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Une bête aux aguets, de Florence Seyvos

Éditions de l’Olivier, 2020

ISBN 9782823611793

144 p.

17 €


RENTRÉE LITTÉRAIRE 2020


Lorsqu’elle se retrouve seule, à l’abri des regards, Anna entend des voix, aperçoit des lumières derrière les rideaux, surprend des ombres dans le couloir. Elle sait qu’elle appartient à un autre monde, qui n’obéit pas aux mêmes lois que le monde ordinaire. Cela l’effraie, et la remplit de honte.
Est-ce pour la protéger d’un danger que, depuis l’âge de douze ans, Anna doit avaler des comprimés prescrits par un certain Georg ? De quelle maladie souffre-t-elle ? Dans quel état se retrouverait-elle si elle abandonnait le traitement ?


L’intérêt et la richesse d’un livre ne dépendent définitivement pas de son épaisseur. Si vous en doutez encore, lisez Une bête aux aguets.
Comment réussir à mettre autant de choses dans un roman en si peu de pages ? Ce genre d’exploit me fascine. Dans ce livre en particulier, cela tient, je crois, en la manière dont Florence Seyvos suggère beaucoup plus de choses qu’elle n’en explicite. Tout ici est affaire de sensation, d’impression, de perception. La vérité que l’on peut se faire d’Une bête aux aguets réside entre ses lignes, dans ce que son propos étonnant extirpe de nous.

Une partie de la quatrième de couverture que je n’ai pas rapportée au début de cette chronique parle d’une « inquiétante étrangeté ». Je reprends ces mots, impossible de dire mieux. Oui, dès les fascinantes premières pages du roman, un sentiment diffus d’anxiété s’installe, mêlé de quelque chose de plus insaisissable encore, qui tutoie les frontières mouvantes du fantastique.
Que les rétifs à l’extraordinaire se rassurent : si Florence Seyvos joue de loin avec les codes du genre, c’est pour mieux aborder des sujets foncièrement quotidiens, profondément humains.

Et c’est là que, pour le chroniqueur, naît la difficulté. Qu’écrire de plus, sans risquer l’injure du dévoilement intempestif ? En restant aussi évasif que possible, je dirais qu’Une bête aux aguets parle comme rarement d’adolescence, de découverte de soi (physique autant que psychique), mais aussi du désir, de la passion, de l’attraction sidérante des corps et des âmes, mais encore de la relation filiale…
Tout ceci, je le répète, en 144 pages, et sans jamais verser dans la démonstration pataude ni la psychologie grossière. Au contraire, le propos reste à distance, caché derrière le point de vue déphasé de la narratrice, à l’abri des étranges péripéties qui, mine de rien, la font avancer sur le chemin de l’existence. Il reste à la merci du lecteur, libre de s’en emparer à sa manière et de le modeler à sa guise, d’y puiser ce qu’il y cherche sans même s’en rendre compte.

Je n’ai au sujet de ce roman qu’une seule certitude : celle d’avoir besoin de le relire, très vite, pour tenter d’en saisir davantage – sans pour autant le dépouiller de son inquiétante étrangeté, qui est sa force et sa splendeur.
Pour moi, la première gemme de la rentrée.

À lire également, de Florence Seyvos : Le Garçon incassable (éditions de l’Olivier, repris en Points).


À première vue : la rentrée de l’Olivier 2020

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Intérêt global :

joyeux


À bord du navire l’Olivier, on aborde la rentrée littéraire 2020 avec une nouvelle vice-capitaine à bord, l’excellente éditrice Nathalie Zberro, déjà passée sous les branches de l’arbre avant un long et fructueux crochet à la tête du département étranger des éditions Rivages.
Du côté des auteurs en lice, on reste aussi largement en famille, puisque trois d’entre eux (sur cinq) sont des noms familiers de la maison. Au programme : quatre romans, et un essai d’un grand nom des lettres américaines qui devrait avoir les faveurs de la presse.


Florence Seyvos - Une bête aux aguetsUne bête aux aguets, de Florence Seyvos

Le Garçon incassable reste un très grand souvenir de lecture, poignant, créatif et d’une profonde justesse. Le titre du nouveau roman de Florence Seyvos annonce une intrigue marquée par l’étrangeté et l’inquiétude, qui ne devrait pas être dénuée d’émotion et d’empathie, qualités dont l’auteure est naturellement vibrante. Elle narre ici l’histoire d’Anna, une jeune fille cantonnée dans la peur, et convaincue de voir et d’entendre des choses que personne d’autre ne perçoit. Des voix, des lumières aux fenêtres, des ombres dans les couloirs… Suivie et traitée depuis des années par un mystérieux médecin, Anna s’interroge sur ce qu’elle est réellement, et sur ce qu’elle pourrait devenir.

Thomas Flahaut - Les nuits d'étéLes nuits d’été, de Thomas Flahaut

Ostwald, son singulier premier roman, a commencé à distinguer Thomas Flahaut comme auteur à surveiller. Voici son deuxième, encore une fois ancré dans l’est – à tel point qu’on franchit la frontière pour passer en Suisse et découvrir les Verrières, petite ville frontalière où ont grandi Thomas, Mehdi et Louise, les trois héros du livre. De formidable terrain de jeux pour gamins, l’endroit devient, le temps d’un été, laboratoire d’entrée dans l’âge adulte. Comme leurs pères avant eux, les deux garçons entrent à l’usine, centre névralgique de la région, tandis que Louise utilise l’endroit comme lieu d’étude pour sa thèse sur les ouvriers frontaliers. Chacun à sa manière, ils confrontent leurs espoirs de vies meilleures et d’évasions sociales à un univers professionnel plus violent que jamais.

Jean-Pierre Martin - Mes fousMes fous, de Jean-Pierre Martin

Auteur d’essais et de fictions chez différents éditeurs (Seuil, Gallimard, Autrement entre autres), Jean-Pierre Martin rejoint les éditions de l’Olivier pour présenter ses Fous – ou, plus exactement, les fous de son héros, Sandor, persuadé d’attirer les personnalités atypiques et décrochées du réel dès qu’il met un pied dehors. De quoi se demander si lui-même ne serait pas un peu fou…

Robin Robertson - WalkerWalker, de Robin Robertson
(traduit de l’anglais par Josée Kamoun)

Premier roman d’un éditeur et poète britannique, Walker nous transporte de l’autre côté de l’Atlantique, dans les pas d’un vétéran de la Seconde Guerre mondiale qui tente de trouver sa place dans un monde qu’il voit désormais comme un gigantesque film noir – à la manière de tous ces longs métrages hollywoodiens dans lesquels il se réfugie lorsque la fuite est trop dure. De New York à Los Angeles, en quête d’un emploi et d’un sens à sa vie, Walker arpente un monde vaste et fascinant où tout reste danger. Fidèle aux origines de sa plume, Robertson déploie sa fiction sous la forme d’un poème épique, faisant de son roman une odyssée moderne.

Jonathan Franzen - Et si on arrêtait de faire semblantEt si on arrêtait de faire semblant ?, de Jonathan Franzen
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Deparis)

À la manière de l’autre Jonathan publié en France par les éditions de l’Olivier (Safran Foer), Franzen est un romancier qui a des idées et des opinions, et qui les exprime avec talent sous d’autres formes que la fiction. Démonstration avec ce recueil d’essais et d’articles, rédigés entre 2001 et 2019, qui développe des réflexions diverses sur la littérature, les nouvelles technologies, le monde dans lequel nous vivons ou l’écologie. Le texte qui donne son titre au livre, publié l’année dernière dans le New Yorker et consacré au réchauffement climatique, avait créé la polémique. Signe que, face à l’intelligence, nul ne peut rester insensible, pour le meilleur ou pour le pire.


BILAN


Lecture certaine :
Une bête aux aguets, de Florence Seyvos

Lectures potentielles :
Les nuits d’été, de Thomas Flahaut
Walker, de Robin Robertson


La Peau de l’ours, de Joy Sorman

Signé Bookfalo Kill

Contrairement à une idée dédaigneuse trop largement répandue, quand on se donne la peine de chercher, on peut trouver une belle originalité chez certains romanciers français contemporains. (Moins nombreux que ceux dont les livres ne présentent aucun intérêt, certes, mais quand même.)
Prenez Joy Sorman. Après Comme une bête, livre étonnant dont le héros était un apprenti boucher, voici la Peau de l’ours, dont le narrateur est… un ours – oui, c’était facile, la réponse est dans le titre.

Sorman - La peau de l'oursPlus précisément, le narrateur est mi-homme mi-ours, fils d’une femme violée par un ursidé lubrique. Séparé de sa mère, devenu à l’adolescence plus bestial qu’humain d’aspect, il est vendu à un montreur d’ours, qui lui fait découvrir l’étrange plaisir du spectacle. Commence alors une longue vie d’aventure et d’errance, où il est tantôt monstre de foire, tantôt bête de cirque, tantôt captif de zoo, qui observe les humains avec le recul de sa condition particulière d’animal doué de conscience. Une existence où pèse aussi, inaccessible, la tentation de l’amour interdit pour et avec les femmes, qui tout à la fois l’aident à supporter son état et le lui rendent si douloureux…

Étonnant, vraiment. Avec son style élaboré, souvent proche du ton du conte, Joy Sorman parvient à donner à son héros-narrateur toute l’apparence de l’humanité, tout en le gardant toujours du côté de la bête, dont il a l’instinct, la docilité ou la sauvagerie suivant les situations. Proche des autres animaux qu’il lui arrive de côtoyer, s’en faisant leur porte-parole, surtout lorsqu’ils sont maltraités, il reste en même temps si semblable à nous que son regard sert de miroir implacable pour refléter la manière dont nous traitons le règne animal.

Autant dire que l’homme ne sort pas grandi de cette confrontation, et les scènes de zoo sont particulièrement cruelles, qui offrent les pages les plus fortes du roman, suscitant le malaise à coup sûr.

« Au zoo le temps s’étire morne et répétitif, c’est une rouille acide. (…) Ici nous vivons bien trop longtemps bien trop vieux, en pleine nature le pire est toujours certain et nous ne ferions pas long feu, les savanes et les brousses sont-elles peuplées de vieillards ? Ici nous vivons dégénérés plutôt que d’être éliminés. » (p.134-135)

Viscérale, charnelle, sensuelle, La Peau de l’ours brille par sa singularité, la virtuosité de la plume de Joy Sorman, la densité et l’intelligence de son propos qui tient en 150 pages sans avoir besoin de davantage. Une leçon à suivre pour beaucoup d’auteurs, et pour nous, le plaisir de lire un roman vraiment original.

La Peau de l’ours, de Joy Sorman
  Éditions Gallimard, 2014
ISBN 978-2-07-014643-7
155 p., 16,50€


Un vent de cendres, de Sandrine Collette

Signé Bookfalo Kill

En début d’année dernière, le premier roman de Sandrine Collette, Des nœuds d’acier, m’avait mis une claque comme on n’en encaisse pas tous les jours (et tant mieux parce qu’on s’en lasserait vite). Alors, forcément, j’attendais beaucoup de son deuxième opus. Si l’impact n’est pas aussi fort, absence d’effet de surprise oblige, c’est néanmoins un bon thriller psychologique, à la noirceur assumée jusqu’au bout.

Collette - Un vent de cendresEn septembre, saison des vendanges, un groupe de jeunes gens se présente sur un domaine champenois pour mettre la main à la pâte durant une semaine de dur labeur, moyennant un petit salaire, pas mal de petits bobos et une ambiance conviviale. Parmi eux, la jolie Camille et son frère Malo. Très vite, pourtant, les choses se détraquent. Le maître des lieux, Octave, boiteux taciturne au visage lacéré par une vilaine cicatrice, ne cache pas sa fascination pour Camille ; un sentiment peu à peu partagé par la belle. Protecteur et troublé par un mauvais pressentiment, Malo tente de s’interposer.
Le troisième jour, au lendemain d’un violent accrochage, Malo disparaît. Camille s’inquiète aussitôt mais elle est la seule. Malo est-il vraiment parti sur un coup de tête, ou lui est-il arrivé quelque chose ?…

On pourrait dire d’Un vent de cendres que c’est un conte réaliste. Conte, parce qu’il s’agit d’une variation transparente sur la Belle et la Bête. Réaliste, parce que Sandrine Collette nourrit son histoire d’un luxe de détails sur le cadre de son histoire, la culture du raisin de Champagne et sa récolte… Elle utilise ce contexte avec précision, mais sans volonté de démonstration genre « j’ai bien appris ma leçon ».
Privilégier cet aspect quasi documentaire permet de mieux faire surgir, rampantes et insidieuses, presque surnaturelles, la menace et la peur, mais aussi les nombreux sentiments noués dans une intrigue de triangle passionnel finalement assez simple : amour, haine, jalousie, trouble, fascination, séduction, sensualité…

Dans ce quasi huis clos, la romancière crée une atmosphère de plus en plus pesante au fil des pages, alors que rien de spectaculaire ne se passe. C’est là sa très grande force, cette maîtrise totale du récit grâce à la maturité d’un style précis et dépouillé. On s’en rend à peine compte, mais la tension monte petit à petit, tandis que de sombres secrets émergent du passé et que la folie s’installe, menant à une conclusion cruelle, inexorable.
Léger bémol tout de même au sujet de cette fin, impressionnante, angoissante dans sa mise en scène, mais dont j’avais deviné la révélation la plus capitale (et je ne suis pas le seul). Malgré cela, j’ai pu me rendre compte, au fil de discussions avec d’autres lecteurs, qu’il restait une large place à l’interprétation, Sandrine Collette entretenant avec habileté un flou volontaire depuis le début du roman… A vous, donc, de vous faire votre opinion sur ce Vent de cendres qui divise ses lecteurs depuis sa parution. Un livre qui ne laisse pas indifférent, c’est déjà bon signe !

Un vent de cendres, de Sandrine Collette
  Éditions Denoël, coll. Sueurs Froides, 2014
ISBN 978-2-207-11736-1
260 p., 18€

P.S.: des avis différents, donc, sur ce roman… Si Démosthène le serial lecteur ou Pierre « Black Novel » Faverolle sont enthousiastes, c’est la déception chez Yvan « Gruznamur » du blog Emotions, ou chez Du bruit dans les oreilles, de la poussière dans les yeux.