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Le Liseur du 6h27, de Jean-Paul Didierlaurent

Signé Bookfalo Kill

Trentenaire célibataire vivant une vie sans passion, Guylain Vignolles travaille au pilon, machine monstrueuse dont la seule fonction est de détruire le surplus de livres – les invendus, les superflus, ignorés par les lecteurs et dédaignés par leurs éditeurs à qui cela revient moins cher de les détruire que de les reprendre.
Guylain déteste son travail, contre lequel il fait oeuvre de résistance : lorsqu’il plonge dans la machine éteinte le soir venu pour la nettoyer, il récupère discrètement quelques pages épargnées par la broyeuse et, le lendemain matin, il les lit à voix haute dans le RER, pour la plus grande joie des autres passagers désormais accoutumés à ce rituel étonnant.
Tout change néanmoins, le jour où Guylain trouve sur son siège habituel une clef USB, qui contient 72 fichiers racontant de manière humoristique le quotidien d’une jeune femme, dame-pipi dans un grand centre commercial. Par mots interposés, Guylain tombe amoureux…

Didierlaurent - Le Liseur du 6h27Et voici la bonne surprise de cette fin de premier semestre 2014 ! Un premier roman pétillant, humain, souvent drôle, le type même de livre léger et intelligent (non, ce n’est pas incompatible) que nombre de lecteurs recherchent, désireux de se changer les idées, mais peinent souvent à trouver (tout comme les libraires soucieux de les conseiller).
Donc, là, hop hop hop, on ne boude pas son plaisir et on dévore joyeusement ce Liseur du 6h27 !

L’idée de départ est idéalement exploitée, plongeant le récit dans une atmosphère contrastée, entre mélancolie et gaieté (la seconde s’imposant rapidement au détriment de la première), au doux parfum… allez, disons-le, même si pour certains c’est devenu un gros mot : au doux parfum d’Amélie Poulain.
Il n’y a pourtant rien de mièvre dans ce livre, qui mise avant tout sur une galerie de personnages épatants, jouant sur le décalage pour créer l’empathie ou, plus rarement, sur l’outrance pour susciter le dégoût (les affreux collègues de Guylain au pilon remportent la palme haut la main). Je pensais vous en énumérer quelques-uns, et puis non : mieux vaut vous laisser les rencontrer au fur et à mesure pour en apprécier pleinement la douce folie, et tomber sous le charme de ces caractères hyper attachants.

Il faut saluer également l’écriture de Jean-Paul Didierlaurent, qui ne se contente pas de dévider une bonne histoire, mais la fait vivre d’une langue soignée, aux mots choisis avec soin, laissant une belle place aux sensations, aux images ainsi qu’à un humour adroit et subtil. Un style lumineux qui n’est pas innocent au plaisir pur que l’on prend à se plonger dans cette histoire.
Bref, Le Liseur du 6h27 est une jolie révélation, du même calibre que l’excellent Chapeau de Mitterrand d’Antoine Laurain. Un roman délicieux, à lire dans le RER comme sur la plage, ou chez soi, ou n’importe où ailleurs et en toute saison !

Le Liseur du 6h27, de Jean-Paul Didierlaurent
  Éditions Au Diable Vauvert, 2014
ISBN 978-2-84626-801-1
218 p., 16€


Le Rire du grand blessé, de Cécile Coulon

Signé Bookfalo Kill

Bienvenue dans un monde où la lecture est devenue un outil d’asservissement du peuple. La littérature telle que nous la connaissons, celle des auteurs libres penseurs et inventeurs de leurs propres histoires, a été mise à l’index, au profit de textes fabriqués sur mesure par des Ecriveurs, auteurs spécialisés de Livres Frissons, ou de Livres Fous Rires, ou de Livres Tendresse. Ces romans calibrés sont dispensés à la foule lors des Manifestations à Haut Risque, grands-messes organisées dans des stades où des milliers de gens peuvent, ensemble et sans la moindre retenue, se laisser aller à leurs émotions les plus primaires, au rythme des mots lancés du haut de son estrade, intouchable, par le Liseur.

Bienvenue dans un monde où l’analphabète est roi. Tenez, tel 1075. Cette montagne de muscles, incarnation de la discipline et de la rigueur, est Agent de Sécurité – ces gardes surentraînés qui protègent le Liseur et gardent la foule sous contrôle pendant les Lectures. Inflexible, incorruptible, incapable de lire la moindre lettre, il est le meilleur de tous.
Jusqu’au jour où, à la suite d’un accident, il se retrouve cloué dans un lit d’hôpital. Il suffit alors de pousser une porte pour que tout bascule…

Coulon - Le rire du grand blesséJ’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Cécile Coulon qui, à 23 ans, en est déjà à son quatrième roman. Ce n’est certes pas avec ce nouveau livre que je vais me dédire. Cette demoiselle a une facilité de plume évidente, du talent et beaucoup de culot – celui, par exemple, de venir chasser sur les terres de l’anticipation où Ray Bradbury, avec Fahrenheit 451, et George Orwell, avec 1984 (mais aussi Daniel Keyes, dont le sublime Des fleurs pour Algernon est évoqué dans le livre) ont posé de sérieux jalons.
Sans complexe, Cécile Coulon se mesure à ces références ; et si je suis obligé de reconnaître qu’elle n’est pas tout à fait à la hauteur, ce n’est pas par manque de talent mais parce que son roman est beaucoup, beaucoup trop court. Ses premières pages esquissent un monde futuriste aussi foisonnant qu’inquiétant, et contiennent des promesses que la brièveté du texte empêche de développer. D’où une certaine frustration, inévitable.

En dépit de cette réserve, Le Rire du grand blessé est tout de même très brillant. Paradoxalement, sa brièveté est aussi une force, elle le rend précis et percutant. Cécile Coulon a choisi de se concentrer sur 1075, un personnage remarquablement taillé et pensé de bout en bout, mais aussi sur Lucie Nox, la créatrice du Programme des Liseurs et des Ecriveurs qui porte son nom.
Leurs trajectoires croisées composent un nœud inextricable, d’une grande acuité psychologique, où l’auteur serre son véritable sujet, celui de l’amour de la lecture et de la nécessité d’une défense de la diversité culturelle, pour empêcher nos sociétés modernes de sombrer dans le conformisme et le nivellement intellectuel par le bas.
Une démonstration ancrée dans notre temps, indispensable et d’une grande justesse, qui se joue entre les lignes d’une critique féroce de la société de consommation culturelle telle qu’on tente de nous l’imposer en ce moment, soumise à la globalisation et une volonté insupportable de contrôle de la pensée et de la diversité intellectuelle.

Cécile Coulon est l’une des jeunes et nouvelles voix de la littérature française parmi les plus intéressantes et prometteuses. Même incomplète, cette nouvelle pierre de son œuvre en est une preuve qui mérite largement le détour, en attendant la suite, forcément excitante.

Le Rire du grand blessé, de Cécile Coulon
Éditions Viviane Hamy, 2013
ISBN 978-2-87858-584-1
132 p., 17€