Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Point cardinal, de Léonor de Récondo

Les bonnes intentions ne donnent pas toujours de bons résultats. C’est sans doute la leçon à tirer de la lecture du nouveau roman de Léonor de Récondo, dont j’avais adoré Pietra Viva et apprécié Amours (en dépit d’une fin moyenne), mais dont ce Point cardinal m’a quelque peu déboussolé.

Heureux en mariage avec Solange depuis vingt ans, père de deux adolescents, un garçon de quinze ans et une fille de treize, reconnu dans son métier, Laurent a le profil parfait de l’homme épanoui à qui tout réussit. Pourtant, une faille ouverte en lui depuis l’enfance s’élargit sans cesse au point d’envahir son esprit sans répit : Laurent se sent femme, au plus profond de son être. En cachette de sa famille, il se rend régulièrement dans une boîte de nuit où il devient Mathilda, blonde flamboyante qui assume une féminité exacerbée.
L’inévitable finit par se produire : Solange découvre son secret. Loin de le réfréner, Laurent y voit le signe qu’il doit assumer au grand jour la femme qu’il est. Au risque de tout briser autour de lui…

Récondo - Point cardinalJe suis sincèrement curieux de savoir comment le livre va être reçu par la communauté transsexuelle, si ceux qui sont concernés au premier chef par ce sujet se retrouveront dans ce roman.
Honnêtement, j’ai quelques doutes. Car la vision qu’offre Léonor de Récondo du choix de Laurent me paraît globalement trop angélique pour être crédible. Certes, son héros-héroïne se heurte parfois à l’incompréhension, au rejet violent de son fils aîné, au regard méprisant d’un thérapeute ne voyant en lui qu’un névrosé ; mais dans l’ensemble, son parcours est moins semé d’embûches que d’encouragements, de soutiens, qui vont l’aider à franchir le pas et à s’assumer complètement. Cela paraît trop facile, surtout dans notre société moderne où, nous le savons tous, les questions de sexualité et d’identité se heurtent à de terrifiantes réactions dès lors que l’on s’écarte de la « norme » papa-maman.

Pire, en suivant Laurent pas à pas, en le cernant d’une focale serrée, j’ai eu le sentiment que la romancière en avait dressé involontairement le portrait d’un égoïste, peu soucieux des souffrances de ses proches, uniquement obnubilé par sa volonté d’assumer son être profond.
Cette dimension familiale de la problématique est soit trop sous-traitée pour que le roman ne paraisse pas bancal, incomplet ; soit trop béatement optimiste, avec l’engagement de Claire, la fille de 13 ans, qui décide d’écrire un article dans le journal du collège pour faire comprendre aux autres la différence de son père – un traitement certes touchant, mais gentiment naïf et aussi prévisible que la réaction virilement violente du fils aîné (âgé de 15 ans et forcément fan de foot).

Là où sa simplicité s’accordait joliment aux cadres historiques des livres précédents, le style dépouillé de Léonor de Récondo crée parfois des appels d’air dans la narration et menace de platitude certains dialogues qui sonnent soap opera d’une manière décevante ; au point qu’on a parfois l’impression de lire l’un de ces téléfilms un peu niais que pourrait diffuser M6 un après-midi de jour férié.
Pour autant, Point cardinal est fluide, rythmé, et se lit facilement. Trop, peut-être, puisqu’il manque des aspérités sur lesquels accrocher les réflexions du lecteur, ses doutes, ses questionnements. Une relative déception pour moi, même si je sais que le choix de Léonor de Récondo de tendre vers l’espoir et le lumineux, choix de tolérance assumée, saura plaire à nombre de lecteurs.

Point cardinal, de Léonor de Récondo
Éditions Sabine Wespieser, 2017
ISBN 978-2-84805-226-7
232 p., 20€

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A première vue : la rentrée Sabine Wespieser 2017

Comme l’année dernière, Sabine Wespieser aligne trois auteurs sur la ligne de départ, deux Françaises (oui, que des dames) et un Indonésien. Trois écrivains déjà publiés par cette formidable petite maison, qui confirme sa solidité, sa régularité et son sens de la prise de risque littéraire. Même si cela peut malheureusement déboucher sur un échec…

Récondo - Point cardinalDÉBOUSSOLÉ : Point cardinal, de Léonor de Récondo (lu)
La jeune romancière poursuit son travail d’exploration en matière d’identité sexuelle et personnelle. Après Amours, où elle narrait la passion au début du XXème siècle entre une femme de la bourgeoisie provinciale et sa servante, voici qu’elle aborde la question de la transsexualité. Après avoir mené des années de vie tranquille avec son épouse et leurs deux enfants, Laurent se travestit et découvre qu’il se sent mieux dans ces atours féminins. Commence alors le long chemin de la révélation et de l’acceptation…
Léonor de Récondo est sûrement sincère et pleine de bonnes intentions, mais son traitement de ce sujet paraît au final trop enthousiaste et angélique pour être crédible. Une relative déception.

Richeux - Climats de FrancePILIERS DE LA TERRE : Climats de France, de Marie Richeux
Climat de France, c’est le nom d’un bâtiment construit par Fernand Pouillon à Alger. En le découvrant en 2009, Marie est saisie d’un bouleversement qui la renvoie à son enfance, incarnée par l’immeuble où elle grandi à Meudon-la-Forêt, conçu par le même architecte. Entre ces deux lieux, entre ces différentes époques, elle se met alors à tisser des liens au fil de différentes histoires qui se répondent. C’est l’un des nombreux romans où il sera question d’Algérie en cette rentrée, par un effet de concomitance qui, pour une fois, ne répond à aucune célébration particulière.

Kurniawan - Les Belles de HalimundaWALKING DEAD : Les Belles de Halimunda, d’Eka Kurniawan
(traduit de l’indonésien par Étienne Naveau)
Une femme sort de sa tombe 21 ans après sa mort, et traverse la ville d’Halimunda, où elle exerça le plus vieux métier du monde, pour retrouver la dernière de ses quatre filles. Après avoir mis au monde les trois premières, dont la beauté sidérante leur avait valu de nombreuses souffrances, Dewi Ayu avait émis le vœu que sa dernière-née fût laide. Elle avait été exaucée, mais cela n’empêche pas la jeune femme d’être courtisée par un homme mystérieux – et c’est cet événement qui convainc Dewi de revenir d’entre les morts.
En remontant le temps, c’est l’occasion de parcourir un siècle d’histoire indonésienne, de la domination néerlandaise à l’indépendance en passant par la terrible dictature de Soeharto. Deuxième roman de Kurniawan à paraître en France, après L’Homme-Tigre, mais son premier dans l’ordre d’écriture.


A première vue : la rentrée Sabine Wespieser 2014

Entendons-nous bien : un « petit » éditeur est généralement qualifié de cette manière parce qu’il s’agit d’une petite structure, aux moyens économiques modestes, ce qui ne l’empêche pas d’être autrement ambitieux d’un point de vue littéraire – aussi bien par conviction que par la force des choses. Là où Gallimard peut publier vingt romans et en laisser les trois quarts sur le bord de la route, le « petit » éditeur joue à chaque parution, si ce n’est sa survie, au moins son bien-être et son avenir.
Il y a de nombreuses maisons de ce calibre qui font un excellent travail, et il nous serait impossible de toutes les citer et de présenter leur travail en cette rentrée littéraire 2014. Néanmoins, avant d’en évoquer certaines ensemble dans un prochain article, je voudrais distinguer ici une éditrice tout à fait remarquable, dont les livres sont aussi beaux qu’ils sont souvent très bons : Sabine Wespieser. L’année dernière, elle avait fait le pari de ne publier qu’un seul roman à la rentrée, mais quel roman ! – c’était le merveilleux Pietra Viva de Léonor de Récondo. Cette année, elle revient avec trois livres, tout aussi prometteurs.

Mavrikakis - La Ballade d'Ali BabaQUARANTE VOLEURS : La Ballade d’Ali Baba, de Catherine Mavrikakis
Roman du père disparu raconté par sa fille aînée, Erina, père joueur, fantasque, épuisant et fascinant à la fois, le nouveau roman de la Québécoise Catherine Mavrikakis promet de sortir très vite des sentiers battus, en imaginant aussi les retrouvailles inattendues de l’homme et de la jeune femme dans les rues de Montréal noyées sous la neige… alors que le père est mort neuf mois plus tôt. Et de se nouer une aventure littéraire étonnante, où une phrase de Shakespeare tirée de Hamlet jouera un rôle primordial…

Richez - L'Odeur du MinotaureLABYRINTHE : L’Odeur du Minotaure, de Marion Richez
La vie peut toujours nous surprendre et sortir de pistes toutes tracées. C’est ce que racontera Marion Richez dans son premier roman, suivant une jeune femme devenue « plume » d’un ministre au fil d’une existence menée sans accroc ni passion d’une enfance à un présent sage en passant par d’inévitables études brillantes. Mais tout change lorsque Marjorie reçoit de sa mère, un peu oubliée elle aussi, la nouvelle que son père est mourant. Prenant la route en catastrophe, la jeune femme percute un cerf. Un accident qui va bouleverser sa vie…

Lahens - Bain de luneSAGA HAÏTI : Bain de lune, de Yanick Lahens
Au village d’Anse Bleue, il y a les Lafleur et les Mésidor, deux familles à la fois liées et antagonistes, par leur longue histoire, leurs intérêts et leurs différences. Quand Tertulien Mésidor tombe amoureux d’Olmène Lafleur, et quand la politique s’en mêle, les événements se précipitent… La quatrième parution d’une grande romancière haïtienne contemporaine, dont la langue riche et vivace chante la beauté et la complexité de son petit pays.