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À première vue : la rentrée Globe 2020

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Attention, ça va déménager !
Du côté des éditions Globe, la tendance n’est jamais à la tiédeur. Structure atypique et courageuse au sein du groupe École des Loisirs, cette petite maison publie une dizaine de titres par an et compte déjà quelques références extraordinaires à leur catalogue (en ce qui me concerne, La Note américaine de David Grann et Les frères Lehman de Stefano Massini figurent parmi mes lectures les plus stupéfiantes de ces dernières années), toutes ses publications ayant en commun un regard puissant sur le monde, un engagement sans faille et une quête de vérité humaine.
Trois nouveaux livres sont annoncés en cette rentrée 2020 qui, à première vue, promet de sérieusement secouer.


Intérêt global :

sourire coeur


Bernardine Evaristo - Fille, femme, autreFille, femme, autre, de Bernardine Evaristo
(traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Françoise Adelstain)

Récompensé par le Booker Prize en 2019 (ce qui n’est pas rien, d’autant que l’auteure est la première femme noire à le recevoir), Fille, femme, autre est le premier livre traduit en France de Bernardine Evaristo, auteure anglo-nigériane de 60 ans. Dans ce roman choral, on suit douze personnages en autant de chapitres, douze femmes, noires pour la plupart, âgées de 19 à 93 ans, toutes en quête de bonheur et d’une place dans une société anglaise qui n’a rien prévu pour elles. Choix de narration audacieux (qui rappelle celui des Frères Lehman), leurs voix s’expriment en vers libres. Si le résultat est aussi réussi que le livre de Stefano Massini, cela promet un récit sacrément fort.

James Hannaham - Delicious FoodsDelicious Foods, de James Hannaham
(traduit de l’américain par Cécile Deniard)

Bienvenue dans le monde merveilleux de l’esclavage moderne. Avec ce livre inspiré de faits réels qui se sont déroulés en 1992, James Hannaham décrypte la manière dont des millions de gens, victimes de drames insurmontables ou d’addictions fatales, se retrouvent enchaînés à des exploiteurs sans pitié qui les transforment en bagnards des temps modernes, au service de l’industrie agro-alimentaire mondiale. Pour exprimer cette horreur, le romancier a choisi trois voix : celle d’une mère asservie, celle d’un fils révolté… et celle de la drogue. La drogue en personne, incarnée, dont on comprend, par les mots que lui procure l’auteur, le pouvoir fatal de séduction.
Roman choc en perspective.

Reginald Dwayne Betts - CoupableCoupable, de Reginald Dwayne Betts
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié)

Valentine Gay, l’éditrice de Globe, ne se repose jamais sur ses lauriers. Avec Coupable, elle inaugure une nouvelle collection de poésie. Par ses vers et par ses rimes, Reginald Dwayne Betts raconte le système carcéral américain de l’intérieur, notamment du point de vue des innombrables mineurs qui y échouent. Il sait de quoi il parle, lui qui fut emprisonné à l’âge de seize ans, et pendant huit ans, dans un quartier de haute sécurité. Il puise notamment son inspiration dans des documents juridiques qu’il détourne par son travail poétique.


BILAN


Peu importe la forme littéraire, au fond, du moment que l’engagement et la vision du monde sont au rendez-vous. Voilà encore un authentique point de vue d’éditeur, qui mérite d’être salué et soutenu. Penchez-vous sur le travail des éditions Globe, il mérite largement le détour.

Lecture hautement probable :
Delicious Foods, de James Hannaham

Lectures potentielles :
Fille, femme, autre, de Bernardine Evaristo
Coupable, de Reginald Dwayne Betts


À première vue : la rentrée Actes Sud 2020

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Intérêt global :

neutrre


Choix de l’ordre alphabétique oblige, honneur donc à la petite maison arlésienne devenue très grande. J’ai dénombré neuf nouveautés à paraître dans cette rentrée, ce qui est encore beaucoup mais plus modéré que les années précédentes (treize en 2018, par exemple).
Du côté des petits événements du monde éditorial, Actes Sud enregistre l’arrivée de Muriel Barbery, auteure de L’Élégance du hérisson et transfuge de Gallimard.
Pour le reste, pas de bouleversement à première vue, puisque le programme aligne essentiellement des noms connus de la maison. À tel point qu’on retrouve trois noms déjà présents ensemble lors de la rentrée 2017 (Lafon, Ducrozet, Ferney). On peut déjà dire que cette si particulière rentrée 2020 ne sera pas celle des prises de risque pour Actes Sud.
À suivre tout de même, un premier roman américain particulièrement dans l’air du temps, et qui devrait faire parler de lui.


LA TÊTE D’AFFICHE


Chavirer, de Lola Lafon

Lola Lafon - ChavirerDepuis La Petite communiste qui ne souriait jamais, revisitation romanesque de l’histoire de Nadia Comaneci, Lola Lafon est devenue une valeur sûre d’Actes Sud. Dans ce nouveau roman, elle choisit à nouveau une danseuse comme héroïne – mais une danseuse, non pas de compétition, mais de plateau télé, une artiste qui, par le prisme de la télévision, fait beaucoup pour rendre la danse accessible et populaire auprès du grand public.
Cléo, cependant, cache un terrible secret, ancré dans son adolescence. À l’âge de 13 ans, elle est recrutée par une certaine Fondation de la vocation, qui dissimule une organisation de prédation sexuelle. Victime, elle devient complice et coupable, en convainquant d’autres filles de la suivre dans le piège. Lorsque l’affaire resurgit trente ans plus tard, Cléo doit affronter son passé…
L’écriture précise et exigeante de Lola Lafon, sa finesse et son engagement ont tout pour transcender le sujet et faire de ce livre un jalon de la rentrée.


D’ACTUALITÉ


Margaret Wilkerson Sexton - Un soupçon de libertéUn soupçon de liberté, de Margaret Wilkerson Sexton
(traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laure Mistral)

La saga d’une famille noire de la Nouvelle-Orléans sur trois générations. Les existences d’Evelyn, Jackie et T.C. s’entremêlent et montrent comment, dans une nation en mutation, les maux de la communauté noire américaine restent, eux, les mêmes.
Comme ses personnages, Margaret Wilkerson Sexton est née et a grandi à la Nouvelle-Orléans. Si son premier roman, remarqué aux Etats-Unis lors de sa parution, est de qualité, il devrait occuper l’avancée des tables des libraires et la une de la presse spécialisée en raison de son sujet, évidemment brûlant.


DOMAINE ÉTRANGER


Salman Rushdie - Quichotte (couv FR)Quichotte, de Salman Rushdie
(traduit de l’anglais par Gérard Meudal)

S’il est un romancier contemporain qui a le picaresque dans le sang, c’est bien Salman Rushdie. Rien d’étonnant, donc, à le voir réinventer l’un des personnages les plus emblématiques de la littérature, fleuron de la littérature picaresque né de l’imagination de Cervantes. Histoire de s’amuser un peu, il fait de Quichotte un vieux représentant de commerce qui tombe raide amoureux d’une vedette de la télévision. Il se lance dans une quête épique et amoureuse à travers les États-Unis, accompagné de son fils imaginaire, Sancho.

Enrique Vila-Matas - Cette brume insenséeCette brume insensée, d’Enrique Vila-Matas
(traduit de l’espagnol par André Gabastou)

Deux frères. L’un, Simon, est traducteur de « premiers jets » et fournisseur officiel de citations pour écrivains. L’autre, Rainer, qui vit retiré à New York depuis vingt ans, est devenu un auteur culte, notamment grâce au travail occulte de Simon.
À la mort de leur père, ils se retrouvent pour la première fois à Barcelone, le jour même où la Catalogne proclame son indépendance. Dans une ambiance étrange, tandis que des hélicoptères quadrillent le ciel de la ville, les deux frères se mettent à régler leurs comptes…
Connaissant l’auteur, il faut s’attendre à une réflexion pointue et ludique sur la littérature. Et puis la vie, la mort, tout ça.

Sara Omar - La Laveuse de mortLa Laveuse de mort, de Sara Omar
(traduit du danois par Frédéric Fourreau)

Parce qu’elle est née fille et non garçon, Frmesk est en butte à la violence de son père. Pour la sauver, sa mère décide de la confier à ses propres parents. Lui, colonel à la retraite, est un érudit, éclairé sur tous les sujets, à commencer par l’Islam. Elle est laveuse de mort, qui s’occupe des corps des femmes laissées pour compte. Il faudra toute leur générosité et leur amour pour préserver au mieux la petite fille de la violence et de l’intolérance qui règnent dans leur pays, le Kurdistan…


LA TRANSFUGE


Muriel Barbery - Une rose seuleUne seule rose, de Muriel Barbery

Après quatre romans publiés chez Gallimard, dont son deuxième, L’Élégance du hérisson, fut un triomphe aussi énorme qu’inattendu, Muriel Barbery arrive donc chez Actes Sud.
Dans son nouveau livre, elle raconte l’histoire d’une femme n’ayant jamais connu son père, qui apprend à quarante ans la disparition de ce dernier, et l’existence d’un testament qui la concerne. Elle part au Japon, où vivait ce père inconnu contre lequel elle a élevé un mur de colère. Sur place, guidé par Paul, l’assistant de son père, elle entame un long chemin vers la réconciliation, qui passe aussi par la découverte d’une culture japonaise dont elle va apprendre à se nourrir.


DOMAINE FRANCOPHONE


Alice Ferney - L'intimitéL’Intimité, d’Alice Ferney

Après le beau succès des Bourgeois (2017), une grande saga familiale, Alice Ferney revient avec un roman polyphonique qui suit trois personnages en quête d’amour, de vie de famille, de paternité ou de maternité (ou non). Une réflexion sociétale et éthique, mêlée de considérations philosophiques, qui ausculte notre manière de concevoir la vie intime.

Christian Garcin - Le Bon, la Brute et le RenardLe Bon, la Brute et le Renard, de Christian Garcin

Un « road-trip taoïste », selon son éditeur. On y suit trois Chinois perdus dans le désert californien, qui cherchent la fille de l’un d’entre eux ; deux policiers américains qui, au même endroit, cherchent un autre disparu ; et un journaliste chinois, auteur de romans noirs, qui enquête à Paris sur la disparition de la fille de son patron. Trois intrigues en miroir, au service d’une comédie existentielle. Deuxième roman de Garcin chez Actes Sud, après des passages chez Gallimard, Verdier et Stock.

Magyd Cherfi - La part du SarrasinLa Part du Sarrasin, de Magyd Cherfi

Suite de Ma part de Gaulois, gros succès de 2016, où l’auteur relatait comment il était devenu le premier bachelier de sa cité. Magyd Cherfi, figure du groupe Zebda, poursuit ici son récit autobiographique en racontant l’après-Bac, sa quête d’identité musicale et d’identité tout court, face à la violence et au racisme, dans la nécessité d’inventer de nouvelles voix, de nouvelles manières de chanter la rage et l’espoir.

Pierre Ducrozet - Le grand vertigeLe Grand vertige, de Pierre Ducrozet

Ce pourrait être un roman purement opportuniste sur un autre sujet d’actualité primordial, l’écologie. Le pitch m’intéresse pourtant et donne envie d’espérer. Adam Thobias, pionnier sincère et iconoclaste de la pensée environnementale, se voit proposer la direction très officielle et très politiquement correcte d’une “Commission Internationale sur le Changement Climatique et pour un Nouveau Contrat Naturel”. Loin d’avoir l’intention de se couler dans le moule, il y voit l’occasion d’imposer sa patte sur le sujet et de secouer les immobilismes…

Ilan Duran Cohen - Le petit polémisteLe Petit polémiste, d’Ilan Duran Cohen

Alain Conlang est polémiste professionnelle, passé maître dans l’art des saillies et autres provocations médiatiques qui le rendent populaire, notamment auprès des jeunes, plus qu’ils ne le font détester. Jusqu’au jour où il dérape en laissant échapper, dans un dîner mondain terrassant d’ennui, une remarque sexiste. Une limite est franchie, qui précipite le provocateur de l’autre côté de la barrière, le mauvais côté, où l’on devient le sujet des polémiques, et d’où il semble impossible de sortir par le haut…


BILAN


Lectures potentielles :
Chavirer, de Lola Lafon
Le Grand vertige, de Pierre Ducrozet

Et :
Un soupçon de liberté, de Margaret Wilkerson Sexton


Aux armes

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Pour l’officier Wayne Chambers, c’est une matinée comme les autres qui commence. Chargé de la sécurité du campus de l’établissement scolaire local, il est fier d’incarner l’autorité et de veiller sur les milliers de jeunes âmes qui fréquentent l’école.
Mais ce matin-là, son rôle est mis à l’épreuve. Des coups de feu résonnent dans l’un des bâtiments. Très vite l’évidence s’impose : un assaut criminel est en cours. Pétrifié près de l’entrée, tétanisé de peur, Wayne Chambers n’intervient pas. Lorsque les renforts arrivent, il est trop tard.
Bilan : quatorze morts. Quatorze jeunes vies fauchées au hasard.
L’émotion embrase la ville, puis le pays, l’incendie violemment attisé par les médias sur les dents. Très vite, on recherche un coupable. Le tireur ? Trop facile. Il faut quelqu’un d’autre à blâmer. Quelqu’un qui aurait omis de se conduire en héros, comme un bon Américain, pour défendre la jeunesse de sa cité…


borismarmeEn cette rentrée littéraire d’hiver, plusieurs libraires ont eu l’idée d’organiser des rencontres croisées avec Fabrice Humbert (dont j’ai dit récemment tout le bien que je pensais de son nouveau roman, Le Monde n’existe pas) et Boris Marme. Bien vu, puisque les deux écrivains français mettent en scène une certaine vision des États-Unis d’aujourd’hui. Une vision où les médias prennent définitivement le pouvoir, surtout quand la mort rôde, que l’on peut jouer avec l’émotion et manipuler l’opinion en tirant sur sa corde sensible, au mépris de son intelligence et de sa capacité d’analyse.

Quand Fabrice Humbert démarre son roman sur un fait divers criminel assez banal, Boris Marme choisit, pour son premier roman, de questionner le phénomène de plus en plus courant des tueries de masse sur les campus américains. Son angle d’attaque est particulièrement intéressant, puisque le pivot de son roman est, à l’inverse de ce qu’on pourrait attendre, un non-héros. C’est l’histoire d’un Américain incapable d’être le héros emblématique tel qu’on le rêve dans son pays. C’est l’histoire d’un homme qui reste un homme, à des années-lumière de l’Amérique de Donald Trump ou de celle de la saga Marvel.

policeusa2Se confronter à la faiblesse de Wayne Chambers est une démarche aussi stimulante que perturbante. Quand on lit ce genre d’histoire, la part reptilienne de notre cerveau meurt d’envie de voir débarquer Captain America. Comment soutenir celui qui ne se résout pas à incarner ce soi-disant idéal ? Comme s’identifier à lui ? On voudrait se convaincre qu’à sa place, avec un flingue dans la main, on aurait rempli notre devoir. On aurait osé franchir la porte, et défendre ces centaines de gamins sans défense.
Bien sûr.
Bien sûr ?
Voilà ce que propose Aux armes : comprendre que l’héroïsme ne vaut que dans les romans d’aventure. Dans la réalité, c’est le plus souvent autre chose (à quelques exceptions près, ce qui fait de ces gens capables de sauver des vies au mépris de la leur de véritables héros, d’autant plus admirables qu’ils sont rares). Et ce bilan que l’on dresse sur soi-même n’est guère reluisant.

commonsenseComme je l’évoquais au début de cette chronique, Boris Marme étoffe cette réflexion cruelle d’un tableau implacable des États-Unis. Médias avides de sensations faciles et de rumeurs croustillantes au mépris des faits et de la vérité, défilé de pseudo-spécialistes se rengorgeant de leur importance télévisuelle, mise en scène spectaculaire de l’émotion, analyse des dérives potentielles de n’importe quel esprit trempé dans l’atmosphère naturellement mortifère d’un pays où l’arme à feu pourrait remplacer le drapeau : tout s’entasse sans pitié, écrasant au passage les épaules des faibles, créant des victimes à la chaîne.
La manière dont le romancier campe ses personnages donne aussi de l’épaisseur au propos, détournant même parfois le fil direct du roman pour mieux le nourrir. Le portrait de la mère de Wayne Chambers, et de la relation qu’elle garde avec son fils, est ainsi particulièrement éloquent. À la fois triste, désolant, et révoltant.

L’état de la société américaine contemporaine confrontée à sa violence est un sujet récurrent ces derniers temps, qu’il soit traité par des auteurs du cru ou des étrangers. Aux armes s’inscrit dans cette lignée, pas aussi marquant pour moi que le livre de Fabrice Humbert, ou que le bouleversant Jake de Bryan Reardon (qui évoquait déjà une tuerie de masse). Mais c’est un premier roman percutant qui annonce un auteur intelligent, en phase avec notre monde, à qui il soutire une vérité pas toujours belle à entendre – ce qui peut être une mission de la littérature.