Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Serenitas, de Philippe Nicholson

Signé Bookfalo Kill

Pour le chroniqueur avide de retranscrire fidèlement le plaisir de sa lecture, certains romans posent des problèmes de, comment dire… de « compression », voilà. Mine de rien, parfois même sous couvert de véritables « page-turner » faciles et rapides à lire, ils présentent tant de thématiques et de personnages passionnants qu’il devient très compliqué d’en faire un résumé à la fois bref et qui donne envie de le lire ; très compliqué, également, d’en livrer une analyse pas trop bavarde, mais sans rien oublier, tout en essayant de retranscrire aussi fidèlement que possible l’ambition du romancier.

Vous me voyez venir, j’imagine : depuis le début de cette critique, je vous parle de Serenitas, le deuxième roman de Philippe Nicholson (après Krach Party, 2009). Soit un thriller d’anticipation haletant, impossible à lire autrement qu’en le dévorant tant il est prenant, rythmé et d’une efficacité à toute épreuve. Tout en offrant un contenu parfaitement pensé, un univers visuel dans lequel on se promène (dans lequel on court beaucoup, surtout) comme si on y était, et une vision qui ne peut laisser indifférent.

Nicholson nous plonge dans le futur plausible, en tout cas crédible, d’un Paris post-crise en pleine déréliction. Les quartiers centraux, Pigalle, la place de Clichy, sont devenus des zones de non-droit, véritables plateformes de distribution de drogue. Ailleurs sont apparues des « zones d’affaire », regroupant lieux de vie confortables et espaces de travail, où l’on obtient soins, éducations pour ses enfants, privilèges et conforts à condition d’être dociles et de servir les intérêts privés de multinationales qui ont petit à petit supplanté les services publics d’un État à la dérive.

Fjord Keeling, lui, n’a jamais tellement su faire ce qu’on lui disait et respecter les consignes. Journaliste au National, le plus grand groupe de presse du pays, il s’intéresse le plus souvent à des faits divers ou à des sujets qui font grincer des dents, notamment la manière dont les trafiquants de drogue ont petit à petit supplanté le pouvoir et créé une économie parallèle plus efficace que celle de l’État en pleine faillite.
Cette vilaine curiosité lui vaut de se retrouver, un soir glacial de décembre, devant une pizzeria de Pigalle au moment où y explose une bombe. Bilan : douze morts, dont une poignée de narcotrafiquants qui s’y trouvait en réunion. Tandis que le gouvernement s’empresse de stigmatiser les malfaiteurs et annoncent une guerre à grande échelle contre les trafiquants, Fjord, témoin privilégié de l’événement, pressent que rien n’est si simple.
Il n’a pas tort : dans l’ombre, de sinistres personnages aux desseins contradictoires tirent les ficelles de leurs complexes intérêts – et n’hésiteront à utiliser Fjord comme marionnette tombant à point nommé pour servir leurs intérêts…

Franchement, en vous disant tout ceci, je ne vous ai presque rien dit. Par exemple, je ne vous ai pas parlé de Serenitas, la ville protégée qui donne son titre au roman. Mais si je le faisais, j’ajouterais encore de nombreuses lignes à cette chronique qui tire déjà en longueur, et ne ferais que paraphraser vainement ce que le romancier raconte si bien.
Alors que vous pourriez déjà être en train de lire le roman de Philippe Nicholson, compagnon de choix pour vos vacances. Une œuvre à la fois distrayante et intelligente, qui démontre, après Zone Est de Marin Ledun, que les auteurs français sont capables de s’emparer de la littérature de genre – ici, l’anticipation – et d’en tirer le meilleur.

Serenitas, de Philippe Nicholson
Éditions Carnets Nord, 2012
ISBN 978-2-35536-058-9
426 p. 20€

P.S.: on en parle beaucoup ailleurs, et c’est tant mieux ! Voyez par exemple ici : Auroreinparis ou Enfin livre !

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Le Passager, de J.-C. Grangé

Signé Bookfalo Kill

Pour une fois, je vais déroger à la règle tacite du blog et évoquer un grand nom du best-seller : Jean-Christophe Grangé, poids lourd du thriller français, à qui je dois en bonne partie d’avoir commencé à m’intéresser au polar contemporain.

Psychiatre à Bordeaux, Mathias Freire se voit confier un patient très particulier : un géant “de près de deux mètres pour plus de 130 kilos”, frappé d’une telle amnésie qu’il est incapable de donner jusqu’à son nom. L’homme a été retrouvé dans un cabanon de maintenance de la gare Saint-Jean, serrant dans ses mains une clef à molette et un annuaire de l’année 1996, tous deux tachés d’un sang inconnu.
Dans le même temps, Anaïs Chatelet, jeune et ambitieuse capitaine de police, hérite de ce qu’elle considère comme une affaire de rêve : “un vrai meurtre, dans les règles de l’art, avec rituel et mutilations.” Le corps d’un toxico a été retrouvé à la gare Saint-Jean, sévèrement abîmé – et coiffé d’une tête de taureau…

…et tout ceci n’est que le début. Le nouveau Grangé pèse en effet 749 pages. C’est son plus gros roman à ce jour – et, bon, allez, pas la peine de chercher à battre le record, c’est déjà bien suffisant comme ça.
En même temps, je ne vais pas faire la fine bouche. Ceux qui aiment le pape du thriller français seront, je pense, contents du neuvième opus de leur chouchou : c’est un bon Grangé, bien meilleur en tout cas que sa précédente production, La Forêt des Mânes, qui avait laissé nombre de ses lecteurs sur place, cloués de déception.

Cette fois, la brique s’effeuille vite et bien. Le romancier ne se révolutionne pas et compile les ingrédients qui ont fait son succès : chapitres courts, écriture sèche et dynamique, intrigues parallèles qui finissent par se croiser et se compléter, meurtres rituels (ici influencés par la mythologie), personnages torturés et en marge, qui n’hésitent pas à franchir les limites et à se mettre en danger pour découvrir le fin mot de l’histoire.
Tout y est et ça fonctionne, grâce notamment à une intrigue sur le phénomène psychologique des “voyageurs sans bagage”, des individus qui, à la suite d’un choc violent, oublient tout de leur vie passée et se reconstruisent une identité complètement neuve. Grangé l’exploite habilement – vous verrez comment, impossible d’en dire plus sans pourrir le plaisir de lecture.

On n’évite cependant pas les facilités usuelles, enfoncements de portes ouvertes et autres raccourcis improbables, propres à JCG. Rien de grave… à moins qu’à force, on y soit habitué ?
Quant à la fin – point faible récurrent de l’auteur –, si elle n’atteint pas le degré zéro de la résolution minant certains de ses romans précédents, elle traîne un peu en longueur avant de céder à l’ultra-spectaculaire… Pas de quoi non plus hurler à l’imposture (rien à voir avec Le Concile de pierre, par exemple.)

Sans égaler ses meilleurs romans (Les Rivières pourpres, L’Empire des Loups et Le Vol des cigognes – classement purement subjectif, bien entendu), voilà donc un Grangé de bonne facture, prenant et efficace.
Je dois avouer que, lassé par le thriller et ses (grosses) ficelles, j’attends désormais plus du polar, d’où mes légères réserves…
Mais, objectivement, amateurs du genre et fans de JCG, n’hésitez pas, ce Passager a tout pour vous embarquer !

Le Passager, de Jean-Christophe Grangé
Éditions Albin Michel
ISBN 978-2-226-22132-2
749 p., 24,90€