dramatiques. Les scènes d’évacuation, de constitution des camps ou de fuite dans des paysages à l’abandon figurent parmi les plus saisissantes du livre.

Le primo-romancier s’appuie sur une recette éprouvée – chapitres très courts, deux ou trois pages en moyenne, style sec et dialogues intégrés au récit sans marqueurs identifiants – pour développer une atmosphère anxiogène où tous les repères disparaissent les uns après les autres. Une manière métaphorique d’aborder le passage à l’âge adulte, lors duquel on s’interroge sur le rapport au père, à la mère, au frère, à la femme ou à l’homme qui nous attire… Flahaut, lui-même âgé de 26 ans, place ces problématiques classiques au cœur de son roman, mais le contexte exceptionnel de l’intrigue leur donne une profondeur supplémentaire, un éclairage nouveau.

Jolie découverte de la rentrée, Ostwald montre qu’un romancier peut traiter dans son premier livre de sujets sans doute personnels, intimes, sans pour autant nous casser les pieds avec une forme autofictionnelle sans intérêt ni portée universelle. Belle entrée en littérature pour Thomas Flahaut, donc.

Ostwald, de Thomas Flahaut
Éditions de l’Olivier, 2017
ISBN 978-2-82361-165-6
169 p., 17€

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A première vue : la rentrée de l’Olivier 2017

À première vue, aux éditions de l’Olivier, le mot d’ordre semble être de faire appel à des auteurs aux noms alambiqués… Non, plus sérieusement, petite rentrée (en quantité) à l’ombre de l’arbre cette année, dans laquelle domine la silhouette d’un auteur américain d’autant plus grand qu’il est rare. Tiens, d’ailleurs, à tout seigneur tout honneur, on va commencer par lui.

Foer - Me voiciEXTRÊMEMENT ATTENDU ET INCROYABLEMENT EXCITANT : Me voici, de Jonathan Safran Foer
(traduit de l’américain par Stéphane Roques)
Le dernier livre de Jonathan Safran Foer publié en France, l’essai Faut-il manger les animaux ?, date de 2011. Et il faut remonter onze ans en arrière pour retrouver trace de son précédent roman – mais quel roman !!! C’était l’inoubliable Extrêmement fort et incroyablement près, et depuis ce chef d’œuvre l’attente est très, très élevée.
En attendant de le lire, on appréciera donc l’ironie involontaire du titre, Me voici (ouais, c’est pas trop tôt !), dans lequel nous ferons connaissance avec les Bloch, famille juive américaine typique. Paisible, aussi, en apparence du moins… jusqu’au jour où Sam, le fîls aîné âgé de 13 ans, est renvoyé du collège pour avoir écrit un chapelet d’injures racistes, et où Jacob, le père, est surpris en train d’échanger des textos pornographiques avec une inconnue. Alors que la façade respectable de la famille Bloch explose, la situation au Moyen-Orient se dégrade violemment, à la suite d’un tremblement de terre qui provoque des répliques géopolitiques menaçant la survie de l’état d’Israël…
Les premières pages du roman, dévoilées en avant-première par l’éditeur, sont hilarantes, et on devrait retrouver dans Me voici l’art extraordinaire de Foer pour mêler la comédie et le tragique, l’intime et l’historique. Vertige attendu le 28 septembre.

Luiselli - L'Histoire de mes dentsADJUGÉ VENDU : L’Histoire de mes dents, de Valeria Luiselli
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard)
Le meilleur commissaire-priseur du monde imagine un plan machiavélique : se faire arracher toutes ses dents, et les mettre ensuite aux enchères en les faisant passer pour les quenottes de personnalités aussi diverses que Platon ou Virginia Woolf. Problème : Gustavo Sanchez Sanchez découvre que son propre fils assiste aux ventes et semble acharné à racheter son père dent par dent… L’un des pitchs les plus saisissants de la rentrée.

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Alikavazovic - L'Avancée de la nuitY’A LA CHAMBRE 106 QUI S’ALLUME : L’Avancée de la nuit, de Jakuta Alikavazovic
Gardien de nuit dans un hôtel, Paul est fasciné par Amélia, l’une des résidentes, dont le côté mystérieux et les agissements suscitent les rumeurs. Ils finissent par partager quelques moments passionnés. Puis la jeune femme disparaît du jour au lendemain, partie à la recherche de sa mère à Sarajevo. Normalienne, enseignante à la Sorbonne, la romancière est très soutenue par la presse et appréciée du petit monde du livre. On en causera donc sûrement.

Flahaut - OstwaldLA ROUTE : Ostwald, de Thomas Flahaut (lu)
Ces derniers temps, en littérature, quand une catastrophe survient, on se réfugie dans les forêts. Chez Thomas Flahaut, primo-romancier de 26 ans, on n’échappe pas à la règle. Cette fois, l’événement déclencheur est un incident à la centrale nucléaire de Fessenheim qui provoque l’évacuation des populations locales. Deux frères, dont les parents se sont séparés quelque temps auparavant suite au licenciement du père, se retrouvent lancés en pleine errance dans un Est de la France dévasté et quasi déserté. Il est rare que les auteurs français se frottent au genre, en l’occurrence ici le post-apocalyptique (mesuré, certes, mais tout de même) ; le coup d’essai est prometteur, usant de ce contexte extrême pour traiter en finesse de sujets intimes.

Pyamootoo - L'Île au poisson venimeuxTU POUSSES LE BOUCHON UN PEU TROP LOIN, MAURICE : L’Île au poisson venimeux, de Barlen Pyamootoo
Anil et Mirna mènent une vie stable. Ils ont deux enfants et vivent grâce à une petite boutique qui fonctionne bien. Cependant, du jour au lendemain, Anil disparaît. C’est seulement des années plus tard que sa femme saura ce qu’il s’est passé : parce qu’il a échappé de peu à la mort, son mari a décidé de changer radicalement d’existence (résumé Électre). L’auteur est mauricien et vit à Trou-d’Eau-Douce. D’habitude, je me fiche de savoir où habite l’auteur, mais là, avec un nom pareil, j’étais obligé de le mentionner.

Vernoux - Mobile homePERSONNE NE M’AIME : Mobile Home, de Marion Vernoux
Un grand classique : quand un cinéaste ne rencontre plus le succès, il se met à écrire des livres. C’est le cas de Marion V., en pleine crise de pré-cinquantaine alors que son dernier film a été un échec. Pour se changer les idées, elle se met à photographier ses meubles et à tenter de saisir leur histoire, ce qui l’entraîne notamment sur les traces de sa grand-mère déportée pendant la guerre.


L’Expérience, de Christophe Bataille

Signé Bookfalo Kill

Avril 1961, la France mène des essais nucléaires aériens. Quelques hommes sont envoyés dans une tranchée creusée à trois kilomètres du point d’impact, avec pour mission de mesurer les effets de l’explosion sur les êtres vivants. Pour tout équipement, ils ont des combinaisons dont l’épaisseur est dérisoire, et un compteur Geiger.
En toute connaissance de cause, ces hommes sont des cobayes, et leur affectation, une mission suicide. Leur chef est un jeune militaire mis aux arrêts et considéré comme rebelle parce qu’il est tombé durant un défilé du 14 juillet sur les Champs-Elysées. Pour effacer sa faute, il accepte de conduire l’opération. Des années plus tard, il relate dans un cahier ce qu’il n’a le droit de raconter à personne…

Bataille - L'ExpériencePrésenté de cette manière, ça fait plutôt envie, non ? On en espère une charge, une colère, une dénonciation. Hélas, rien de tout cela. Le roman de Christophe Bataille n’est finalement qu’un ersatz de cette histoire. En dépit de sa brièveté, L’Expérience est truffée de grandes phrases et de réflexions désordonnées qui m’ont rapidement égaré et fait perdre tout intérêt pour ce texte.
Bataille cherche à raconter l’indicible, et en un sens, il y parvient plutôt bien puisqu’au bout du compte, il ne raconte pas grand-chose. Le récit de la mission s’égare dans les méandres de pensées confuses, où surnage parfois une idée intéressante – par exemple, le fait que le narrateur reste fasciné, presque au sens amoureux du terme, par le spectacle dont il a été témoin et acteur, au point de ne pas regretter d’y avoir participé. (Enfin je crois.)

Finalement, c’est lorsqu’il reconnaît lui-même « fuir la fiction » (p.73) et tisse un parallèle sous-jacent entre l’essai nucléaire et l’essai littéraire – « C’est donc à peine un cahier : disons un essai. Une expérience. » (p.61) – que Christophe Bataille semble toucher au plus juste de l’exercice. Dans les deux cas, la tentative aboutit à des tâtonnements pouvant s’avérer vains, voire destructeurs.
En ce qui me concerne, il aura détruit une bonne demi-heure de mon temps libre et je le regrette un peu.

L’Expérience, de Christophe Bataille
  Éditions Grasset, 2015
ISBN 978-2-246-81164-0
82 p., 12€


A première vue : la rentrée Seuil 2014

Deville, Salvayre, Volodine : sur les seulement six romans présentés par les éditions du Seuil pour cette rentrée littéraire 2014, trois sont de solides références dont on est en droit d’attendre beaucoup. Comme quoi, ne pas s’éparpiller et resserrer sa production peut être une bonne solution (n’est-ce pas, Gallimard ?)…

Deville - VivaMEXICO, MEXICO-OOO : Viva, de Patrick Deville
Il y a deux ans, Peste & Choléra n’avait pu que frôler le prix Goncourt, mais il avait rencontré un large public. Désormais bien installé dans le cœur des lecteurs, Patrick Deville revient avec un nouveau roman documentaire (un peu dans le même esprit que ceux d’Eric Vuillard  d’ailleurs, même si leurs styles diffèrent) qui nous emmène cette fois dans le Mexique des années 30, à la suite de deux personnages historiques principaux : Léon Trotsky et Malcolm Lowry. L’esprit révolutionnaire de l’époque devrait faire bouillonner ce livre très attendu.

Volodine - Terminus RadieuxNA ZDOROVE : Terminus radieux, d’Antoine Volodine
Inclassable, c’est le terme qui revient volontiers pour qualifier Volodine, et ce n’est pas avec ce nouveau roman que les choses vont changer. Après l’écroulement de la deuxième Union Soviétique et l’irradiation nucléaire de la Sibérie, une petite troupe d’étranges résistants continue d’essayer de faire vivre l’utopie soviétique dans le village de Terminus Radieux, sous la coupe du président Solovieï et de l’immortelle Mémé Oudgoul. (Et là, je vous fais la version simple.)

Salvayre - Pas pleurerQUE VIVA ESPANA : Pas pleurer, de Lydie Salvayre
La guerre civile espagnole est au cœur du nouveau roman de l’auteure de La Compagnie des spectres, en s’appuyant sur deux voix distinctes : celle de l’écrivain Georges Bernanos, qui en fut le témoin direct et en tira un pamphlet polémique, et celle de Montse qui, 75 ans après les faits, se souvient de son adolescence exaltée, pleine d’espoir que l’esprit libertaire soufflant sur l’insurrection débouche sur des lendemains qui chantent.

Delrue - Un été en famillePREMIER ROMAN : Un été en famille, d’Arnaud Delrue
Après le suicide de sa sœur, Philippe, le narrateur, reprend sa vie. Normalement ? En apparence seulement, et on sait que, dans les affaires de famille, les apparences sont souvent plus que trompeuses. Au fil d’une confession qu’il adresse à Marie, son autre sœur encore collégienne, le malaise s’installe insidieusement…

TRAFIC TRÈS PERTURBÉ : Incident voyageurs, de Dalibor Frioux
Cela fait des jours, ou des semaines, on ne sait plus, on perd le fil, que la rame du RER A est immobilisée sous ce tunnel.  A son bord, deux mille voyageurs, qui se demandent ce qui se passe. Paris a-t-elle été ravagée par une catastrophe dont ils seraient les rescapés involontaires ? Est-ce un exercice, un test ? Un roman à ne pas lire dans les transports sous peine de sombrer dans une paranoïa aigüe au moindre arrêt !

KEY WEST : Aux Jardins des Acacias, de Marie-Claire Blais
Une œuvre polyphonique par l’une des grandes romancières québécoises contemporaines. Tandis que le travesti Petites Cendres court le long de l’océan Atlantique, différents personnages malades du sida s’évertuent à vivre leurs vies aux Jardins des Acacias, un refuge médicalisé dirigé par le docteur Dieudonné. Pas le sujet le plus fendard sur le papier, c’est sûr, mais l’éditeur promet de l’espoir et de la rédemption.


La Prophétie de l’abeille, de Keigo Higashino

Signé Bookfalo Kill

Un hélicoptère doté d’une technologie révolutionnaire est prêt pour un vol de démonstration à l’intention de son commanditaire, l’Agence de défense du Japon. Mais, sous les yeux incrédules des ingénieurs et de leurs familles présents sur le site, le gigantesque appareil prend son envol tout seul et s’éloigne sans que quiconque ait le temps de réagir.
Quelques minutes plus tard, l’hélicoptère se place en vol stationnaire au-dessus d’une centrale nucléaire, et une revendication parvient aux autorités nippones, signée « l’Abeille du ciel » : si toutes les centrales du Japon ne sont pas immédiatement arrêtées, l’appareil s’écrasera sur la centrale lorsqu’il sera à court de carburant, provoquant une catastrophe sans précédent.
Déjà épineux, le problème se complique encore plus lorsque l’un des ingénieurs découvre que son fils, âgé d’une dizaine d’années, était à bord de l’hélicoptère lorsque celui-ci a détourné…

Higashino - La Prophétie de l'abeilleKeigo Higashino est le nouveau prodige publié par Actes Noirs, la collection polar d’Actes Sud. Au Japon, c’est l’un des grands noms du genre, et après avoir lu deux des trois romans déjà parus en France, La Maison où je suis mort autrefois et Le Dévouement du suspect X, je comprends pourquoi. Le monsieur est doué, capable de changer de style et de passer avec évidence du roman d’ambiance typiquement japonais à une enquête tortueuse et jubilatoire.

En revanche, pour ce qui est du thriller, j’attendrai éventuellement un autre titre de sa part… Car rien à faire, cette Prophétie de l’abeille ne m’a jamais convaincu. Rythme flagada, intrigue poussive, répétitions, personnages trop nombreux et dénués de personnalité, résumés à un nom et une fonction…
Puis le roman est truffé de détails techniques assommants, sur les différents systèmes de pilotage d’un hélicoptère ou sur le fonctionnement des centrales nucléaires, Higashino restituant trop fidèlement une documentation abondante, sans se préoccuper de la rendre captivante pour tenir en éveil le lecteur de son roman. Résultat : on s’ennuie, on perd le fil et quand on décide de zapper, il est déjà trop tard.

L’intérêt retombe d’autant plus que Higashino choisit une narration quasi minute par minute sans parvenir à en exploiter le potentiel naturel de suspense. Au contraire, il fait du remplissage en multipliant les personnages comme autant de points de vue sur ce qui se passe – sauf qu’il ne se passe pas grand-chose. Il faut attendre longtemps, bien au-delà de la page 150, pour voir un peu d’action (le projet de sauvetage de l’enfant coincé dans l’hélico), et encore cette action va-t-elle s’étendre encore sur des pages et des pages…

Le pire, c’est que le sujet de La Prophétie de l’abeille est intéressant, ou aurait pu l’être… Paru au Japon en 1995, le roman évoque la périlleuse situation nucléaire du pays, se montrant ainsi prophétique plus de quinze ans avant Fukushima. Le message contenu dans les ultimes pages vibre ainsi de justesse humaniste et écologiste – mais il est trop tard, malheureusement, pour faire de ce polar une réussite. Dommage.

La Prophétie de l’abeille, de Keigo Higashino
Traduit du japonais par Sophie Refle
Éditions Actes Sud, coll. Actes Noirs, 2013
ISBN 978-2-330-01958-7
438 p., 23,50€