Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Sabine Wespieser 2014

Entendons-nous bien : un « petit » éditeur est généralement qualifié de cette manière parce qu’il s’agit d’une petite structure, aux moyens économiques modestes, ce qui ne l’empêche pas d’être autrement ambitieux d’un point de vue littéraire – aussi bien par conviction que par la force des choses. Là où Gallimard peut publier vingt romans et en laisser les trois quarts sur le bord de la route, le « petit » éditeur joue à chaque parution, si ce n’est sa survie, au moins son bien-être et son avenir.
Il y a de nombreuses maisons de ce calibre qui font un excellent travail, et il nous serait impossible de toutes les citer et de présenter leur travail en cette rentrée littéraire 2014. Néanmoins, avant d’en évoquer certaines ensemble dans un prochain article, je voudrais distinguer ici une éditrice tout à fait remarquable, dont les livres sont aussi beaux qu’ils sont souvent très bons : Sabine Wespieser. L’année dernière, elle avait fait le pari de ne publier qu’un seul roman à la rentrée, mais quel roman ! – c’était le merveilleux Pietra Viva de Léonor de Récondo. Cette année, elle revient avec trois livres, tout aussi prometteurs.

Mavrikakis - La Ballade d'Ali BabaQUARANTE VOLEURS : La Ballade d’Ali Baba, de Catherine Mavrikakis
Roman du père disparu raconté par sa fille aînée, Erina, père joueur, fantasque, épuisant et fascinant à la fois, le nouveau roman de la Québécoise Catherine Mavrikakis promet de sortir très vite des sentiers battus, en imaginant aussi les retrouvailles inattendues de l’homme et de la jeune femme dans les rues de Montréal noyées sous la neige… alors que le père est mort neuf mois plus tôt. Et de se nouer une aventure littéraire étonnante, où une phrase de Shakespeare tirée de Hamlet jouera un rôle primordial…

Richez - L'Odeur du MinotaureLABYRINTHE : L’Odeur du Minotaure, de Marion Richez
La vie peut toujours nous surprendre et sortir de pistes toutes tracées. C’est ce que racontera Marion Richez dans son premier roman, suivant une jeune femme devenue « plume » d’un ministre au fil d’une existence menée sans accroc ni passion d’une enfance à un présent sage en passant par d’inévitables études brillantes. Mais tout change lorsque Marjorie reçoit de sa mère, un peu oubliée elle aussi, la nouvelle que son père est mourant. Prenant la route en catastrophe, la jeune femme percute un cerf. Un accident qui va bouleverser sa vie…

Lahens - Bain de luneSAGA HAÏTI : Bain de lune, de Yanick Lahens
Au village d’Anse Bleue, il y a les Lafleur et les Mésidor, deux familles à la fois liées et antagonistes, par leur longue histoire, leurs intérêts et leurs différences. Quand Tertulien Mésidor tombe amoureux d’Olmène Lafleur, et quand la politique s’en mêle, les événements se précipitent… La quatrième parution d’une grande romancière haïtienne contemporaine, dont la langue riche et vivace chante la beauté et la complexité de son petit pays.

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Le Passager, de J.-C. Grangé

Signé Bookfalo Kill

Pour une fois, je vais déroger à la règle tacite du blog et évoquer un grand nom du best-seller : Jean-Christophe Grangé, poids lourd du thriller français, à qui je dois en bonne partie d’avoir commencé à m’intéresser au polar contemporain.

Psychiatre à Bordeaux, Mathias Freire se voit confier un patient très particulier : un géant “de près de deux mètres pour plus de 130 kilos”, frappé d’une telle amnésie qu’il est incapable de donner jusqu’à son nom. L’homme a été retrouvé dans un cabanon de maintenance de la gare Saint-Jean, serrant dans ses mains une clef à molette et un annuaire de l’année 1996, tous deux tachés d’un sang inconnu.
Dans le même temps, Anaïs Chatelet, jeune et ambitieuse capitaine de police, hérite de ce qu’elle considère comme une affaire de rêve : “un vrai meurtre, dans les règles de l’art, avec rituel et mutilations.” Le corps d’un toxico a été retrouvé à la gare Saint-Jean, sévèrement abîmé – et coiffé d’une tête de taureau…

…et tout ceci n’est que le début. Le nouveau Grangé pèse en effet 749 pages. C’est son plus gros roman à ce jour – et, bon, allez, pas la peine de chercher à battre le record, c’est déjà bien suffisant comme ça.
En même temps, je ne vais pas faire la fine bouche. Ceux qui aiment le pape du thriller français seront, je pense, contents du neuvième opus de leur chouchou : c’est un bon Grangé, bien meilleur en tout cas que sa précédente production, La Forêt des Mânes, qui avait laissé nombre de ses lecteurs sur place, cloués de déception.

Cette fois, la brique s’effeuille vite et bien. Le romancier ne se révolutionne pas et compile les ingrédients qui ont fait son succès : chapitres courts, écriture sèche et dynamique, intrigues parallèles qui finissent par se croiser et se compléter, meurtres rituels (ici influencés par la mythologie), personnages torturés et en marge, qui n’hésitent pas à franchir les limites et à se mettre en danger pour découvrir le fin mot de l’histoire.
Tout y est et ça fonctionne, grâce notamment à une intrigue sur le phénomène psychologique des “voyageurs sans bagage”, des individus qui, à la suite d’un choc violent, oublient tout de leur vie passée et se reconstruisent une identité complètement neuve. Grangé l’exploite habilement – vous verrez comment, impossible d’en dire plus sans pourrir le plaisir de lecture.

On n’évite cependant pas les facilités usuelles, enfoncements de portes ouvertes et autres raccourcis improbables, propres à JCG. Rien de grave… à moins qu’à force, on y soit habitué ?
Quant à la fin – point faible récurrent de l’auteur –, si elle n’atteint pas le degré zéro de la résolution minant certains de ses romans précédents, elle traîne un peu en longueur avant de céder à l’ultra-spectaculaire… Pas de quoi non plus hurler à l’imposture (rien à voir avec Le Concile de pierre, par exemple.)

Sans égaler ses meilleurs romans (Les Rivières pourpres, L’Empire des Loups et Le Vol des cigognes – classement purement subjectif, bien entendu), voilà donc un Grangé de bonne facture, prenant et efficace.
Je dois avouer que, lassé par le thriller et ses (grosses) ficelles, j’attends désormais plus du polar, d’où mes légères réserves…
Mais, objectivement, amateurs du genre et fans de JCG, n’hésitez pas, ce Passager a tout pour vous embarquer !

Le Passager, de Jean-Christophe Grangé
Éditions Albin Michel
ISBN 978-2-226-22132-2
749 p., 24,90€