Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Albin Michel 2015

Ils sont dix cette année à se présenter sous les couleurs des éditions Albin Michel : sept romans français et trois étrangers. A première vue, pas forcément de quoi bouleverser la rentrée littéraire (comme chez l’ensemble des éditeurs), mais quelques rendez-vous intéressants sont à espérer néanmoins, entre arrivées de transfuges prestigieux, incontournables (coucou Amélie !), projets inattendus et gros morceaux, avec une nette prédominance de sujets de société.

Nothomb - Le Crime du comte NevilleAMÉLIE WILDE : Le Crime du comte Neville, d’Amélie Nothomb (lu)
Vieil aristocrate belge sur le point de vendre son château familial, le comte Neville apprend qu’il va tuer l’un de ses invités au cours de la fête qu’il s’apprête à y donner. Sa fille adolescente, prénommée Sérieuse, lui propose une solution aussi audacieuse que terrible… Inspirée par le Crime de Lord Arthur Savile d’Oscar Wilde, Amélie Nothomb signe une fantaisie pétillante, bien dans son style quoique assez sage au final.

Rutés & Hernandez Luna - MonarquesQUATRE-MAINS TRANS-MARITIME : Monarques, de Sébastien Rutés & Juan Hernandez Luna
En 1935, Augusto, un affichiste mexicain, entame une correspondance involontaire avec Jules Daumier, jeune Français coursier à L’Humanité. Le second entreprend alors de rechercher Loreleï, jeune femme dont le premier est éperdument amoureux, et qui semble avoir disparu. Quelques dizaines d’années plus tard, les petits-fils d’Augusto et Jules poursuivent l’échange… Après la mort précoce en 2010 de Juan Hernandez Luna, Sébastien Rutés a poursuivi et achevé seul ce projet original de roman épistolaire à quatre mains.

Viguier - Ressources inhumainesVIOLENCE DES ÉCHANGES EN MILIEU TEMPÉRÉ : Ressources inhumaines, de Frédéric Viguier
Ce premier roman d’un auteur de théâtre suit le parcours d’une jeune femme quelconque au sein d’un hypermarché, qui gravit les échelons de simple stagiaire à chef de secteur, donnant ainsi un sens à sa vie. Jusqu’au jour où son statut est menacé par l’arrivée d’une nouvelle stagiaire…

Mordillat - La Brigade du rireVIVE LA SOCIALE : La Brigade du rire, de Gérard Mordillat
Une petite bande de chômeurs kidnappe un journaliste de Valeurs françaises pour le forcer à travailler selon ses propres idées extrémistes (semaine de 48h, smic en berne, travail le dimanche…) Transfuge de Calmann-Lévy, Mordillat propose une comédie sociale féroce et engagée, bien dans son style.

PETIT POUCET CHINOIS : Discours d’un arbre sur la fragilité des hommes, d’Olivier Bleys
En Chine, un homme économise assez d’argent pour racheter la maison familiale, dans le jardin de laquelle sont enterrés ses parents. Mais une compagnie minière essaie de les expulser pour exploiter la richesse du sous-sol.

LIGHT MY FIRE : L’Envers du feu, d’Anne Dufourmontelle
Premier roman d’une psychanalyste réputée, qui met en scène… une psychanalyste (on ne se refait pas). Cette dernière écoute le récit d’un Américain d’origine russe, qui tente de retrouver une femme disparue, tout en luttant contre un rêve obsédant de feu qui parasite ses souvenirs.

NICOLE GARCIA : Méfiez-vous des femmes exceptionnelles, de Claire Delannoy
En découvrant à la mort de son mari que ce dernier avait une fille cachée, une femme s’entoure de ses amies proches pour questionner leurs amitiés et leurs amours. Vous le voyez venir, le film choral avec toutes les actrices françaises qu’on voit toujours à l’affiche dans ce genre d’histoire ?

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Mari - Les folles espérancesDICKENS ITALIEN : Les folles espérances, d’Alessandro Mari
(traduit de l’italien par Anna Colao)
Pour son premier roman, Mari balance un pavé de 1000 pages qui suit quatre personnages, parmi lesquels Garibaldi, dans une quête de liberté et d’amour dans l’Italie du XIXème siècle. On l’attend comme l’une des révélations étrangères de cette rentrée.

Mengestu - Tous nos nomsTEARS FOR FEARS : Tous nos noms, de Dinaw Mengestu
(traduit de l’américain par Michèle Albaret-Maatsch)
Un jeune Africain fuit l’Ouganda en proie à la guerre civile, y abandonnant son meilleur ami, pour rallier l’Amérique des années 70, où il trouve l’amour. Entre Afrique et Amérique, un roman du déchirement et de la quête d’identité dans des pays qui se cherchent.

INISHOWEN : La Neige noire, de Paul Lynch
(traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso)
Après avoir vécu aux États-Unis, un Irlandais revient s’installer en 1945 dans une ferme de son pays avec femme et enfant. La mort accidentelle d’un ouvrier dans l’incendie de son étable le confronte à l’hostilité des autochtones, qui se confond avec la rudesse de la région.

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Un repas en hiver, d’Hubert Mingarelli

Signé Bookfalo Kill

Quelque part en Pologne, en plein hiver. Pour échapper à une tâche qui les rebute tout particulièrement, trois soldats se portent volontaires pour partir « chasser » – les guillemets s’imposent, le gibier n’est pas animal mais humain. Juif, pour être précis.
Après avoir fait un prisonnier, ils aboutissent dans une maison abandonnée. Là, en compagnie d’un un Polonais de passage qu’ils ne comprennent pas, faute de parler la même langue, ils entreprennent de préparer un bon repas chaud. Pas évident quand il fait si froid dehors – et quand l’incompréhension et la haine ne sont jamais loin…

J’ai conscience qu’en présentant le nouveau roman d’Hubert Mingarelli de cette manière, je risque un peu de le tirer vers l’anecdotique. Mais, en soi, ce n’est pas si éloigné que cela de la réalité. La petite musique si singulière de Mingarelli se compose justement de choses minuscules, de détails infimes, d’un soin presque obsessionnel à décrire les gestes les plus anodins en apparence.
C’est dans ce registre que le romancier, prix Médicis en 2003 pour Quatre soldats, impose sa singularité. Pas de romanesque exacerbé chez lui, plutôt une sorte de pointillisme littéraire qui dessine par petites touches un paysage enneigé, un étang gelé d’où émergent des roseaux tous inclinés dans le même sens, une maison abandonnée. Et les âmes simples mais tourmentées de ses personnages.

Mingarelli ne développe pas, ne psychologise jamais. Du passé des personnages, on ne sait rien ou presque. Ce qui intéresse le romancier, c’est leur quotidien, leur présence, leur manière d’exister et de se concentrer sur des tâches précises. Le repas qui donne son titre au roman constitue le point d’orgue d’une longue lutte contre des élements hostiles. Lorsqu’il est enfin prêt, on en déguste chaque bouchée, on en respire chaque odeur avec la même délectation que les personnages.

L’ensemble du procédé pourrait être naïf ou ennuyeux. Il ne l’est pas. D’abord parce que le roman est court, réduit lui aussi à l’essentiel. Ensuite parce qu’il laisse place à l’imaginaire du lecteur ; ainsi qu’à une Histoire en creux, la grande, suggérée par quelques détails. Mais je préfère ne rien vous en dire, et vous laisser les découvrir durant votre lecture.

Parce que, finalement, moins on en dit d’un livre d’Hubert Mingarelli, et plus on l’apprécie.

Un repas en hiver, d’Hubert Mingarelli
Éditions Stock, 2012
ISBN 978-2-234-07172-8
137 p., 17€


Géographie de la bêtise, de Max Monnehay

Signé Bookfalo Kill

Un jour, Pierrot, un idiot, décide de créer une communauté pour y rassembler toutes les cervelles boiteuses comme lui. Les abrutis, les vrais, les sincères. Les imbéciles de compétition. Les authentiques mous du bulbe. Bref, au lieu que chacun souffre à être l’idiot de son village, il propose que tous vivent entre eux et en harmonie dans le village des idiots.
Et le pire, c’est que ça marche. Au point que ça crée des envieux. Des intelligents, des sûrs d’eux, qui tentent de se faire passer pour les débiles qu’ils ne sont pas pour réussir à investir les lieux. Nos idiots, qui n’en sont pas la moitié d’un quand il faut distinguer les vrais stupides des simulateurs, arrivent à les repousser en les soumettant à leur arrivée à un test infaillible.
Jusqu’au jour où Bastien, l’un des villageois, falsifie le test. Il vient de rencontrer Elisa, il est tombé amoureux, et il ne veut plus qu’une chose : faire l’idiot avec elle au village des idiots. Une idée idiote, forcément.

Même si je me suis bien amusé à écrire le résumé ci-dessus, je préfère vous prévenir : cette Géographie de la bêtise entre tout droit dans la catégorie « roman-avec-une-bonne-idée-de-départ-et-puis-pas-grand-chose-après ». Oui, c’était séduisant, cette idée de village des idiots. Ça aurait pu constituer un bon roman, à la fois drôle et satirique, avec ce qu’il faut de critique sociale pour donner un air intelligent à l’ensemble. J’imagine que c’était d’ailleurs l’objectif de Max Monnehay. Et qu’il y aura des critiques pas trop exigeants (pléonasme ?) pour y trouver tout ça. On peut se contenter de ce qu’on a.
Ou pas.

Comme souvent avec une bonne idée de départ, ça commence plutôt pas mal. La romancière nous présente son héros narrateur, Bastien, dans son quotidien d’idiot humilié par sa mère castratrice et ignoré par son père transparent ; puis le projet de Pierrot. C’est parfois drôle, cruel, plutôt pas mal écrit. O.K.

Il y a pourtant déjà des trucs un peu agaçants. Par exemple, Monnehay s’amuse avec le titre de ses chapitres. Un coup c’est « Anti-leçon », un coup « Leçon de géographie », avec un numéro et un sous-titre pseudo-savant (c’est fait exprès). On ne saisit pas toujours bien le rapport entre le titre et le contenu.
Puis il y a les chapitres « La médecine pour les nuls », quand le narrateur raconte sa vie de grand brûlé à l’hôpital. Car, oui, c’est annoncé dès les premières pages, toute cette histoire a mal fini pour Bastien. Un jour, il s’est transformé en feu de joie. Il n’en est pas mort, mais pas loin. Pourquoi, comment, on le saura à la fin.

Le problème, c’est que le chemin pour y arriver, à cette fameuse fin, est plutôt longuet. Une fois le village établi et l’histoire d’amour lancée, ça patine. Le cap de la bonne idée de départ est franchi, il faut maintenant naviguer ; sans vent dans les voiles, c’est compliqué. (J’assume la métaphore moisie.)
Monnehay n’a plus grand-chose à raconter ensuite, elle brode, divague, essaie à la fois d’être drôle et tragique – sans y arriver, à bout de souffle stylistique. Avant de pondre cette chute venue de nulle part et qui ressemble à un aveu d’impuissance.

Un roman dont la bonne idée de départ n’est pas transformée, ça peut énerver. Je vous conseille donc amicalement d’éviter celui-là.

Géographie de la bêtise, de Max Monnehay
Éditions du Seuil, 2012
ISBN 978-2-02-107383-6
225 p., 17€