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Rien où poser sa tête, de Françoise Frenkel

Signé Bookfalo Kill

Hasard du calendrier, en fin d’année dernière, alors que Viviane Hamy proposait une nouvelle édition de 33 jours de Léon Werth, Thomas Simonnet, le très inspiré directeur de la collection « L’Arbalète » des éditions Gallimard, publiait un autre témoignage majeur sur les années 40 en France : Rien où poser sa tête, de Françoise Frenkel.

Comme 33 jours, Rien où poser sa tête est en soi une aventure éditoriale incroyable. Écrit en 1943, publié à Genève en 1945, ce livre fut ensuite totalement oublié. Jusqu’à ce qu’un écrivain attentif n’en retrouve un exemplaire dans un fourbi d’Emmaüs à Nice, où Françoise Frenkel mourut en 1975. Le dit écrivain transmit à un ami la pépite, qui finit sur le bureau de Thomas Simonnet, puis entre les mains d’un certain Patrick Modiano qui en signe la préface.

Frenkel - Rien où poser sa têtePourquoi ce nouvel engouement pour un texte qui avait disparu de la circulation ? Parce qu’il présente un témoignage sur le vif des années d’occupation en France, avec un souci du détail et une précision vraiment rares. L’histoire de Françoise Frenkel, jeune juive polonaise, commence pour ainsi dire en 1921, lorsqu’elle ouvre une librairie à Berlin, avec le désir naïf de défendre la littérature française dans un pays humilié par les conditions drastiques du Traité de Versailles. Surmontant l’hostilité initiale des Allemands, elle parvient à imposer ses choix, jusqu’à ce que l’avènement d’Hitler ne la confronte à d’autres formes de haine plus radicales.
Elle résiste jusqu’à la fin des années 30, avant d’admettre qu’elle est en danger, de renoncer à défendre sa librairie agonisante et de se réfugier en France. Elle vit à Paris lorsque les Allemands écrasent leur vieil ennemi héréditaire le temps d’une guerre éclair impitoyable, et décide, comme beaucoup de Français, de partir vers le sud. Commence alors une longue errance, qui voit Françoise Frenkel se poser à Avignon, repartir à Vichy où vient de s’établir le nouveau gouvernement français, puis descendre jusqu’à Nice, avant de concevoir en dernier recours, menacée par son statut de juive, une fuite vers la Suisse…

J’ai résumé ici, volontairement, les nombreuses péripéties que narre Françoise Frenkel dans Rien où poser sa tête (superbe titre au passage, qui dit si bien la grande précarité de l’individu en fuite permanente). En soi, ces aventures sont déjà passionnantes et méritent d’être lues en intégralité, d’autant qu’elles sont racontées avec une élégance littéraire confondante, surtout pour un texte rédigé rapidement, qui s’acharne néanmoins à retranscrire avec la plus grande des précisions le moindre détail, le moindre décor, chaque vêtement, chaque visage croisé. Car c’est bien ceci qui rend Rien où poser sa tête si précieux : pour ma part, j’ai rarement lu un livre capable de plonger son lecteur avec autant de réalisme dans cette époque pourtant si souvent représentée, que ce soit dans des romans, des essais, des films ou des séries.

Ce qui est encore plus extraordinaire, c’est le ton de Françoise Frenkel dans cet ouvrage. Je l’ai mentionné, c’est un livre formidablement bien écrit. L’auteure ne se contente pas de raconter son parcours, elle le fait avec beaucoup de verve, qui trahit un caractère bien trempé, celui d’une femme forte, audacieuse même par moment en dépit de la peur légitime qui la pousse à fuir bien souvent. Une femme portée sur l’espoir, soulignant les nombreux efforts de gens prenant des risques énormes pour la protéger, la cacher, l’aider à avancer – mais ne cachant rien non plus des bassesses et des mesquineries d’autres personnes, prêtes à exploiter sa situation de faiblesse, voire à la dénoncer pour garantir leur maigre tranquillité.

Il serait sûrement risqué de tout prendre pour argent comptant dans Rien où poser sa tête, qu’il convient de considérer plus comme un témoignage littéraire que comme un document historique. Mais c’est véritablement un texte d’une force, d’une intelligence et d’une sensibilité remarquables, autant qu’un regard passionnant sur une époque complexe. Un livre, n’ayons pas peur des mots, indispensable.

Rien où poser sa tête, de Françoise Frenkel
Éditions Gallimard, coll. l’Arbalète, 2015
ISBN 978-2-07-010839-8
290 p., 16,90€

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33 jours de Léon Werth

Werth - 33 joursÀ supposer que la 3ème guerre mondiale éclate là, tout de suite, maintenant et que les méchants envahissent notre pays en quelques jours, vous serez pris complètement au dépourvu et vous hésiterez. Entre rester chez vous, coûte que coûte, ou fuir avec votre famille et vos biens les plus précieux.
Léon Werth a choisi la fuite. Il a pris sa voiture, entassé ses affaires, notamment le matelas, son chat Poum et sa femme. Objectif : quitter Paris et rallier au plus vite leur maison secondaire, en Saône-et-Loire. En temps normal, en 1940, Paris-Saint Amour se fait en une journée. Léon Werth et sa femme mettront 33 jours à atteindre leur maison.

33 jours de stress, de peur, d’attente, d’espoir, de dégoût, d’amitié. Dans ce carnet d’exode, Werth raconte son ressenti durant cette période trouble. Il décrit les personnes qu’il a croisées, les hommes de confiance qui ne courbent pas l’échine devant l’occupant, comme les vieilles personnes aigries qui ne voient en la guerre que l’aboutissement de ce que la France méritait. « Une bonne correction »… Tant bien que mal, Werth et sa femme vont côtoyer ces personnes, demander l’hospitalité chez les uns et les autres, en attendant que « l’orage » passe. Une errance de 33 jours, jalonnée de coups de feu, de nuits dans la paille, de course à travers bois et de faim.

Je ne connaissais pas l’œuvre de Léon Werth. Pour tout vous dire, je ne savais pas qu’il était écrivain. Pour moi, « Léon Werth » reste le nom sur la première page du Petit Prince, de Saint-Exupéry. Léon Werth était son meilleur ami et le Petit Prince lui est dédié. Saint-Ex disait souvent de lui qu’il était une source d’inspiration. A voir le style littéraire de Werth, je comprends pourquoi. 33 jours, écrit en 1940, colle parfaitement au style littéraire de l’époque, qui pour nous, aujourd’hui, pourrait paraître empesé. Mais détrompez-vous, 33 jours se lit d’une traite et on s’attache aux personnages comme s’ils étaient faits de papier. Sauf que Léon Werth et sa femme ont vraiment existé, ce qui rend ce témoignage d’autant plus précieux.

33 jours de Léon Werth
Éditions Viviane Hamy
9782878586145
149p., 15€

Un article de Clarice Darling.