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Les dédicaces, de Cyril Massarotto

Éditions Flammarion, 2020

ISBN 9782081519619

272 p.

20 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


De Claire, on ne sait pas grand-chose, sinon qu’elle vit à Paris et collectionne les livres dédicacés. Son plus grand plaisir est d’écumer les librairies à la recherche de ces trésors qui font de chaque livre un objet unique et précieux, « parce que la dédicace ajoute une histoire à l’histoire ».
Chez un bouquiniste, elle tombe sur un livre dont la dédicace lui laisse une désagréable impression de vulgarité. L’auteur, Frédéric Hermelage, laisse son numéro de téléphone à une certaine Salomé, assorti d’un compliment outrancier. Seulement, à la lecture, le roman est à l’opposé de la dédicace. Subtil, élégant. Comment expliquer un tel contraste ?
De librairies en Salons du livre, Claire va alors se lancer sur les traces de cet écrivain discret, jusqu’à franchir les règles de la fiction.


Je ne vous le cache pas, ce livre me pose problème.
Je l’ai lu rapidement, facilement, de ce côté pas de difficulté. Bon.
Ma première réaction, après l’avoir terminé, a été de dire :
« C’est raté. »
« Ça ne fonctionne pas. »
Pas si simple, pourtant.

Haro sur le petit monde des livres

Il faut dire que ce roman n’est pas très aimable. À l’image de son héroïne narratrice, qui a tendance à prendre tout le monde de haut, et professe sur la littérature des opinions que l’on pourrait qualifier de sélectives, pour être sympa – mais qui sont surtout élitistes, hautaines et méprisantes. Et la situation ne s’arrange pas lorsque le personnage de l’écrivain entre en scène, bien pire dans le registre.

Tout le monde en prend pour son grade, à commencer par la cohorte des auteurs de best-sellers, emmenés par l’inévitable duo Musso-Lévy (mais sont aussi concernées Aurélie Valognes ou Amélie Nothomb, pour n’en citer que deux), dont les productions envahissantes sont bonnes pour la poubelle et indignes d’être qualifiées de littérature.
C’est un point de vue (sans nuance), mais pourquoi pas. Ce débat est surtout vieux comme le Top 50 – beaucoup plus, en réalité, vieux comme la littérature romanesque sans doute. Tous les lecteurs ont un avis là-dessus, entre les défenseurs de la littérature populaire, les tenants de la grandeur littéraire de la France (hum), et ceux qui essaient de naviguer entre ces deux récifs sans se fracasser dessus.
Du reste, en creux, les hérauts de cette fameuse caste supérieure des lettres tricolores ne sont pas épargnés par la griffe du romancier, représentés dans toute leur suffisance parisiano-centrée et leur certitude de valoir plus que les autres.

Mais ce n’est pas fini. Dans Les Dédicaces, prennent cher également les blogueurs, forumeurs, influenceurs, apprentis critiques ne méritant pas ce qualificatif – et là encore, il y a du vrai dans ce qu’écrit Cyril Massarotto.
Et, au passage aussi, une petite tape sur les doigts de certains libraires, ceux qui ne conçoivent leur travail que sous l’angle froidement économique et n’ont aucun discours de véritables amoureux des livres (il y en a, des comme ça, sans aucun doute).

Bref, Massarotto ratisse large. Et ce pourrait être réjouissant, car le sujet, il a effectivement de quoi dire et moquer.
Alors, pourquoi penser de prime abord que c’était raté ? Et pourquoi, avec quelques jours de recul, revenir un peu sur cette impression, sans pour autant la rectifier entièrement ?

Premier ou second degré ?

Voici mon problème. Tout au long de ma lecture, attaquée sans a priori ni rien connaître de l’auteur, je me suis posé la question.
Et, jusqu’au bout, je suis resté suspendu à ce doute. Penchant pour la seconde hypothèse, mais sans jamais aucune certitude. Parce que le style de Cyril Massarotto n’est pas, selon moi, à la hauteur du défi proposé. Il manque d’ironie, de sous-entendu, voire d’auto-dérision.

Soyons honnêtes, d’un point de vue littéraire, Massarotto penche plus du côté Musso-Lévy que de Modiano. (Quelle surprise, hein ?) Ce qui n’est pas un souci, car son écriture, à défaut d’être brillante ou transcendante, est loin d’être indigne. Classique, dans le genre facile et sans relief.
Son parcours avant ce roman, du reste, contribue à le glisser dans la catégorie des auteurs « grand public ». Ses huit romans précédents ont été publiés chez XO, maison plutôt spécialisée dans la grosse cavalerie. Et son premier, Dieu est un pote à moi, a connu un beau succès avant d’être traduit en quinze langues.

Sachant ceci, j’en déduis que Les dédicaces, sous couvert de moquer la littérature grand public, prendrait son parti. Ce roman se voudrait un gigantesque pied-de-nez à la bien-pensance littéraire, dont il détruirait l’inanité en adoptant son point de vue pour en exposer de l’intérieur sa stupidité.
J’en reste au stade des suppositions car, après lecture, rien ne me permet de l’affirmer.

Manquant de cette ironie à mon sens indispensable, les attaques répétées contre les auteurs grands vendeurs pourraient par exemple être comprises au premier degré par des lecteurs pas assez vigilants.
Certains s’en réjouiraient – « ah ah, il a bien raison, leurs bouquins c’est de la merde ! » -, d’autres s’en offusqueraient – « encore un de ces types qui pètent plus haut que leur cul en pensant que la littérature est affaire de grandes phrases plus que de grande histoire, quel connard ! »
Après tout, c’est peut-être l’effet recherché. Fâcher un peu tout le monde et, paradoxalement, contenter potentiellement des lecteurs très différents les uns des autres. Stratégie risquée.

Un contenu qui manque de tenue

Au bout du compte, cette valse-hésitation permanente occulte d’autres aspects du roman. Son histoire d’amour, pas tenable pour un sou. Le comportement de la narratrice, qui joue avec l’histoire de la dédicace à Salomé pour tester la réalité des sentiments de son amant – sauf que cette intrigue manque de consistance, disparaît parfois durant des pages pour réapparaître sans prévenir, ruinant la crédibilité du comportement de Claire. Quelle femme resterait accrochée à un homme dont elle démontre l’infidélité à tour de bras ?

Là encore, Cyril Massarotto ne maîtrise pas assez son idée. Il aurait fallu creuser la psychologie du personnage, l’investir totalement dans son jeu pervers, approfondir la nature de ses relations avec son amant. La pirouette avec laquelle il tente de s’en sortir vers la fin peine à sauver les meubles, d’autant qu’elle est relativement prévisible.
Heureusement, les toutes dernières pages, délicieusement cruelles, offrent une porte de sortie inattendue, qui rattrape un peu l’ensemble.

Vous le voyez, Les dédicaces est un roman qui pose beaucoup plus de questions qu’il ne le devrait. Curieux paradoxe, pour un livre que j’aurai sans doute oublié d’ici un mois, mais qui m’aura tellement fait travailler du chapeau qu’il m’aura fallu deux tentatives pour aboutir à cette chronique fort longue (désolé, encore une fois), pas forcément justifiée pour un ouvrage relativement dispensable de la rentrée.