Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Biographie d’un inconnu, de Fabrice Humbert

Signé Bookfalo Kill

Arrivé à la quarantaine, Thomas d’Entragues s’est fait une raison : aspirant romancier depuis sa prime jeunesse, il n’est désormais plus qu’un écrivain raté, cantonné à mettre sa plume au service de personnalités, dont beaucoup de sportifs, pour écrire leurs autobiographies à leur place. Jusqu’au jour où un projet singulier lui est offert par Victor Dantès, ancien boxeur roumain devenu chef d’entreprise prospère en France. En effet, Dantès lui demande d’écrire pour lui la biographie de Paul Moreira, un fils qu’il a eu avec une autre femme que la sienne, et qui a disparu aux Etats-Unis après avoir tenté de convaincre Hollywood de lui permettre de réaliser une adaptation cinématographique du Voyage au bout de la nuit de Céline.
D’abord sceptique, Thomas est vite intrigué, puis captivé par la trajectoire hors normes de Paul, et il part sur ses traces outre-Atlantique…

C’est un petit flashback que je vous propose aujourd’hui. Alors que le nouveau roman de Fabrice Humbert, Avant la chute, figure parmi les titres marquants de cette rentrée littéraire 2012, j’ai envie de vous dire quelques mots de Biographie d’un inconnu, son deuxième roman paru en 2008.
D’abord, tout simplement, parce que c’est un très beau livre – et que pour un deuxième, il est fichtrement réussi. Le style de Fabrice Humbert est déjà en place, à la fois classique, élégant et évocateur. Une écriture très maîtrisée, sans affect ni surplus, qui donne au récit force, évidence et fluidité. C’est le troisième roman d’Humbert que je lis, et à chaque fois, le même constat s’impose : voilà un auteur qui sait vous embarquer dès les premières lignes dans son histoire, sans pour autant sacrifier le style à l’efficacité. Facile à dire, moins facile à faire.

Bien écrire est une chose, encore faut-il intéresser son lecteur. Au premier degré, le parcours de Thomas d’Entragues, construit comme une enquête, suffit largement à captiver. Au fil des découvertes du narrateur, le personnage fantôme se construit, par strates successives, tandis que Thomas accomplit lui-même une quête personnelle, comme dans une sorte de roman initiatique tardif.
Par-dessus cela, il y a aussi une réflexion de Fabrice Humbert sur l’écriture, d’une maturité et d’une clairvoyance étonnantes chez un jeune auteur. Paul Moreira est un apprenti scénariste, tandis que le narrateur lui-même est un écrivain qui passe à côté de sa carrière. Deux facettes complémentaires pour une même interrogation sur ce qu’est écrire, la crainte de n’être pas compris, pas entendu, pas lu, la peur de ne pas y arriver – et en même temps, la fascination pour le pouvoir des mots, la mystérieuse alchimie du langage.

Et encore au-delà, c’est tout le travail de Fabrice Humbert qui est en gestation, avec ses thématiques et ses obsessions, au premier rang desquelles celle de la chute. Échec personnel, défaite de celui à qui la victoire paraissait promise, errance d’un héros qui semblait n’avoir que la route du triomphe à suivre, décadence du monde : tout est déjà là, dans cette superbe Biographie d’un inconnu qui annonce l’œuvre à venir : L’Origine de la violence, qui le révèle au grand public, La Fortune de Sila, et donc Avant la chute – où tout est dans le titre… On en reparle très vite.

Biographie d’un inconnu, de Fabrice Humbert
Éditions le Passage, 2008
ISBN 978-2-84742-110-1
176 p., 15,20€

Retrouvez ce livre sur le site de Fabrice Humbert : Biographie d’un inconnu
Une autre lecture du roman sur lelitteraire.com

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Sale temps pour les braves, de Don Carpenter

Signé Bookfalo Kill

Dans les années 40 et 50, entre Portland et San Francisco, Billy Lancing, un adolescent noir, tente de s’en sortir grâce à son don pour le billard ; Denny Mellon, petite frappe sans ambition, et son ami Jack Levitt, orphelin ténébreux qui n’a rien mais veut tout, traînent, zonent, détruisent et se cherchent. Leurs parcours se croisent et se répondent de salles de billard en hôtels miteux, de petits boulots minables à l’errance sans but, de la maison de correction à la prison, des accidents de parcours aux possibles rédemptions…

« La société n’en a rien à foutre de ce qui t’arrive, et tu le sais. La société est un animal, comme nous tous.
– Je ne te savais pas si philosophe.
– Je ne te savais pas si naïve. » (p.283)

Il y a des romans dont il est particulièrement difficile de parler. Ce sont souvent des œuvres dont la lecture impressionne, dont on comprend d’emblée qu’elles sortent du lot et s’inscrivent dans la catégorie rare des classiques instantanés. Quand on veut en parler, faire partager son émotion et son plaisir, on se heurte en général à la faiblesse de nos propres mots, bien inférieurs à la qualité et à la force de ceux de l’auteur.
Vous l’aurez compris, Sale temps pour les braves est, pour moi, de ceux-là. N’étant ni critique littéraire ni journaliste, mais simple lecteur, je vais néanmoins essayer de vous expliquer, en quelques mots, pourquoi j’ai été subjugué par ce roman magistral.

Il y a tout d’abord l’écriture de Don Carpenter, d’une maîtrise et d’une maturité d’autant plus saisissantes qu’elles appartiennent, lorsque paraît le roman en 1966, à un auteur de 35 ans dont c’est la première œuvre. Avec un sens du détail époustouflant, Carpenter décrit avec la même acuité l’atmosphère tendue des salles de billard, les rapports entre respect et défi des meilleurs joueurs, les lois complexes des différents jeux ; les errances insouciantes et dangereuses des jeunes désœuvrés ; la folie de Las Vegas ;  ou la vie en prison, les règles officielles et celles, tacites, qui réglementent le quotidien des condamnés, la violence sous-jacente, les relations complexes entre les prisonniers.
Il faut ici saluer le travail exceptionnel de la traductrice Céline Leroy, car elle a su à l’évidence faire vibrer dans un français inspiré la langue brillante de Don Carpenter. Si la lecture de Sale temps pour les braves est aussi agréable qu’impressionnante, son travail y est pour beaucoup.

Outre la manière dont le romancier restitue une certaine Amérique d’après-guerre – comment ne pas penser à Sur la route de Kerouac ? -, ce qui fait la force et l’intérêt majeurs du livre, c’est le travail sur la psychologie des personnages, en particulier Jack Levitt. Tout au long du roman, on suit le fil de ses réflexions – sur l’existence en général et la sienne en particulier, sur le rapport à l’argent, sur la liberté et les limites que lui impose la société.

« Même traitement pour tout le monde, pensa-t-il, on est là, on vieillit, on meurt et rien d’autre n’arrive. » (p.95)

Les passages introspectifs sont longs et nombreux, pourtant jamais on ne s’ennuie, pas plus qu’on n’a l’impression pénible d’une stagnation du récit. Tout repose sur l’habileté invisible avec laquelle Carpenter imbrique action et réflexion, péripéties et ruminations. On tourne les pages de plus en plus vite, autant pour savoir ce qui arrivera ensuite à Levitt que pour découvrir où ses pensées le mèneront.
L’équilibre est fragile mais tenu de bout en bout, d’autant que le romancier ménage des surprises, notamment dans la troisième et dernière partie, lorsque le destin de Jack prend un virage inattendu après sa sortie de prison…

Sale temps pour les braves est l’un de ces immenses romans dont les Américains ont le secret, à la fois ambitieux et accessible, riche de sens et populaire au meilleur sens du terme. Je pourrais sans doute continuer à gloser à son sujet, mais je ne dirais rien de plus, et en beaucoup moins bien, que Dan Carpenter. Je vous laisse donc avec les braves…

Sale temps pour les braves, de Don Carpenter
Traduit de l’américain par Céline Leroy
Éditions Cambourakis, 2012
ISBN 978-2-916589-89-3
384 p., 23€