Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Articles tagués “Bayard Jeunesse

Trackers Livre I : Glyphmaster, de Patrick Carman

Signé Bookfalo Kill

Enfermé dans un lieu top secret, Adam Henderson est soumis à un interrogatoire serré. Et le fait qu’il ait seulement une quinzaine d’années ne change rien à la détermination de l’inspecteur Ganz. Il faut dire qu’Adam est un petit génie de l’informatique et des technologies modernes. Inventeur de dizaines de gadgets et d’objets high tech, il est spécialisé dans la transformation de caméras, est capable de transformer n’importe quelle poubelle électronique en appareil dernier cri et surpuissant ; et surtout, c’est un traqueur : il peut se promener à peu près n’importe où sur la Toile, débusquer les voyous du Web…
Avec ses amis Finn, Emily et Lewis, il forme le gang des Trackers. Chacun a ses qualités propres, et la petite bande se distingue par ses prouesses en matière d’espionnage et d’analyse des données. A tel point qu’ils finissent par être repérés, et traqués à leur tour par un mystérieux et dangereux duo…

Patrick Carman est un auteur prolifique. Il écrit plusieurs livres par an, et lance de nombreux cycles, parmi lesquels l’excellent Skeleton’s Creek : quatre tomes d’une série à l’atmosphère horrifique, entre Stephen King et le Projet Blair Witch, et dont le récit avançait par une alternance de texte et de vidéos.
On retrouve le même principe narratif ici. L’essentiel du roman est constitué par l’interrogatoire d’Adam, une suite de questions et de réponses très dynamique, qui oblige à tourner les pages très vite pour découvrir la suite. De temps à autre, Adam s’interrompt pour donner livre un mot de passe. Celui-ci, utilisé sur le site adéquat (www.trackers-lelivre.fr), permet de débloquer des vidéos où l’on retrouve les héros de l’histoire en action. Rien de très nouveau ici par rapport à Skeleton’s Creek, sinon que les vidéos sont peut-être plus dynamiques (certaines de Skeleton… étaient à mourir d’ennui). En tout cas, le principe reste très sympathique.
A noter, pour les rétifs à l’interaction ou ceux qui n’auraient pas Internet sous la main au moment de la lecture : les vidéos sont décrites en appendice, ce qui permet d’avancer dans la lecture sans rien en perdre. Une idée maligne, qui manquait d’ailleurs à Skeleton’s Creek.

Il faut maintenant parler de l’histoire. Et là, ça se gâte un peu. Contrairement à Skeleton’s Creek, où l’intrigue tenait parfaitement la route en dépit de son caractère fantastique, le premier tome de Trackers s’avère décevant. Patrick Carman multiplie les effets d’annonce pour nous faire croire que ses héros sont en danger, mais assez vite, on comprend que le suspense est artificiel. Et les vidéos n’arrangent rien, montrant des « cascades » anodines, des scènes d’action un peu faiblardes, qu’un texte bien tourné aurait sûrement rendu plus spectaculaires dans l’imagination du lecteur.
Tant et si bien que les révélations finales tombent un peu à plat, par manque d’intensité et d’implication du lecteur… Dommage.

En matière d’espionnage et d’intrigues à base de technologies modernes, la littérature ado a fait déjà bien mieux (la série Cherub de Robert Muchamore, Little Brother de Cory Doctorow, la série de la Grande École du Mal et de la Ruse de Mark Walden…) Ce Glyphmaster reste une lecture sympa, notamment pour des lecteurs découvrant le procédé. Mais Patrick Carman devra faire mieux dans le prochain tome pour faire décoller Trackers et la transformer en une bonne série addictive.

A partir de 12 ans.

Trackers Livre I : Glyphmaster, de Patrick Carman
Éditions Bayard Jeunesse, 2012
ISBN 978-2-7470-3617-7
303 p., 14,90€


Miss Peregrine et les enfants particuliers, de Ransom Riggs

Signé Bookfalo Kill

Quand il était petit, Jacob Portman était fasciné par les récits fantastiques de son grand-père Abraham, illustrés par des photographies bizarres, presque dérangeantes. Il y était question de voyages autour du monde, d’explorations incroyables, et surtout du séjour qu’Abe avait effectué dans un mystérieux orphelinat sur Cairholm, une île au large du Pays de Galles, au début de la Seconde Guerre mondiale. En grandissant, cependant, Jacob avait fini par décider qu’il n’y avait rien de vrai dans ces histoires, il avait pris ses distances et était devenu un adolescent terne et peu sociable, tandis que son grand-père semblait perdre la boule, seul dans sa maison.
Un soir, Jake retrouve Abraham assassiné dans son jardin, le corps lacéré par une créature terrifiante qu’il est le seul à avoir le temps d’apercevoir avant qu’elle disparaisse dans la nuit. Choqué, ébranlé, le garçon s’enfonce dans le mutisme et s’isole encore plus. Jusqu’à ce que son psy l’encourage à écouter les dernières paroles incohérentes prononcées par son grand-père, et à se rendre sur Cairnholm, accompagné de son père, pour essayer d’y retrouver une trace de l’orphelinat et de ses étranges occupants…

Voilà un drôle de roman ! Aussi « particulier » que les enfants qui l’habitent. Inclassable. A tel point que les éditions Bayard Jeunesse, qui le publient, ont gommé leur nom sur la couverture… Une manière de suggérer que ce roman, s’il semble être destiné à de jeunes lecteurs, peut toucher plus large. En tout cas, c’est sans doute un livre à ne pas faire lire avant 14 ans, au minimum.
D’abord parce que le style de Ransom Riggs, soigné et classique, appelle un bon niveau de lecture.
Ensuite, parce que le récit est riche, parsemé d’indices, de références historiques – notamment à la Seconde Guerre mondiale – et de réflexions sur le temps ou l’immortalité.
Enfin et surtout, parce que certains événements du livre peuvent s’avérer dérangeants, voire violents. Quelques passages évoquent Stephen King, tout simplement ! (Notamment une scène de réanimation de cadavre humain à moitié dévoré, à l’aide de cœurs d’animaux…)

Puis il y a les photos qui illustrent régulièrement le récit. En noir et blanc, magnifiques, souvent intrigantes, elles frappent l’imaginaire et sont au coeur du projet de Ransom Riggs. Ce jeune auteur collectionne en effet les photos d’inconnus, notamment les plus bizarres possibles, et il s’en est inspiré pour créer personnages et situations de son roman. Une fillette en lévitation, un adolescent couvert d’abeilles, la silhouette à contre-jour d’une vieille femme fumant une pipe… Tous ont nourri l’imagination du romancier et apparaissent dans l’histoire.

Déconcertant, singulier, Miss Peregrine et les enfants particuliers est un roman extrêmement prenant, où un fantastique mesuré se dispute à un réel à peine moins effrayant. Jacob y est un héros complet et complexe, peu sympathique de prime abord, mais auquel on finit par s’attacher lorsque la découverte des secrets de son grand-père l’amène à se révéler et à prendre en main son existence – surtout lorsqu’une jolie histoire d’amour s’en mêle… Les personnages comme les paysages (formidable Cairnholm) sont merveilleux et impriment une empreinte durable dans l’esprit du lecteur.

Oui, il y a du Stephen King dans ce roman, et du meilleur. Celui de Ça, par exemple. La même capacité à créer un vaste univers et à l’investir corps et âme, à rendre le fantastique crédible. La même énergie narrative. Le même esprit d’aventure, pas loin de la naïveté mais jamais mièvre. De quoi donner très envie de retrouver rapidement Jake et les enfants particuliers.
Ça tombe bien : la fin est sans équivoque et Ransom Riggs l’a déjà confirmé sur son site, il y aura une suite. Vivement !

Miss Peregrine et les enfants particuliers, de Ransom Riggs
Éditions Bayard Jeunesse, 2012
ISBN 978-2-7470-3791-4
438 p., 14,50€