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Le Corps des libraires, de Vincent Puente

Signé Bookfalo Kill

Si vous fréquentez régulièrement ces hauts lieux de perdition (en tout cas pour qui aime vraiment les livres) que sont les librairies, vous n’êtes pas sans savoir que ceux qui les animent, ces drôles de bestioles dénommées libraires, sont pour la plupart des névropathes en puissance. Néanmoins, aucun de ceux que vous avez pu croiser durant vos pérégrinations ne peut être aussi bizarre ou iconoclaste que ceux présentés dans le Corps des libraires – qui, en dépit de son titre, n’est pas un essai d’anatomie commerçante, précisons-le d’emblée.

Puente - Le Corps des librairesAinsi, la librairie l’Ectoplasme, à Strasbourg, ne vend que des « fantômes », c’est-à-dire des faux livres destinés à faire joli dans une bibliothèque (ou à faire croire que vous êtes un gros lecteur alors que le dernier roman que vous ayez terminé était sans doute signé Enyd Blyton). Ou encore, à Saragosse, trois libraires affirment pouvoir deviner ce que vous souhaitez lire rien qu’en vous dévisageant ; ensuite ils vous imposent un livre, et malheur à celui qui refusera de l’acheter !
Une petite dernière ? Alors, pour le plaisir : à Ferrare, la librairie Maratoneta vous propose, soit d’acheter honnêtement votre livre, soit de tenter de le voler, la gageure pour le gagner officiellement étant d’échapper à la vélocité de libraires sévèrement formés à la course à pied ; en cas d’échec, il faudra s’acquitter de quatre fois le montant de l’ouvrage choisi…

D’une langue alerte et élégante, pleine de poésie et d’une délicieuse dérision, Vincent Puente (lui-même libraire, on ne se refait pas) dresse l’inventaire pince-sans-rire de ces magasins à nul autre pareil – et pour un certain nombre d’entre eux, heureusement… Son humour un rien dandy y fait souvent mouche, tandis que l’auteur joue des codes de l’érudition au fil de portraits loufoques ou de visites guidées dans des lieux aussi uniques qu’improbables.
Pas besoin d’être bibliophile pour apprécier cette exploration, c’est de l’insondable bizarrerie humaine dont il est question ici, et l’on se régale à chaque chapitre du coup d’œil fantasque de l’auteur.

Ah, tout de même, une dernière précision : Vincent Puente a précédemment écrit un livre intitulé Anatomie du faux.
Voilà.

Le Corps des libraires, de Vincent Puente
  Éditions La Bibliothèque, 2015
ISBN 978-2-909688-71-8
122 p., 12€


Pétronille, d’Amélie Nothomb

Signé Bookfalo Kill

Bon, vous connaissez la chanson, je ne vais pas m’étendre sur le sujet outre mesure : qui dit rentrée littéraire dit Amélie Nothomb, et vice versa, voici donc le moment venu d’évoquer l’opus 2014 de la célèbre romancière chapeautée. Et cette année encore, c’est un bon cru, quoique pour des raisons différentes de la Nostalgie heureuse de l’année dernière.

Nothomb -PétronilleInscrit dans sa veine autobiographique à tendance drolatique, Pétronille relate l’amitié étrange (forcément) que noue la Belge la plus célèbre des lettres francophones contemporaines avec une jeune femme, Pétronille donc, Fanto de son patronyme, qui se présente à elle lors d’une séance de dédicaces. Nous sommes dans les années 90, au début de la carrière d’Amélie.
Il s’avère que cette Pétronille, d’apparence « si jeune » qu’elle ressemble à « un garçon de quinze ans », est une fine lettrée, étudiante en littérature élisabéthaine ; qu’elle n’a pas sa langue dans sa poche, et qu’elle semble donc avoir toutes les qualités pour devenir la compagne de beuverie idéale d’Amélie Nothomb. Car, oui, l’objectif suprême de la romancière depuis qu’elle est arrivée en France est de trouver quelqu’un avec qui partager régulièrement sa boisson favorite : le champagne…

Si vous êtes un tant soit peu familiers avec l’œuvre de Nothomb, vous reconnaissez dans ce résumé des éléments clefs de nombre de ses livres. Une relation d’amitié complexe et possessive, qui suscite fatalement des dialogues de haute volée, de l’humour, du champagne… et de la littérature, car Pétronille Fanto devient elle aussi romancière, suscitant l’admiration de sa célèbre consœur. Entre deux aventures rocambolesques d’Amélie (dont une visite d’anthologie chez Vivienne Westwood) et des considérations diverses sur la France ou les libraires, la parution des livres de Pétronille, auxquels l’auteur d’Hygiène de l’assassin rend de vibrants hommages, rythme le récit.

Pétronille Fanto existe bel et bien, sous un autre nom évidemment, elle a fait paraître plusieurs romans qu’Amélie Nothomb s’amuse à déguiser sous des titres synonymes. C’est sans doute cette véracité qui rend ce nouveau livre si vif, si drôlement sincère, à défaut d’être original dans l’œuvre de l’auteure belge. Ah si, quand même, la fin, brusque et inattendue, vaut le détour et permet de quitter Pétronille sur une note aussi déconcertante que réjouissante.

Bref, pour les amateurs, un Nothomb de très bonne tenue, amusant et bien vu. En fait, Amélie a rendu le plus bel hommage qui soit à sa boisson favorite, elle a inventé la littérature champagne !

Pétronille, d’Amélie Nothomb
  Éditions Albin Michel, 2014
ISBN 978-2-226-25831-1
169 p., 16,50€