Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Gallimard 2014

Quoi de neuf du côté de la vénérable maison de la rue Sébastien-Bottin (rebaptisée rue Gaston-Gallimard d’ailleurs) ? Rien en ce qui concerne le nombre de parutions, hélas toujours pléthorique. En trois salves (21, 28 août et 4 septembre), Gallimard tire seize fois !
Du coup, comme l’année dernière et en toute subjectivité, nous nous permettons de ne jeter un éclairage particulier que sur les romans qui nous semblent les plus intéressants et de simplement citer les autres. Et on commence avec le plus surprenant sans doute…

Foenkinos - CharlotteL’INATTENDU : Charlotte, de David Foenkinos (lu)
Habitué des listes de best-sellers pour des romans que l’on classe souvent, peut-être avec tort mais pas tant que ça, à côté des Pancol, Gavalda, Delacourt et consorts, Foenkinos créera forcément la surprise avec ce chant en prose, ce roman en vers libres dont aucun n’est plus long que la largeur d’une page, consacré à Charlotte Salomon, jeune peintre juive déportée et morte à Auschwitz à 26 ans. Un livre qui divisera fatalement, mais qu’on se le dise tout de suite, il n’y a rien d’opportuniste dans cette œuvre de Foenkinos, qui a porté longtemps ce sujet en lui avant de trouver la manière de le raconter et semble parfaitement sincère dans sa démarche.

Sorman - La peau de l'oursDANS… : La Peau de l’ours, de Joy Sorman (lu)
Joy Sorman continue à creuser son sillon singulier. Après Comme une bête, où un homme amoureux des vaches devenait apprenti-boucher, voici le récit d’une créature mi-ours mi-homme, née du viol d’une femme par un ours, de nature animale mais de conscience humaine, qui mène une vie d’aventure et de voyage, tantôt monstre de foire, tantôt bête de cirque, tantôt captif de zoo, qui observe les humains avec le recul de sa condition particulière et aime de loin les femmes. Superbement écrit, un roman étonnant et déconcertant.

ACTUEL : L’Aménagement du territoire, d’Aurélien Bellanger
Deuxième roman de cet ancien libraire après la remarquée Théorie de l’information, et nouveau gros roman ancré dans le réel. Il y est question cette fois d’un projet de construction d’une ligne de TGV à proximité d’un village, source d’enjeux complexes et de réactions épidermiques…

COMÉDIE INFORMATIQUE : L’Ordinateur du Paradis, de Benoît Duteurtre
Sous la houlette de Saint-Pierre, le Paradis n’échappe pas à la norme de l’époque, et croule sous les consignes de sécurité, tandis que sur Terre, les ordinateurs soudain se dérèglent, le réseau s’ouvre et étale à la vue de tous les autres la vie privée de chacun, notamment la moins reluisante. Des situations loufoques mais contemporaines dont on attend du rire et de l’esprit.

Prudhomme - Les grandsGUINEE-BISSAU SOCIAL CLUB : Les grands, de Sylvain Prudhomme (coll. L’Arbalète)
Inspiré par le groupe Super Mama Djombo, dont les chansons ont servi d’hymne au peuple guinéen au moment de la guerre d’indépendance dans les années 70, ce roman retrace quarante ans de l’histoire de ce petit pays africain méconnu, tout en vibrant de musique et des souvenirs d’une histoire d’amour flamboyante entre Couto, guitariste du groupe, et Dulcie, sa chanteuse…

– LES PREMIERS ROMANS –

AUDACIEUX : Dans le jardin de l’ogre, de Leïla Slimani
Récit du parcours erratique d’une femme, mariée et mère d’un petit garçon, qui ne peut s’empêcher de courir les hommes et de multiplier les rencontres sexuelles les plus extrêmes. En découvrant la vérité, son mari, plutôt que de la rejeter, décide d’essayer de l’aider… Sur un sujet sulfureux, tout dépendra du style et de la profondeur du propos. A voir.

Finkelstein - L'OubliPOLÉMIQUE : L’Oubli, de Frederika Amalia Finkelstein (coll. L’Arpenteur)
On en parlera forcément aussi. D’abord parce que l’auteure est très jeune (24 ans), ensuite parce que le sujet ne devrait pas manquer de faire réagir : le récit, largement autobiographique, d’une jeune femme juive qui ne veut plus entendre parler de la Shoah, alors que son grand-père, le héros familial, est un rescapé des camps de la mort. On attend les cris outragés de Claude Lanzmann…

BOLANO : Blanès, de Hedwige Jeanmart
Ce livre tourne autour de la célèbre figure du romancier chilien Roberto Bolano, et de la ville balnéaire espagnole de Blanès, où il a vécu, et qui est un lieu de pèlerinage pour les admirateurs de l’écrivain. L’histoire, elle, est étrange : un couple fait une excursion à Blanès qui tourne court ; dès leur retour chez eux, le mari disparaît, et sa femme décide d’essayer de le retrouver en retournant dans la fameuse ville, où elle rencontre beaucoup d’autres étranges pèlerins en quête de quelque chose.

Bordas - Chant furieuxARTISTE DU BALLON ROND : Chant furieux, de Philippe Bordas
Photographe, Bordas a suivi Zinédine Zidane durant trois mois en 2006, entre le Real Madrid et l’équipe de France, pour sa dernière Coupe du Monde dont tout le monde se souvient comment elle s’est achevée… A la demande de Zidane, Bordas ne publiera pas les photos, mais il entreprend ici le récit de cette expérience hors du commun, dans un style furieux et inventif, qui est aussi l’aventure d’une appropriation de la langue par l’auteur, venu des cités comme le footballeur.


Un mot rapide sur les autres parutions :

L’Amour et les forêts, d’Eric Reinhardt : rencontre entre le narrateur-écrivain et une de ses lectrices, qui lui raconte sa vie conjugale si misérable qu’elle en a contracté un cancer. Hmpf.

La loi sauvage, de Nathalie Kuperman : parce que la maîtresse de sa fille a émis en coup de vent un jugement très négatif sur l’enfant, Sophie subit un choc qui la ramène à sa propre enfance ébranlée par des insultes antisémites.

Une éducation catholique, de Catherine Cusset : tout est dans le titre.

Mon âge, de Fabienne Jacob : tout est dans le titre, on vous dit !

Ne pars pas avant moi, de Jean-Marie Rouart : récit autobiographique du vieil académicien, qui évoque notamment son amitié avec Jean d’Ormesson.

Le Cercle des tempêtes, de Judith Brouste : roman sur le poète Percy Shelley et sa femme Mary, auteure de Frankenstein.

La Route des clameurs, d’Ousmane Diarra (coll. Continents Noirs) : en dépit des brimades et des menaces, un artiste-peintre résiste aux islamistes qui mettent le Mali, son pays, en coupe réglée.

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L’Ambition, de Iegor Gran

Signé Bookfalo Kill

José a de l’ambition, il veut devenir le nouveau Mark Zuckerberg. Mais entre son mi-temps minable  dans un magasin d’informatique et les plans foireux dans lesquels il s’égare (revendeur de fèves de galettes des rois sur Internet, par exemple), il est loin du compte. Si loin que sa copine Cécile, employée d’une galerie d’art, finit par le quitter, lassée de ses grands discours qui n’aboutissent à rien.
Et les voici donc, chacun de leur côté, à chercher leur voie. Des milliers d’années auparavant, au néolithique, l’éminent chasseur-cueilleur Chmp est confronté aux mêmes réflexions avec sa tribu nomade, dont les femmes, lassées de se balader en vain, appellent à la sédentarisation et au développement de l’élevage…

Gran - L'AmbitionL’hilarant prologue, qui divise l’ambition en deux catégories – Lego ou Playmobil – donne le ton du nouveau roman de Iegor Gran, où l’on retrouve l’ironie pétillante et le sens de la caricature sociale qui font le sel de ses livres. C’est drolatique, léger, un peu foutraque mais pas trop – au début, on se demande ce que les chapitres néolithiques viennent faire là-dedans…
Bref, c’est du Gran, avec son revers de la médaille : L’Ambition se lit vite et promet de s’oublier tout aussi rapidement. J’en ai déjà fait l’expérience avec Thriller, paru en 2009, qui m’avait plu mais dont je ne me souviens absolument pas.

Après, on n’a pas toujours l’occasion de lire un Goncourt en puissance (et encore, vu la plupart des prix Goncourt…) Mais on n’a pas non plus si souvent celle de passer un bon moment avec un roman amusant, fin et intelligent, dans lequel l’auteur finit par se mettre en scène avec un sens de l’auto-dérision réjouissant. Alors, si vous cherchez ce genre de livre sympa et malin, ayez de l’Ambition !

L’Ambition, de Iegor Gran
Éditions P.O.L., 2013
ISBN 978-2-8180-1755-5
211 p., 16,50€


Trackers Livre I : Glyphmaster, de Patrick Carman

Signé Bookfalo Kill

Enfermé dans un lieu top secret, Adam Henderson est soumis à un interrogatoire serré. Et le fait qu’il ait seulement une quinzaine d’années ne change rien à la détermination de l’inspecteur Ganz. Il faut dire qu’Adam est un petit génie de l’informatique et des technologies modernes. Inventeur de dizaines de gadgets et d’objets high tech, il est spécialisé dans la transformation de caméras, est capable de transformer n’importe quelle poubelle électronique en appareil dernier cri et surpuissant ; et surtout, c’est un traqueur : il peut se promener à peu près n’importe où sur la Toile, débusquer les voyous du Web…
Avec ses amis Finn, Emily et Lewis, il forme le gang des Trackers. Chacun a ses qualités propres, et la petite bande se distingue par ses prouesses en matière d’espionnage et d’analyse des données. A tel point qu’ils finissent par être repérés, et traqués à leur tour par un mystérieux et dangereux duo…

Patrick Carman est un auteur prolifique. Il écrit plusieurs livres par an, et lance de nombreux cycles, parmi lesquels l’excellent Skeleton’s Creek : quatre tomes d’une série à l’atmosphère horrifique, entre Stephen King et le Projet Blair Witch, et dont le récit avançait par une alternance de texte et de vidéos.
On retrouve le même principe narratif ici. L’essentiel du roman est constitué par l’interrogatoire d’Adam, une suite de questions et de réponses très dynamique, qui oblige à tourner les pages très vite pour découvrir la suite. De temps à autre, Adam s’interrompt pour donner livre un mot de passe. Celui-ci, utilisé sur le site adéquat (www.trackers-lelivre.fr), permet de débloquer des vidéos où l’on retrouve les héros de l’histoire en action. Rien de très nouveau ici par rapport à Skeleton’s Creek, sinon que les vidéos sont peut-être plus dynamiques (certaines de Skeleton… étaient à mourir d’ennui). En tout cas, le principe reste très sympathique.
A noter, pour les rétifs à l’interaction ou ceux qui n’auraient pas Internet sous la main au moment de la lecture : les vidéos sont décrites en appendice, ce qui permet d’avancer dans la lecture sans rien en perdre. Une idée maligne, qui manquait d’ailleurs à Skeleton’s Creek.

Il faut maintenant parler de l’histoire. Et là, ça se gâte un peu. Contrairement à Skeleton’s Creek, où l’intrigue tenait parfaitement la route en dépit de son caractère fantastique, le premier tome de Trackers s’avère décevant. Patrick Carman multiplie les effets d’annonce pour nous faire croire que ses héros sont en danger, mais assez vite, on comprend que le suspense est artificiel. Et les vidéos n’arrangent rien, montrant des « cascades » anodines, des scènes d’action un peu faiblardes, qu’un texte bien tourné aurait sûrement rendu plus spectaculaires dans l’imagination du lecteur.
Tant et si bien que les révélations finales tombent un peu à plat, par manque d’intensité et d’implication du lecteur… Dommage.

En matière d’espionnage et d’intrigues à base de technologies modernes, la littérature ado a fait déjà bien mieux (la série Cherub de Robert Muchamore, Little Brother de Cory Doctorow, la série de la Grande École du Mal et de la Ruse de Mark Walden…) Ce Glyphmaster reste une lecture sympa, notamment pour des lecteurs découvrant le procédé. Mais Patrick Carman devra faire mieux dans le prochain tome pour faire décoller Trackers et la transformer en une bonne série addictive.

A partir de 12 ans.

Trackers Livre I : Glyphmaster, de Patrick Carman
Éditions Bayard Jeunesse, 2012
ISBN 978-2-7470-3617-7
303 p., 14,90€


Little Brother, de Cory Doctorow

Signé Bookfalo Kill

A 17 ans, Marcus Yallow est un Américain ordinaire ; fan de jeux vidéo en réseau et excellent bidouilleur en informatique, il prend un malin plaisir à contourner les interdits et les excès qu’autorisent les technologies modernes, sans toutefois dépasser des limites morales implicites. Ses passe-temps inoffensifs prennent une autre tournure lorsqu’un terrible attentat frappe San Francisco. Arrêté à proximité des lieux du drame avec trois de ses amis, Marcus est rudement interrogé par le DHS, un service anti-terroriste prêt à tout pour arriver à ses fins – y compris emprisonner et torturer des innocents (en les faisant passer pour morts auprès de leurs proches) dans une prison cachée sur une île au large de San Francisco…
Finalement relâché, Marcus décide alors de mettre ses dons de hacker au service d’une résistance contre le terrorisme quotidien imposé par le DHS dans sa prétendue lutte contre le terrorisme politique. Une résistance qui va prendre de plus en plus d’ampleur et dont l’adolescent va rapidement devenir le leader emblématique…

Auteur de S.F. pour grands, Cory Doctorow rejoint le club hautement estimable des auteurs qui prennent les adolescents pour tout sauf des imbéciles incultes. Bon sang, que cela fait plaisir de lire ce genre de roman, quand on sait qu’il est destiné à des lecteurs de quatorze ans (minimum tout de même) !
Sous les dehors parfaitement maîtrisés et plausibles d’un thriller addictif, Doctorow donne aux ados une formidable leçon de civisme et de morale, sans jamais sombrer dans la démagogie ou le manichéisme, et en ne manquant jamais au contraire d’élever le débat vers des sommets de philosophie politique tout simplement remarquables.
Marcus fait ainsi des choix, adopte des positions qui ne sont pas toujours les meilleures, et qui l’amènent à réfléchir sur son influence, sur la portée de sa voix. Héros, certes, mais jusqu’où ? Et selon quelle responsabilité ? L’Amérique va-t-en-guerre de George W. Bush, primitive et autoritariste, en prend méchamment pour son grade au passage…

Lui-même ardent défenseur des libertés individuelles des internautes et spécialiste de la question, Doctorow utilise ses connaissances poussées sur le sujet pour conduire l’intrigue informatique du roman. Il nous ouvre ainsi les portes des réseaux parallèles, de l’Internet caché, à mille lieux des pratiques encadrées et simplifiées de l’ordinateur made in Microsoft (qui a du bon quand on est un béotien, ce qui est le cas de la plupart d’entre nous, avouons-le sans honte !) C’est brillant, passionnant, même si de temps en temps un peu ardu à suivre – il faut dire que le sujet est complexe -, et toujours utile à l’histoire.

Ajoutons à cela des personnages solides autour de (et contre) Marcus, une intrigue crédible, une histoire d’amour joliment racontée et tout sauf cucu… De quoi obtenir l’hommage réussi au 1984 de George Orwell (cf. le titre du livre, sans équivoque) dont rêvait Doctorow en attaquant l’écriture de son premier roman pour adolescents. Pari tenu, mon cher Cory !

Little Brother, de Cory Doctorow
Editions Pocket Jeunesse, 2012
ISBN 978-2-266-18729-9
443 p., 18,80€