Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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Le Contrat Salinger, d’Adam Langer

Signé Bookfalo Kill

J’ai un petit problème avec Adam Langer. Pas grand-chose, vous allez voir, mais quand même. Son Contrat Salinger me fait un effet similaire à celui ressenti quelque temps après la lecture des Voleurs de Manhattan, sorti chez Gallmeister en 2012 (et chroniqué de manière assez élogieuse par mes soins sur ce blog) : il me laisse le sentiment d’avoir vécu une lecture agréable, mélange aérien d’humour et de suspense, mais dont je ne garde pas grand-chose une fois passé un peu de temps et lu d’autres livres.

exe couv Salinger.inddComme Les voleurs de Manhattan, le Contrat Salinger démarre pourtant sur une idée alléchante. Narrateur et acteur de son propre roman, Adam Langer retrouve par hasard Connor Joyce, un collègue écrivain perdu de vue depuis longtemps, dont la carrière s’essouffle. Pourtant, Connor vient de recevoir une proposition extraordinaire, formulée par Dexter Dunford, un collectionneur aussi riche qu’excentrique : celle d’écrire, contre une somme très confortable et un accord de confidentialité absolue, un roman qui ne serait destiné qu’à « Dex », et rejoindrait dans sa bibliothèque secrète quelques livres tout aussi uniques, signés par des noms illustres – Norman Mailer, Thomas Pynchon ou J.D. Salinger…
Bien entendu, le contrat finit par recéler des menaces inattendues, et Adam Langer, confident exclusif de son ami en danger, se retrouve embarqué dans une aventure rocambolesque dont il se serait bien passé…

S’il a excité ma curiosité de prime abord, j’ai rapidement lu ce Contrat Salinger du bout des doigts, un peu distraitement, sans que jamais Adam Langer parvienne à m’embarquer totalement dans son aventure. La faute à un style sans relief et à un manque de rythme global qui, pour moi, empêchent une intrigue pourtant porteuse d’un fort potentiel d’originalité et de folie de s’emballer. Pour le dire autrement, Langer est trop sage pour son idée de départ, même s’il y a de bons moments de suspense (notamment vers la fin), un discours féroce et amusant sur le petit monde littéraire, et que l’ensemble est plaisant.
Mais « plaisant » est insuffisant pour une telle histoire – d’autant plus que ce roman est publié par Super 8, maison joyeusement iconoclaste dont nombre de parutions antérieures m’avaient habitué à plus de dinguerie. Bref, sympa sans plus, et donc une légère déception.

Le Contrat Salinger, d’Adam Langer
(The Salinger Contract, traduit de l’américain par Emilie Didier)
Éditions Super 8, 2015
ISBN 978-2-37056-029-2
312 p., 20€

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Ce monde disparu, de Dennis Lehane

Signé Bookfalo Kill

Après un alignement de romans impressionnants, confinant pour certains au chef d’oeuvre (Mystic River, Shutter Island), il y avait eu une première petite alerte nommée Moonlight Mile, sixième titre dispensable de la série Kenzie-Gennaro, coincé entre l’extraordinaire Un pays à l’aube et sa superbe suite, Ils vivent la nuit. Puis, l’année dernière, était tombé le fadasse Quand vient la nuit. Dennis Lehane, enivré par les sirènes d’Hollywood (au point de quitter sa Boston emblématique pour partir vivre sur la terre des stars de cinéma), était-il en train de perdre son coup de patte unique, son statut qu’on croyait pourtant acquis à jamais de grand romancier ?

Lehane - Ce monde disparuEn dépit de son titre qui aurait pu constituer une triste confirmation de cette crainte, Ce monde disparu prouve au contraire que le bonhomme a encore de la ressource. Ouf ! La conclusion qu’il apporte à sa trilogie consacrée à la famille Coughlin, et en particulier à Joe, fils de flic devenu prince de la pègre entre la Floride et Cuba, est à la hauteur des deux romans qui la précèdent. On y retrouve avec soulagement son style fluide, la souplesse envoûtante de son écriture, son sens du rythme et des dialogues, et son talent inouï pour camper des personnages relevant à la fois d’archétypes (gangsters, femmes fatales, flics…) et vivant d’une vie intense, propre à son univers.

Il est toujours confondant de voir comment un grand auteur peut transfigurer un élément narratif qu’on a déjà vu et revu. L’une des belles idées de Ce monde disparu, c’est la figure de ce petit garçon blond qui apparaît régulièrement à Joe Coughlin, et ce dès les premières pages, alors que l’ancien leader désormais « simple » conseiller de l’ombre de son ami Dion Bartolo, chef de la Famille locale, apprend qu’un contrat a été placé sur sa tête. Fantôme ? Vision d’un esprit troublé par la perspective d’une mort proche ? Incarnation d’une conscience à la dérive ? Le motif est connu, mais Lehane en fait quelque chose de touchant, précieux, constitutif d’un personnage par ailleurs obsédé par le fait de survivre pour son fils de neuf ans, qui n’a plus que lui au monde. La relation entre le père et l’enfant est d’ailleurs merveilleuse, et offre quelques-unes des pages les plus fortes du livre, y compris (surtout) à la fin.
Entre des séquences d’action ou de suspense saisissantes, ce thème de la paternité, de la transmission, de l’héritage familial, est au cœur du roman, où les hommes qui tombent sont aussi, Lehane prend souvent soin de le rappeler, des parents, des fils, des frères ; des gens qui, en dépit de leurs mauvaises pratiques, manqueront à leurs proches.

Le romancier offre une fin logiquement crépusculaire à sa trilogie, dans la plus parfaite lignée des romans de gangsters. On suit avec passion Joe Coughlin, son élégance mortelle, son amour éperdu pour son fils, sa plongée vers les fantômes de son passé, ses tentatives de rester connecté à un monde qui change trop vite pour lui – comme pour tous ceux de son univers ; Ce monde disparu, désormais en pleine guerre mondiale, dont les codes se brouillent, s’effacent, emportant avec eux les ruines de valeurs surannées et les derniers vestiges d’espoirs trahis.
Un dernier acte noir et tragique, magnifique.

Ce monde disparu, de Dennis Lehane
(World gone by, traduit de l’américain par Isabelle Maillet)
Éditions Rivages, 2015
ISBN 978-2-7436-3406-3
348 p., 21€


Du sang sur la glace, de Jo Nesbø

Signé Bookfalo Kill

Pour Daniel Hoffmann, le parrain de l’héroïne à Oslo, Olav Johansen est expéditeur (comprenez tueur à gages). Il n’est pas le meilleur ni le plus intelligent, mais il est efficace et fait ce qu’on lui dit de faire, nourrissant son travail et son existence de réflexions frappées au coin du bon sens, qu’il glane au gré de ses lectures.
Ses affaires se compliquent néanmoins le jour où Hoffmann lui désigne une nouvelle cible : sa propre femme, Corina, que le caïd sait infidèle et qu’il veut punir pour cela. Problème, à la vue de la belle fautive, Olav tombe légèrement amoureux, ce qui va le pousser à prendre des initiatives malheureuses…

Nesbo - Du sang sur la glaceBon point pour Jo Nesbø : il délaisse Harry Hole, son héros emblématique qu’il semble avoir usé jusqu’à la corde, au moins le temps de ce « one-shot » très court. Hyper efficace, doté d’un vrai ton, Du sang sur la glace se dévore d’une traite, ce qui ne m’empêche pas de le considérer comme un aimable passe-temps dans l’œuvre du romancier norvégien, beaucoup moins fort dans le même genre que Chasseurs de têtes, sa précédente escapade hors des sentiers battus de Hole.

En laissant la parole à Olav, Nesbø fait le pari de mettre en avant un personnage singulier, à la fois tueur à gages efficient, presque amoral, et homme terriblement sentimental, naïf, amoureux à distance d’une jeune femme boiteuse et sourde-muette qu’il a sauvée des griffes d’un amant violent. Un héros à l’enfance bancale, atteint d’une dyslexie qui lui fait interpréter ses lectures à sa manière – ainsi des Misérables qu’il a tendance à revisiter en s’identifiant à Jean Valjean transformé dans sa tête en meurtrier en quête de rédemption…
Le personnage est attachant, autant que peut l’être Léon dans le film éponyme de Luc Besson – impossible en lisant Du sang sur la glace de ne pas songer au terrible assassin, maladroit et un peu niais dans la vie, qu’incarnait Jean Réno. Mais quelque chose m’a empêché de céder à l’empathie à son égard, je ne sais pas quoi exactement, une distance, le côté un peu trop prévisible de l’intrigue peut-être. Ou alors le paradoxe trop fort incarné par Olav, capable de fulgurances intellectuelles, de citations philosophiques ou de virtuosités littéraires en rupture avec le côté prétendument limité du personnage, même si le romancier tente d’enrober le tout dans un style approximatif qui sent trop sa figure de style pour être honnête.

Bref, je n’y ai pas trop cru dès le début, ce qui me fait d’autant plus regretter d’avoir moins adhéré aux accélérations et aux explosions de violence du récit, ainsi qu’aux pirouettes finales remettant pas mal de choses en perspective, où l’on retrouve toute l’habileté narrative de Jo Nesbø quand il s’agit de surprendre son lecteur. C’était un peu tard pour moi, déjà trop spectateur du roman pour y être sensible. Un goût d’inachevé en ce qui me concerne donc.

Du sang sur la glace, de Jo Nesbø
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2015
ISBN 978-2-07-014522-5
154 p., 14,90€


Le Tueur hypocondriaque, de Juan Jacinto Munoz Rengel

Signé Bookfalo Kill

Monsieur Y. trimballe tout un tas de maladies plus compliquées, rares et handicapantes les unes que les autres, contre lesquelles il lutte par un soin constant et obsessionnel de sa personne. En soi, c’est déjà un problème. Dans son cas, ça l’est encore plus : il est tueur à gages. Pas facile de mener à bien ses missions quand on est convaincu qu’on va mourir du jour au lendemain – et surtout quand la cible, Eduardo Blaisten, prend un malin plaisir à échapper à toutes ses tentatives de meurtre grâce à un mélange de chance insolente et d’inconscience totale…

Munoz Rengel - Le Tueur hypocondriaqueVous l’aurez compris à la lecture de ce résumé, ce polar espagnol se distingue en jouant la carte parodique, reposant sur un paradoxe humoristique contenu tout entier dans le titre. Plus bizarres et loufoques les unes que les autres, les différentes tentatives de ce Tueur hypocondriaque pour abattre sa cible rappelleront aux cinéphiles quelques grands moments similaires d’Un poisson nommé Wanda, lorsque le personnage interprété par Michael Palin essaie désespérément de tuer une vieille dame, et n’arrive qu’à éliminer un par un ses petits chiens.

Juan Jacinto Munoz Rengel ajoute à ces mésaventures drolatiques une dimension littéraire inattendue mais bien trouvée. En effet, à intervalles réguliers, Monsieur Y., narrateur de son histoire, évoque de célèbres figures du monde des lettres et de la philosophie (Voltaire, Kant, Lord Byron, Molière…), qui furent eux aussi de fameux malades et/ou hypocondriaques, et dont certains éléments de biographie offrent de troublants points communs avec la destinée du héros.
Le romancier en nourrit même son intrigue, puisqu’il arrive régulièrement à son héros de se retrancher derrière ces exemples édifiants pour justifier son propre état, sa conduite, ou identifier ses propres maux.

Après une entrée en matière un peu laborieuse, le temps de cerner le personnage et d’appréhender la structure du roman, Le Tueur hypocondriaque adopte un rythme enlevé qui colle bien à la fantaisie du sujet : chapitres courts, nombreuses péripéties, style efficace (bien qu’affligé de quelques lourdeurs, peut-être plus dues à la traduction qu’à l’écriture originale).
Revers de la médaille, on survole l’ensemble, dont la chute laisse un léger goût d’inachevé – la faute à un ultime chapitre qui boucle la boucle, certes, mais d’une manière un peu rapide ; lesté qui plus est d’une phrase énigmatique qui m’a déconcerté, empêché de trouver une conclusion satisfaisante à cette histoire.

Loin d’être inoubliable ou bouleversant, voici néanmoins un polar plaisant, léger et décalé, à l’image de sa couverture. Pour amateurs d’étrangetés rigolotes à croquer sans se prendre la tête.

Le Tueur hypocondriaque, de Juan Jacinto Munoz Rengel
Traduit de l’espagnol par Catalina Salazar
Éditions les Escales, 2013
ISBN 978-2-36569-044-7
231 p., 21,50€