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L’Ami, de Tiffany Tavernier

Éditions Sabine Wespieser, 2021

ISBN 9782848053851

264 p.

21 €


Un samedi matin comme un autre, Thierry entend des bruits de moteur inhabituels tandis qu’il s’apprête à partir à la rivière. La scène qu’il découvre en sortant de chez lui est proprement impensable : des individus casqués, arme au poing, des voitures de police, une ambulance. Tout va très vite, et c’est en état de choc qu’il apprend l’arrestation de ses voisins, les seuls à la ronde. Quand il saisit la monstruosité des faits qui leur sont reprochés, il réalise, abasourdi, à quel point il s’est trompé sur Guy, dont il avait fini par se sentir si proche.
Entre déni, culpabilité, colère et chagrin, commence alors une effarante plongée dans les ténèbres pour cet être taciturne, dont la vie se déroulait jusqu’ici de sa maison à l’usine. Son environnement brutalement dévasté, il prend la mesure de sa solitude…


Ça aurait pu être un polar. Le début, d’ailleurs, laisse de la place à l’illusion. Une intervention de police musclée, de la tension, du suspense, de la peur, une arrestation spectaculaire… Tiffany Tavernier, soucieuse d’installer un cadre crédible à son propos, assume sans faiblesse de jouer avec les codes du genre. Les premiers chapitres sont nerveux et plongent directement dans le vif du sujet.
Une manière de bousculer le lecteur autant que le narrateur, si violemment ébranlé dans son quotidien paisible (il vit avec sa femme dans une maison isolée, avec son seul couple d’amis comme voisins), presque retiré, que toute son existence va s’en trouver fracassée, et toutes ses certitudes remises en cause.

Car c’est là le véritable sujet de L’Ami : le délitement progressif et douloureux d’un homme. Le fait divers, sordide et remarquablement utilisé par la romancière, sert de révélateur. Si la vie du protagoniste était un évier, la révélation des crimes commis par ses voisins serait l’ouverture de la bonde, entraînant dans un irrésistible mouvement en spirale toutes les eaux sales qui encrassent l’existence du personnage.

De manière brillante, Tiffany Tavernier met son récit en mouvement, passant d’un immobilisme mortifère à une fuite en avant impossible à contenir. Elle convoque tout ce qui est nécessaire à la compréhension d’un être humain : souvenirs d’enfance, doutes, convictions, aveuglement, sentiments, espoir, renoncement…
Par sa narration à la première personne, elle s’installe dans la tête de son protagoniste et en fait pivoter tous les miroirs, en quête des bons angles pour comprendre le parcours d’un homme beaucoup plus complexe et intéressant qu’il n’en a l’air de prime abord. Ce personnage de Thierry est profondément touchant, y compris (surtout) dans ses erreurs, ses faiblesses et ses tâtonnements vers la lumière.

Contrairement à ce que le résumé pourrait laisser penser, L’Ami n’est pas un roman mortifère. C’est une quête personnelle, animée par la volonté de se remettre en place, de retrouver son axe, de donner une nouvelle chance à sa vie – et à la vie avec les autres.
Avec un sens aigu de la psychologie, et un art remarquable pour épaissir personnages et situations, Tiffany Tavernier réussit un roman captivant. Un livre superbement écrit, parfaitement maîtrisé, à la fois nerveux et introspectif, entre récit à suspense et portrait intérieur de haute volée.


Un homme effacé, d’Alexandre Postel

Signé Bookfalo Kill

Modeste professeur de philosophie, Damien North mène une vie terne, presque retiré du monde depuis la mort de sa femme. Cette existence tristement paisible vole en éclat le jour où la police débarque chez lui pour l’arrêter. Motif : détention de fichiers pédopornographiques. North se défend, mais les preuves sont là, à peine cachées dans son ordinateur.
Démuni, sans autre soutien que celui, équivoque et pesant, de son frère – l’homme de la famille qui a réussi, lui -, il se laisse emporter, puis broyer par la machine judiciaire…

Postel - Un homme effacéPour son premier roman, Alexandre Postel s’empare d’un sujet dans l’air du temps, à savoir la dictature de l’image, ici associée au crime pédopornographique qui est devenu, avec l’ultra-démocratisation d’Internet, l’un des plus répandus et accessibles dans le monde. Il décrypte la toute-puissance du médium visuel, la tyrannie de son caractère brut qui serait dépourvu de mensonge. On sait hélas depuis longtemps que ce n’est pas le cas, mais le néo-romancier démontre avec un certain brio que, pour la plupart des gens, l’évidence de l’image fait force de loi.

Ce thème s’associe naturellement avec celui de l’emballement judiciaire et médiatique qui accompagne toujours ce genre d’affaires, où la légitime indignation n’est jamais loin de dériver vers une hypocrisie bien-pensante presque suspecte. Ici Postel touche juste également, évoquant les commentaires sans nuances qui fleurissent sur les sites Internet d’information, la réaction en volte-face des voisins ou des proches qui, tous, ont soudain un témoignage négatif à raconter au sujet d’un individu qu’ils remarquaient à peine auparavant.

Loin de toute facilité, Alexandre Postel place le lecteur dans une position de voyeur qui ne tarde pas à devenir inconfortable. On vit au plus près le drame d’un homme si insaisissable qu’il en devient perturbant, tout comme l’est sa relation distanciée au monde et aux autres. Le romancier cultive ainsi une forme d’ambiguïté troublante, nous laissant à la fois témoin et juge de ses actes potentiels.
Son écriture analytique pèche néanmoins parfois par excès de froideur, se montrant trop sage, d’un classicisme littéraire prudent qui rend notamment le début de l’histoire un peu longuet et laborieux. Une fois passée l’enquête et le procès, la seconde partie du livre s’avère toutefois plus animée, à mesure que son héros prend enfin la mesure de ses mésaventures, et que Postel s’intéresse avec subtilité aux dégâts irréversibles de la rumeur et du doute.

Indiscutable sur le fond, intelligent, Un homme effacé vient sûrement pour cela d’être couronné par le Goncourt du premier roman. Pour ma part, j’attends avec curiosité le deuxième roman d’Alexandre Postel, pour voir si ce dernier est capable d’enflammer son style et d’affirmer une véritable plume d’écrivain. Mais son coup d’essai vaut le détour.

Un homme effacé, d’Alexandre Postel
Éditions Gallimard, 2013
ISBN 978-2-07-013850-0
242 p., 17,90€


L’Etrange destin de Katherine Carr, de Thomas H. Cook

Signé Bookfalo Kill

George Gates vit à la surface du chagrin depuis l’enlèvement et l’assassinat de son fils Teddy, sept ans plus tôt, crime atroce dont on n’a jamais retrouvé l’auteur. Veuf – sa femme Celeste était morte en couches -, il écrit des portraits sur des personnalités du cru pour le journal local de Winthrop.
Deux rencontres vont subtilement réorienter le cours de sa vie : Alice, une fillette de douze ans atteinte de progéria dont la mort précoce approche à grands pas ; Arlo McBride, un flic à la retraite qui lui parle de Katherine Carr, une poétesse de Winthrop qui s’est évaporée vingt ans plus tôt, en laissant derrière elle un étrange manuscrit où elle met en scène sa propre vie d’une manière ambiguë. Tout en lisant chaque soir ce texte avec Alice, George se met à enquêter sur le mystère de la disparition de Katherine Carr…

Cook - L'Etrange destin de Katherine CarrJ’ai pour Thomas H. Cook une affection particulière. Voilà un écrivain pour qui le genre policier n’est pas un pis aller, et auquel il apporte toute l’élégance de sa plume et la finesse psychologique d’un esprit affûté. Loin du cliché de l’auteur américain efficace, hyper cadré et limite bourrin (il n’y a heureusement pas que ça outre-Atlantique), Cook signe des romans noirs raffinés, extrêmement bien écrits, plutôt lents, atmosphériques, traversés de thématiques obsessionnelles : le doute, la culpabilité, le soupçon…

On retrouve tout cela dans L’Etrange destin de Katherine Carr, assorti d’une réflexion sur l’écriture : où commence et où s’arrête la fiction, à quoi sert d’écrire (et de lire)… Le motif est omniprésent dans le livre, qui fonctionne comme une poupée russe. Tout commence en effet sur un bateau, qui avance lentement sur un fleuve au milieu d’une jungle (clin d’œil à Au cœur des ténèbres, de Conrad ?) ; le narrateur se met à raconter une histoire à un compagnon de traversée. C’est cette histoire qui constitue le récit central du roman, dans lequel viennent s’enchâsser les chapitres successifs du texte écrit par Katherine Carr, qui raconte sa propre histoire sans que l’on sache jamais clairement ce qui est vrai ou non…

Extrêmement lent, triste et mélancolique, L’Étrange destin… est un livre qui ne s’offre pas facilement, d’abord parce qu’il manie des sujets (les meurtres d’enfants, les grands tueurs en série) par nature étouffants – même si le romancier ne cède jamais à la facilité du sordide, ce n’est pas son genre. Ensuite et surtout, parce que Cook, loin d’asséner des vérités toutes faites, joue plutôt sur le non-dit, le « Non-Visible » (notion essentielle souvent évoquée dans le roman), et laisse à son lecteur une bonne marge d’interprétation et d’imagination.
De plus, l’éclatement du texte de Katherine Carr à l’intérieur du récit le rend parfois complexe à appréhender, surtout qu’il est écrit d’une manière mystérieuse, bourré d’allusions et de références qui ne sont pas toujours décryptées de suite. Difficile à affirmer sans comparaison, mais la traduction m’a d’ailleurs paru parfois un peu lourde, présentant des tournures maladroites qui semblent résulter d’une transcription un peu trop littérale pour sonner français. D’un autre côté, la langue de Cook est d’une exigence et d’une sophistication qui ne doivent pas simplifier le travail.

Néanmoins, il se dégage de L’Étrange destin… une atmosphère bien particulière, avec des images si marquantes qu’elles me reviendront sûrement en mémoire dès que je penserai à ce roman – l’une des grandes forces de Thomas H. Cook. Pour résumer, ce n’est pas le meilleur livre pour découvrir cet auteur, mais si vous connaissez et appréciez déjà son œuvre, vous pouvez y aller sans crainte.

L’Étrange destin de Katherine Carr, de Thomas H. Cook
Traduit de l’anglais (USA) par Philipe Loubat-Delranc
Éditions Seuil Policiers, 2013
ISBN 978-2-02-103017-4
296 p., 19,80€

Ils ont déjà lu et apprécié ce roman : Action Suspense, Le Vent Sombre