Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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La dévoration de Nicolas d’Estienne d’Orves

Estienne d'Orves - La DévorationJ’ai découvert Nicolas d’Estienne d’Orves grâce à son dernier roman, Les Fidélités successives, que j’avais pris un plaisir fou à lire et à chroniquer. Aussi, j’étais contente de voir débarquer son dernier opus, La Dévoration. Mon libraire m’avait prévenu : « Ça risque d’être un peu sanguinolent. L’auteur dit que c’est son livre le plus intime. »

Le plus intime? Super! Je prends… et je reste sur ma faim!

La Dévoration, c’est trois histoires en un roman. Il y a d’abord l’auteur prolifique, prénommé Nicolas, reconnu pour ses ouvrages violents à ne pas mettre entre toutes les mains. Il y a ensuite la description d’une lignée de bourreaux, la famille Rogis, depuis le Moyen Age jusqu’à aujourd’hui. Et il y a enfin l’histoire de Morimoto, le Japonais cannibale qui avait découpé et mangé sa petite copine de l’époque. (Toute ressemblance avec Issei Sagawa n’est que pure non-fiction).

J’ai trouvé l’intrigue mince, très mince et on voit venir le lien entre ces trois histoires comme le nez au milieu de la figure. Quant à la fin, je ne préfère même pas vous en parler… J’ai zappé les vingt pages racontant comment découper un cadavre (Nombreux détails m’ont soulevé le cœur : vous saviez, vous, que quand on découpe une cuisse humaine, la chair ressemble à des petits grains de maïs blanchâtres? Et que pour sodomiser quelqu’un, il vaut mieux le faire quand il est encore en vie, sinon les fluides refroidissent et ça pénètre moins facilement?) Ces scènes sont d’une crudité extrême, tout comme les scènes de sexe. Ça découpe la chair, ça bouffe des fesses, ça arrache des lambeaux de peau alors que la victime est encore en vie, ça tord les boyaux dans tous les sens.

L’auteur a pris un malin plaisir à faire de son personnage, un des êtres les plus fêlés qui soit. Petites natures, s’abstenir (déjà que je ne me range pas forcément dans cette catégorie…) Lisez plutôt Les fidélités successives, un grand roman!

La Dévoration de Nicolas d’Estienne d’Orves
Éditions Albin Michel, 2014
9782226258281
330p., 20€

Un article de Clarice Darling.

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A première vue : la rentrée littéraire Albin Michel 2014

A tout seigneur tout honneur, nous ouvrons le bal des présentations de la rentrée littéraire 2014 avec l’éditeur qui a remporté le Prix Goncourt l’année dernière – pour notre plus grande joie car nous avions adoré Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre.
Comme chaque année, Albin Michel revient avec un mélange intéressant de grands romans populaires et d’œuvres plus intimistes, dont se distingue un premier roman très prometteur.

Roux - Le Bonheur national brutLA FRESQUE ALBIN MICHEL : Le Bonheur national brut, de François Roux
Cela pourrait presque devenir un genre en soi. Après Le Club des incorrigibles optimistes et La Vie rêvée d’Ernesto G. de Jean-Michel Guenassia, ou Les fidélités successives de Nicolas d’Estienne d’Orves, voici Le Bonheur national brut, premier roman de François Roux qui raconte, à travers le destin de quatre amis, la France des années 80 à nos jours. Trente ans d’histoire récente, des destins passionnants et exemplaires, un style affûté, tous les ingrédients sont là pour faire de ce gros livre un franc succès. En d’autres termes, on en attend beaucoup.

Nothomb -Pétronille (pt format)L’INCONTOURNABLE : Pétronille, d’Amélie Nothomb (lu)
Un titre et un prénom d’héroïne improbables, une histoire d’amitié possessive et complexe, du Champagne qui coule à flot, Amélie qui se met en scène au fil de 169 pages vite dévorées, c’est du Nothomb en puissance. Sans surprise, mais avec son humour et ses dialogues ciselés, c’est plutôt un bon cru.

VOYAGES :
L’Enfant des marges, de Franck Pavloff : direction Barcelone, dans les pas de Ioan, photographe de renom qui vit reclus dans les Cévennes depuis la mort de son fils en mer, et qui sort de sa retraite pour tenter de retrouver son petit-fils disparu dans la capitale catalane.
Barcelone est un décor romanesque par excellence, et l’histoire est en partie autobiographique. Cela pourrait donner un beau livre, par l’auteur de Matin Brun.
La Belle de l’étoile, de Nadia Galy : après le suicide de son amant, une femme part s’installer à Saint-Pierre-et-Miquelon, au climat rude mais aux habitants bienveillants. Elle y relit la correspondance de son homme disparu et y répond tout en se confrontant à la nature belle mais sauvage de l’île.
Le cadre original du roman est pour beaucoup dans la curiosité qu’il suscite. A voir.

SOCIÉTÉ :
Madame Diogène, d’Aurélien Delsaux : le syndrome de Diogène est une pathologie consistant à tout accumuler chez soi, à ne jamais rien jeter. Héroïne de ce premier roman, une vieille dame en est atteinte et se replie chez elle, malgré les gens, proches ou services sociaux, qui tentent de l’approcher.
Jeancourt-Galignani - L'AudienceL’Audience, d’Oriane Jeancourt-Galignani (lu) : au Texas, un professeur ne peut avoir de relations sexuelles avec ses élèves, même si ces derniers sont majeurs et consentants. Pour avoir couché avec quatre garçons de sa classe de mathématiques, Deborah Aunus est arrêtée et jugée. Les quatre jours de son procès sont l’occasion de voir défiler proches, témoins, victimes supposées, autant que d’interroger les paradoxes d’une société américaine à la fois puritaine et voyeuse.
Projet ambitieux, mais roman pas tout à fait à la hauteur. De qualité, mais pas saisissant, faute d’élever le débat comme son sujet le promettait.

HUIS CLOS : Madame, de Jean-Marie Chevrier
Une veuve aristocrate vit seule et s’attache au fils de ses fermiers, Guillaume, qu’elle a rebaptisé Willy. Elle souhaite en faire son héritier, malgré la jalousie instinctive de ses parents. Elle a perdu son fils quatorze ans plus tôt, le jour de la naissance de Willy. La date anniversaire approche et un drame se prépare…

Estienne d'Orves - La DévorationINCLASSABLE : La Dévoration, de Nicolas d’Estienne d’Orves
Comment mieux définir ce romancier que par ce qualificatif ? Capable de changer de genre comme de chemise, pas toujours convaincant, il nous avait surpris et épatés avec ses Fidélités successives. Il revient avec un roman radicalement différent, dans lequel un romancier, pressé par son éditrice de quitter son registre habituel, se passionne pour l’histoire d’un cannibale humain ayant tué et mangé sa petite amie. Voulant en faire le sujet de son prochain livre, il entreprend de se mettre dans la tête du meurtrier cannibale. Un périple potentiellement dangereux…


Nous sommes tous morts, de Salomon de Izarra

Signé Bookfalo Kill

Second à bord du baleinier « le Providence », Nathaniel Nordnight relate dans son journal de bord ce qui commençait comme une campagne de pêche prometteuse, avec des conditions de navigation excellentes, des proies annoncées nombreuses et un équipage de qualité, mais finit par virer au cauchemar – au sens le plus strict du terme.
Quatre jours après le départ, en effet, le bateau est d’abord secoué par une violente tempête, avant de se réveiller le lendemain pris dans une gangue de glace aussi inattendu qu’incompréhensible. Piégés, tiraillés bientôt par le manque de nourriture, les marins ne tardent pas à basculer dans la folie…

Izarra - Nous sommes tous mortsJe vais être honnête : je n’ai pas aimé ce premier roman de Salomon de Izarra mais je n’arrive pas vraiment à expliquer pourquoi. Cela fait deux ou trois semaines que je l’ai terminé, plusieurs jours que j’y pense, en vain. Enfin si, je crois avoir une piste : c’est à cause de la quatrième de couverture.
Hé oui, encore ! Vous allez penser que je suis obsédé par ces histoires de quat’ de couv’, dont j’évoque régulièrement les ratages, approximations ou éloges exagérés. Mais c’est vrai que les éditeurs devraient parfois réfléchir avant de comparer, par exemple, un jeune auteur de 25 ans à Lovecraft ou Stevenson.

Oui, c’est à ces hautes références que les éditions Rivages comparent le jeune Izarra. Pourquoi pas, me direz-vous, d’autant que cela ne manque pas de justesse. Stevenson un peu moins, pour le côté aventure maritime peut-être, qui ne dure guère néanmoins ; mais Lovecraft, c’est certain, et il ne fait aucun doute que Salomon de Izarra s’est gorgé des romans fantastiques de l’écrivain américain, dont il emprunte beaucoup au style évocateur, avec force adjectifs, empilés les uns sur les autres pour souligner à grands traits l’épouvante à laquelle sont confrontés ses personnages, et champ lexical de l’horreur en abondance. Sans parler du nom du baleinier, « le Providence », ville de naissance de Lovecraft et théâtre des événements dans plusieurs de ses écrits.

Et c’est peut-être là que le bât blesse, en tout cas pour moi. Izarra reproduit bien les techniques du maître, en bon copiste. Mais il n’y ajoute rien. Pire, il ne retrouve pas ce sens de l’effroi rampant, du monstrueux inexplicable et souterrain dont Lovecraft a su peupler nos cauchemars par sa seule force d’évocation et de suggestion. Comme le navire qui porte ses « héros », le récit stagne très vite pour ne jamais décoller, en dépit de sa brièveté. Et ce n’est pas une scène de cannibalisme finalement plus longue qu’insoutenable qui y changera quoi que ce soit. (Oui, ce n’est pas parce qu’il y a des cannibales dans un roman que nous autres, lecteurs du même nom, sommes systématiquement fans.)

Parce qu’il n’a pas peur de se frotter à la littérature de genre et qu’il dégage une atmosphère intéressante, disons que Nous sommes tous morts est une promesse. Peut-être fallait-il, pour Salomon de Izarra, passer par cet hommage pour dégager son œuvre future de cette influence pesante. Réponse au prochain roman ?

Nous sommes tous morts, de Salomon de Izarra
  Éditions Rivages, 2014
ISBN 978-2-7436-2817-8
132 p., 15€


Monde sans oiseaux, de Karin Serres

Signé Bookfalo Kill

Il était une fois un monde où les oiseaux avaient disparu depuis si longtemps qu’on pensait que leur existence était une légende. Au cœur de ce monde, il y avait un lac dont les eaux montaient inexorablement, et un village dont les maisons étaient élevées sur roues pour les éloigner des flots. Dans le lac, des cochons roses fluorescents nageaient au-dessus d’une forêt de cercueils.
Il était une fois une jeune femme que son père, le pasteur du village, avait prénommé Petite Boîte d’Os après une illumination au sujet de son crâne et de son cerveau. Petite Boîte d’Os tombait amoureuse de son voisin, le vieux Joseph, qu’on soupçonnait de cannibalisme, mais ce n’était qu’une péripétie de sa drôle de vie dans son drôle de village…

Serres - Monde sans oiseauxIl était une fois une dramaturge qui s’appelait Karin Serres. Elle écrivait un premier roman dont le titre énigmatique était Monde sans oiseaux. C’était un petit livre, une centaine de pages à peine, mais en le lisant, on se demandait comment il pouvait être si riche, si plein d’idées, si juste et si émouvant à la fois.

Monde sans oiseaux était un conte, dont il était difficile de raconter l’histoire, car elle était faite d’une multitude de détails, de jolies inventions, d’un imaginaire foisonnant dont l’existence même surprenait -avant de l’envoûter – le lecteur (trop) habitué au monde étriqué, pragmatique et réaliste dans lequel il vivait.
D’ailleurs, Monde sans oiseaux était aussi une fable qui parlait de cela, de notre monde que la modernité rendait trop froid, trop gris, coupé de la nature, privé peu à peu d’humanité – ce monde dont celui de Petite Boîte d’Os était un négatif, où le quotidien était fait de merveilleux mais aussi d’effroi, où la mort frappait aussi cruellement que la vie était vertigineuse, où l’amour enfin vibrait en peu de mots mais avec quelle force !

Il était une fois une nouvelle romancière qui s’appelait Karin Serres. Elle ouvrait une porte sur les rêves et les cauchemars et nous la faisait franchir sans trembler, et nous voguions avec joie, bercés par la houle rassurante de sa voix littéraire, à la fois inventive et précise, belle et singulière.
Et elle vous invitait tous, et avec elle les Cannibales conquis, à vous évader dans son fabuleux univers. Même si les oiseaux en avaient disparu.

Monde sans oiseaux, de Karin Serres
Éditions Stock, coll. La Forêt, 2013
ISBN 978-2-234-07395-1
106 p., 12,50€

Il était une fois d’autres lecteurs qui avaient également aimé Monde sans oiseaux : La Fabrique à rêves (si bien nommée), Librairie Mollat