Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Danse noire, de Nancy Huston

Signé Bookfalo Kill

Le scénariste Milo Noirlac est mourant, cloué sur son lit d’hôpital. A son chevet, son ami et amant, le réalisateur Paul Schwartz, se prend alors à imaginer un dernier projet commun : écrire une vaste fresque qui retracerait la vie de Milo, mais également celle de ses ancêtres sur les deux générations précédentes, en suivant en particulier la vie misérable de sa mère Awinita, une prostituée indienne, et celle de Neil Kerrigan, fabuleux grand-père quasi chassé de son Irlande natale où il avait rêvé trop fort d’indépendance – un crime contre les Anglais tout-puissants au début du XXème siècle.
L’espace d’une nuit fiévreuse, au rythme de la capoeira que Milo dansait si bien, le rêve d’un grand film se dessine peu à peu…

Il y a certains livres que l’on commence à lire par plaisir et que l’on termine par devoir. Je ne prétendrai pas être un spécialiste de l’œuvre foisonnante de Nancy Huston, mais les trois romans que j’avais lus d’elle auparavant m’avaient plu, voire totalement emballé (Lignes de faille et Instruments des ténèbres). C’est donc avec peine que j’ai dû lutter pour achever la lecture de Danse noire, en ayant à chaque page vaincue la même pensée : « ce livre n’est pas mauvais, c’est juste qu’il me résiste et que je le trouve ennuyeux. »

Huston - Danse noireIl y a plusieurs raisons à cela, la première est formelle et bizarrement paradoxale : la plupart des dialogues des chapitres consacrés à Awinita, ainsi que certains de Neil et Milo, sont écrits en anglais. Le procédé fait totalement sens, dans la mesure où le roman aborde la question de l’identité, à la fois personnelle, historique et nationale, une problématique fondamentale au Québec et au Canada ; le choix de la langue est dans cette perspective un enjeu très important, ainsi que le fait de devoir lutter pour s’approprier une existence linguistique que l’on n’a pas forcément envie d’adopter.
Puis Danse Noire est en partie sous l’influence de James Joyce, dont le monstre littéraire Finnegans Wake mélange lui aussi les langues (mais à un niveau beaucoup plus complexe).
Néanmoins, ce jonglage permanent entre français et anglais est difficile à soutenir, en tout cas mon cerveau n’a jamais pu s’y habituer – et ce ne sont pas les traductions en québécois rustique (!), livrées par Nancy Huston elle-même en note de bas de page, qui peuvent vraiment aider… Du coup, la lecture est souvent laborieuse, hachée, alors même que l’on sent toute l’importance de ce qui se joue à travers ce choix narratif osé.

Puis la construction du livre manque d’évidence, de transparence, alors même que la narration est linéaire pour chacun des trois personnages. Le mélange des trois histoires a cette fois quelque chose d’artificiel, brouille l’ensemble du récit et ne lui apporte pas grand-chose. Surtout que Danse Noire est censé suivre l’écriture sur le vif du scénario, comme l’indiquent les fréquents « ON COUPE » à la fin des scènes, où certaines parenthèses où Paul Schwartz envisage la réalisation ou discute la pertinence de telle ou telle séquence) : le déroulé du film s’avère énigmatique, et j’aurais franchement peur de m’endormir au cinéma si je devais aller voir le résultat final sur grand écran.

Sans parler du fait que certaines histoires sont plus intéressantes que d’autres : celle d’Awinita tourne ainsi très vite en rond, répétant les scènes où la prostituée couche avec ses clients et celle où elle se dispute avec son amant Declan, futur père de Milo, sans que cela nourrisse l’intrigue. Comme ce sont les passages où il y a le plus de jonglage entre l’anglais et le français, cela n’aide pas… Et une fois de plus, j’ai eu l’impression de passer à côté de quelque chose, puisque avec ce personnage, Huston évoque la situation particulière des « Natives », les Indiens du continent nord-américain, privés de tout droit et de tout respect aussi bien aux Etats-Unis qu’au Canada. Encore un sujet essentiel, pourtant pas assez explicité.

Enfin, si l’enfance et la jeunesse de Milo font partie des plus beaux passages du livre, le personnage perd de sa force en grandissant, réduit à une caricature droguée et baisant à tout-va qui méritait mieux que cela – d’autant que l’auteur esquisse quelque chose avec sa découverte du Brésil et de la capoeira, dont les mouvements sont censés rythmer l’ensemble du récit, mais finit par bâcler cet aspect, dans une conclusion expéditive, assortie d’une surprise, certes, mais qui manque de crédibilité et de force.

Bref, si les sujets sont présents dans le roman, palpables mais pas totalement saisissables, si certaines idées ou certains passages parviennent à emporter le lecteur, Danse Noire a quelque chose d’inachevé qui m’a laissé sur ma faim et plus ennuyé qu’autre chose. Une demie-déception.

Danse Noire, de Nancy Huston
Éditions Actes Sud, 2013
ISBN 978-2-330-02265-5
348 p., 21€

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A première vue : la rentrée littéraire Actes Sud 2013

On continue la tournée des grosses sorties d’août avec la rentrée littéraire d’Actes Sud. L’éditeur arlésien nous propose une sélection ramassée (huit titres) mais intrigante…

Huston - Danse noireLA STAR : Danse noire, de Nancy Huston
La grande dame canadienne des lettres françaises revient avec un roman tournant autour d’un homme, Milo, veillé sur son lit de mort par son ami, le réalisateur Paul Schwartz. Celui-ci envisage alors de tirer un film de la vie palpitante de Milo, l’occasion d’une vaste traversée du XXème siècle… Nous n’avons jamais été déçus par Nancy Huston, alors pourquoi l’être avec ce nouveau roman ?

LES PLUS ATTENDUS :
Goby - KinderzimmerKinderzimmer, de Valentine Goby : transfuge d’Albin Michel, la jeune auteure s’intéresse à un cas historique aberrant : l’existence d’une maternité, lieu de vie par excellence, en plein coeur du camp de concentration de Ravensbrück. Un sujet difficile, pour un rendez-vous exigeant avec les lecteurs. On en attend le meilleur.

L’Esprit de l’ivresse, de Loïc Merle : un premier roman relatant le renversement du pouvoir en France par une révolution venue des banlieues. Choc attendu.

Frappat - Lady HuntFANTASTIQUE : Lady Hunt, d’Hélène Frappat
Agent immobilier à Paris, une jeune femme est hantée par la vision d’une maison inconnue, et assiste à l’enlèvement étrange d’un enfant. Armée de ses rêves obsédants, elle part en quête de la vérité, jusque sur les landes du Pays de Galles… Le pitch est tentant, on en reparlera, c’est sûr !

AVENTURIER : La Confrérie des chasseurs de livres, de Raphaël Jérusalmy
Avec un titre pareil, comment ne pas être attiré ? Si l’on ajoute que l’auteur s’empare de la figure ardente du poète François Villon, pour combler un vide avéré de sa biographie en l’imaginant mandaté par le roi Louis XI. Sa mission : partir en Palestine sur les traces de la mystérieuse Confrérie des Chasseurs de Livres… Un roman d’aventures historique et littéraire, très tentant également !

L’AUTRE PREMIER ROMAN : Riviera, de Mathilde Janin
L’histoire d’une passion brûlante, de New York à Paris, entre une star du rock et une jeune femme, sur fond de pandémie ravageant le continent américain. Pourquoi pas.

TÉNÉBREUX : Parabole du failli, de Lyonel Trouillot
Un jeune comédien haïtien se suicide alors qu’il commence à rencontrer le succès. L’un de ses amis tente de comprendre son geste et se confronte à l’intense désespoir qui régit notre monde. Prix Rires et Chansons assuré – mais, plus sérieusement, Trouillot est l’un des grands auteurs haïtiens contemporains, donc…

INTIME : Une part de ciel, de Claudie Gallay
Une famille se réunit lorsque le père invite sa fille aînée à revenir dans sa Vanoise natale peu avant les fêtes de Noël. L’occasion de retrouvailles compliquées avec des frère et soeur restés dans la région, devenus presque des étrangers… Claudie Gallay a rencontré un large public avec les Déferlantes en 2008, parions qu’elle le retrouvera encore cette fois.

Une rentrée séduisante, donc, mais dont nous n’avons encore rien lu… A suivre pour de premiers avis dans les jours qui viennent !