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Aux armes

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Pour l’officier Wayne Chambers, c’est une matinée comme les autres qui commence. Chargé de la sécurité du campus de l’établissement scolaire local, il est fier d’incarner l’autorité et de veiller sur les milliers de jeunes âmes qui fréquentent l’école.
Mais ce matin-là, son rôle est mis à l’épreuve. Des coups de feu résonnent dans l’un des bâtiments. Très vite l’évidence s’impose : un assaut criminel est en cours. Pétrifié près de l’entrée, tétanisé de peur, Wayne Chambers n’intervient pas. Lorsque les renforts arrivent, il est trop tard.
Bilan : quatorze morts. Quatorze jeunes vies fauchées au hasard.
L’émotion embrase la ville, puis le pays, l’incendie violemment attisé par les médias sur les dents. Très vite, on recherche un coupable. Le tireur ? Trop facile. Il faut quelqu’un d’autre à blâmer. Quelqu’un qui aurait omis de se conduire en héros, comme un bon Américain, pour défendre la jeunesse de sa cité…


borismarmeEn cette rentrée littéraire d’hiver, plusieurs libraires ont eu l’idée d’organiser des rencontres croisées avec Fabrice Humbert (dont j’ai dit récemment tout le bien que je pensais de son nouveau roman, Le Monde n’existe pas) et Boris Marme. Bien vu, puisque les deux écrivains français mettent en scène une certaine vision des États-Unis d’aujourd’hui. Une vision où les médias prennent définitivement le pouvoir, surtout quand la mort rôde, que l’on peut jouer avec l’émotion et manipuler l’opinion en tirant sur sa corde sensible, au mépris de son intelligence et de sa capacité d’analyse.

Quand Fabrice Humbert démarre son roman sur un fait divers criminel assez banal, Boris Marme choisit, pour son premier roman, de questionner le phénomène de plus en plus courant des tueries de masse sur les campus américains. Son angle d’attaque est particulièrement intéressant, puisque le pivot de son roman est, à l’inverse de ce qu’on pourrait attendre, un non-héros. C’est l’histoire d’un Américain incapable d’être le héros emblématique tel qu’on le rêve dans son pays. C’est l’histoire d’un homme qui reste un homme, à des années-lumière de l’Amérique de Donald Trump ou de celle de la saga Marvel.

policeusa2Se confronter à la faiblesse de Wayne Chambers est une démarche aussi stimulante que perturbante. Quand on lit ce genre d’histoire, la part reptilienne de notre cerveau meurt d’envie de voir débarquer Captain America. Comment soutenir celui qui ne se résout pas à incarner ce soi-disant idéal ? Comme s’identifier à lui ? On voudrait se convaincre qu’à sa place, avec un flingue dans la main, on aurait rempli notre devoir. On aurait osé franchir la porte, et défendre ces centaines de gamins sans défense.
Bien sûr.
Bien sûr ?
Voilà ce que propose Aux armes : comprendre que l’héroïsme ne vaut que dans les romans d’aventure. Dans la réalité, c’est le plus souvent autre chose (à quelques exceptions près, ce qui fait de ces gens capables de sauver des vies au mépris de la leur de véritables héros, d’autant plus admirables qu’ils sont rares). Et ce bilan que l’on dresse sur soi-même n’est guère reluisant.

commonsenseComme je l’évoquais au début de cette chronique, Boris Marme étoffe cette réflexion cruelle d’un tableau implacable des États-Unis. Médias avides de sensations faciles et de rumeurs croustillantes au mépris des faits et de la vérité, défilé de pseudo-spécialistes se rengorgeant de leur importance télévisuelle, mise en scène spectaculaire de l’émotion, analyse des dérives potentielles de n’importe quel esprit trempé dans l’atmosphère naturellement mortifère d’un pays où l’arme à feu pourrait remplacer le drapeau : tout s’entasse sans pitié, écrasant au passage les épaules des faibles, créant des victimes à la chaîne.
La manière dont le romancier campe ses personnages donne aussi de l’épaisseur au propos, détournant même parfois le fil direct du roman pour mieux le nourrir. Le portrait de la mère de Wayne Chambers, et de la relation qu’elle garde avec son fils, est ainsi particulièrement éloquent. À la fois triste, désolant, et révoltant.

L’état de la société américaine contemporaine confrontée à sa violence est un sujet récurrent ces derniers temps, qu’il soit traité par des auteurs du cru ou des étrangers. Aux armes s’inscrit dans cette lignée, pas aussi marquant pour moi que le livre de Fabrice Humbert, ou que le bouleversant Jake de Bryan Reardon (qui évoquait déjà une tuerie de masse). Mais c’est un premier roman percutant qui annonce un auteur intelligent, en phase avec notre monde, à qui il soutire une vérité pas toujours belle à entendre – ce qui peut être une mission de la littérature.


La Voix secrète, de Michaël Mention

Signé Bookfalo Kill

Paris, 1835. Tandis que le roi Louis-Philippe échappe par mirale à plusieurs tentatives d’assassinat, un tueur en série sème la panique dans les rues de la capitale en massacrant des enfants, dont il rend alternativement la tête ou le corps au gré de ses fantaisies macabres. Allard, le chef de la Surêté, réalise alors que le meurtrier semble s’inspirer des crimes de Pierre-François Lacenaire, le célèbre dandy assassin, qui attend l’heure prochaine de son exécution en recevant ses nombreux admirateurs et en écrivant ses mémoires du fond de sa prison.
Lié par une étrange relation amicale avec lui, Allard entreprend alors de convaincre Lacenaire de l’aider à stopper ce tueur fou…

mention-la-voix-secreteTouche-à-tout audacieux, capable de faire d’un match de football une tragédie noire au suspense implacable (Jeudi noir) ou de reprendre sans complexe et avec talent l’histoire de l’Éventreur du Yorkshire (dans Sale temps pour le pays et ses suites), pourtant déjà immortalisée par David Peace (1974 et ses suites), Michaël Mention s’aventure avec succès dans la célèbre collection Grands Détectives des éditions 10/18. Il s’en approprie intelligemment les codes tout en faisant œuvre originale, lorsqu’il choisit par exemple l’année 1835 et le règne de Louis-Philippe, rarement évoqués dans les polars historiques.
Faire de Lacenaire, figure naturellement haute en couleurs, l’un des personnages principaux de la Voix secrète, est également une belle idée, dont Mention exploite la verve, la culture et l’élégance, sans dissimuler sa folie criminelle pour autant. Les autres acteurs du roman, qu’ils soient réels ou fictifs, sont à la hauteur de cette démesure.

Pour le reste, Michaël Mention mène son récit tambour battant, s’amuse à l’occasion avec la forme du texte (voir l’enchaînement choc entre la fin du prologue et le premier chapitre !), restitue parfaitement l’atmosphère du Paris d’alors, et tient bon la barre du suspense sans jamais faillir. Petit bonus mais non des moindres, il tisse régulièrement quelques liens discrets avec notre époque, un art de la mise en perspective qui donne toujours une intelligence et une profondeur bienvenues aux romans historiques.

Bref, guère besoin d’en dire plus : La Voix secrète est un excellent polar historique, qui ne souffre pas du caractère parfois empesé du genre grâce à la vista littéraire de son auteur. On recommande sans hésitation !

La Voix secrète, de Michaël Mention
Éditions 10/18, coll. Grands Détectives, 2017
(Roman paru aux éditions le Fantascope en 2011,
intégralement révisé pour la présente édition)
ISBN 978-2-264-06878-1
229 p., 7,10€


Du sang sur la glace, de Jo Nesbø

Signé Bookfalo Kill

Pour Daniel Hoffmann, le parrain de l’héroïne à Oslo, Olav Johansen est expéditeur (comprenez tueur à gages). Il n’est pas le meilleur ni le plus intelligent, mais il est efficace et fait ce qu’on lui dit de faire, nourrissant son travail et son existence de réflexions frappées au coin du bon sens, qu’il glane au gré de ses lectures.
Ses affaires se compliquent néanmoins le jour où Hoffmann lui désigne une nouvelle cible : sa propre femme, Corina, que le caïd sait infidèle et qu’il veut punir pour cela. Problème, à la vue de la belle fautive, Olav tombe légèrement amoureux, ce qui va le pousser à prendre des initiatives malheureuses…

Nesbo - Du sang sur la glaceBon point pour Jo Nesbø : il délaisse Harry Hole, son héros emblématique qu’il semble avoir usé jusqu’à la corde, au moins le temps de ce « one-shot » très court. Hyper efficace, doté d’un vrai ton, Du sang sur la glace se dévore d’une traite, ce qui ne m’empêche pas de le considérer comme un aimable passe-temps dans l’œuvre du romancier norvégien, beaucoup moins fort dans le même genre que Chasseurs de têtes, sa précédente escapade hors des sentiers battus de Hole.

En laissant la parole à Olav, Nesbø fait le pari de mettre en avant un personnage singulier, à la fois tueur à gages efficient, presque amoral, et homme terriblement sentimental, naïf, amoureux à distance d’une jeune femme boiteuse et sourde-muette qu’il a sauvée des griffes d’un amant violent. Un héros à l’enfance bancale, atteint d’une dyslexie qui lui fait interpréter ses lectures à sa manière – ainsi des Misérables qu’il a tendance à revisiter en s’identifiant à Jean Valjean transformé dans sa tête en meurtrier en quête de rédemption…
Le personnage est attachant, autant que peut l’être Léon dans le film éponyme de Luc Besson – impossible en lisant Du sang sur la glace de ne pas songer au terrible assassin, maladroit et un peu niais dans la vie, qu’incarnait Jean Réno. Mais quelque chose m’a empêché de céder à l’empathie à son égard, je ne sais pas quoi exactement, une distance, le côté un peu trop prévisible de l’intrigue peut-être. Ou alors le paradoxe trop fort incarné par Olav, capable de fulgurances intellectuelles, de citations philosophiques ou de virtuosités littéraires en rupture avec le côté prétendument limité du personnage, même si le romancier tente d’enrober le tout dans un style approximatif qui sent trop sa figure de style pour être honnête.

Bref, je n’y ai pas trop cru dès le début, ce qui me fait d’autant plus regretter d’avoir moins adhéré aux accélérations et aux explosions de violence du récit, ainsi qu’aux pirouettes finales remettant pas mal de choses en perspective, où l’on retrouve toute l’habileté narrative de Jo Nesbø quand il s’agit de surprendre son lecteur. C’était un peu tard pour moi, déjà trop spectateur du roman pour y être sensible. Un goût d’inachevé en ce qui me concerne donc.

Du sang sur la glace, de Jo Nesbø
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2015
ISBN 978-2-07-014522-5
154 p., 14,90€


Les quatre fils du Docteur March, de Brigitte Aubert

SI VOUS AVEZ AIME… Qui ?, de Jacques Expert
VOUS AIMEREZ PEUT-ÊTRE AUSSI :

Les quatre fils du Docteur March, de Brigitte Aubert
Éditions Points, 1992
ISBN 978-2-0203-6715-8
241 p., 6€

Aubert - Les quatre fils du Docteur March

En s’amusant dans Qui ? à livrer au fil du récit les confidences anonymes du meurtrier, Jacques Expert n’a évidemment rien inventé, de nombreux romanciers usent régulièrement de cet artifice. Dans le même style Cluedo, j’ai repensé à un roman de Brigitte Aubert que j’avais beaucoup aimé, Les quatre fils du Docteur March (oui oui, vous avez bien lu le titre), dont je me souviens comme étant beaucoup plus réussi que Qui ?.

En voici l’intrigue : Jeanie est la bonne du docteur March, médecin respectable et père de quadruplés, quatre garçons de dix-huit ans aussi rigoureusement identiques que brillants. Un jour, Jeanie découvre par hasard un journal intime, dans lequel l’un des garçons (oui, mais qui ?) se révèle sous les traits d’un meurtrier sadique de la plus belle espèce.
Terrifiée mais ne pouvant prévenir la police, ayant elle-même des choses à se reprocher, Jeanie entreprend d’identifier seule le coupable, en livrant ses craintes et ses réflexions dans son propre journal. Problème : le coupable comprend que quelqu’un lit ses écrits en cachette. Commence alors entre les deux un terrifiant jeu du chat et de la souris…

Ramassé sur 240 pages (format poche), le roman de Brigitte Aubert a la qualité de sa concision : il reste focalisé sur son huis clos mental et ne se perd dans aucun chemin de traverse artificiel. Alternant le journal intime de l’assassin et celui de Jeanie, sous forme de paragraphes courts, le récit, très dynamique, nous plonge immédiatement dans le vif du sujet. La montée en tension est implacable jusqu’à la fin et le suspense, d’une cruauté jubilatoire.

Brigitte Aubert s’amuse également avec les niveaux de langue, faisant de Jeanie une fille fruste et limitée, mais obstinée, tandis que l’assassin change volontiers de registre pour brouiller les pistes.
Quant à la révélation finale, si l’on peut reprocher à Brigitte Aubert d’avoir dû employer la voix d’un tiers extérieur à l’intrigue pour la dévoiler (ce qui crée un effet étrange après le match de ping-pong serré qu’on a suivi depuis le début), elle est tirée par les cheveux juste ce qu’il faut pour ne pas frustrer le lecteur – du moins ne l’ai-je pas été, alors que j’ai été surpris par la vérité. D’après ce que j’ai pu lire sur Internet, ce n’est pas le cas de tout le monde, mais c’est le jeu de ce genre de livre.

Pour ma part, je considère Les quatre fils du Docteur March comme un très bon duel épistolaire (une originalité qui mérite le détour), réjouissant et prenant, facile à aborder, que je recommande aux amateurs de polars ludiques et décalés.

Signé Bookfalo Kill