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Les Fragiles, de Maud Robaglia

Éditions du Masque, 2021

ISBN 9782702449790

200 p.

19 €


Jérémiade n’est pas dupe. Elle sait bien que sa fille, la parfaite petite ménagère, et son gendre, chief happiness officer, ne sont pas aussi joyeux et équilibrés qu’ils prétendent l’être. Personne ne l’est. Surtout pas elle, dont la vie se résume depuis quelque temps à vérifier la solidité des plafonniers.
Jérémiade travaille au Parfait Nettoyeur, où elle vend des shampouineuses à moquette et des aspirateurs. Tout nettoyer la calme, l’aide à contenir ses larmes dans un monde où le moindre signe de faiblesse est devenu suspect.
Depuis que le pays connaît une vague de suicides sans précédent, faire part de ses états d’âme expose à rejoindre le camp des Fragiles, et les Fragiles, on les isole, on les enferme et on les traite. Car si la fragilité est contagieuse, il faut l’éradiquer. Afficher son bonheur devient alors une question de survie.
Mais Jérémiade n’a jamais su faire semblant…


Vous l’aurez sans doute compris à la lecture de ce résumé, Les Fragiles n’est pas un polar, bien qu’il soit publié sous le célèbre logo du masque de commedia dell’arte transpercé d’une plume. Cela fait longtemps que les éditions du Masque ne se résument pas à Agatha Christie, l’auteure fleuron de la maison, et prennent souvent le risque de sortir des sentiers battus. Elles ont publié, par exemple, les deux premiers romans de Ron Rash (noirs, certes, mais Serena en particulier est loin du polar). Tout comme les romans inclassables et réjouissants du duo Bretin & Bonzon (la trilogie Complex).

Bref, le premier roman de Maud Robaglia est à sa place ici, avec sa proposition d’intrigue hybride mêlant dystopie et réflexion sociologique.
Bien campée sur son idée de départ (bienvenue dans un monde où l’obligation d’être heureux condamne toute tentation de faiblesse et fait de la dépression un motif d’exclusion sociale et d’emprisonnement), la néo-romancière décline son propos d’un style percutant, volontiers perturbant, qui évite de plomber le lecteur ou de céder à la facilité d’un ton larmoyant ou sentimental.

En adoptant le point de vue d’une Fragile, la paradoxalement mal-nommée Jérémiade (car elle ne se plaint jamais, s’évertuant à souffrir en silence et en secret), sans en faire la narratrice du récit pour autant, Maud Robaglia impose au lecteur une vision hachurée et instable des événements.
Tout est passé au tamis de l’accablement émotionnel qui plombe le quotidien de l’héroïne, lui conférant par contre-coup un humour souvent dévastateur et un regard intraitable sur les travers des autres, sur leur entêtement artificiel à paraître heureux, sur le cynisme du monde politique acharné à stigmatiser les Fragiles, boucs-émissaires idéaux qui évitent de parler d’autre chose.

La brièveté salutaire du roman lui évite de s’enliser, d’autant que Maud Raboglia, quand on pense le récit sur le point de s’embourber, le redresse d’une pichenette très habile qui alimente les thèmes du livre de feux nouveaux.
Elle n’hésite d’ailleurs pas à pousser très loin sa logique de surprise et à exploiter les capacités de son monde légèrement futuriste, en concluant d’un dernier chapitre totalement inattendu, si déstabilisant qu’il m’a fallu le relire deux fois pour tenter d’y saisir un sens (d’autant que la romancière pratique volontiers l’ellipse et laisse au lecteur le soin de boucher tout seul pas mal de trous).

De prime abord, ce final (très ouvert, qui plus est) peut paraître un peu confus, et frustrant. Il souligne en réalité la détermination de Maud Robaglia à assumer la rigueur singulière de son propos, et sa foi en l’intelligence de ses lecteurs, à leur capacité à jouer avec son texte pour en tirer matière à réflexion.
Un coup d’essai puissant, qui donne très envie de guetter la suite d’une œuvre à laquelle la tiédeur et le conformisme semblent d’ores et déjà interdits.


Je dois la lecture de ce roman à mon ami Yvan et à son avis très élogieux publié sur son blog Émotions.
Retrouvez également les chroniques de Cathulu et Alex Mot-à-Mots.