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L’Audience, d’Oriane Jeancourt Galignani

Signé Bookfalo Kill

Les meilleures intentions ne font pas forcément les meilleurs romans. Cet axiome frappe le nouveau livre d’Oriane Jeancourt Galignani qui, sans être raté, loin de là, n’est pas aussi réussi qu’on pouvait l’espérer à la lecture de son synopsis.

L’Audience, comme son titre l’indique, s’articule autour d’un récit judiciaire. Plus précisément, des quatre jours que dure le procès de Deborah Aunus, une enseignante accusée d’avoir couché avec quatre de ses élèves. Qu’ils fussent majeurs et consentants au moment des faits ne change rien à l’affaire, car nous sommes au Texas, État qui proscrit toute forme de relation sexuelle entre un professeur et ses étudiants, peu importe leur âge.
Tandis que l’accusée reste étrangement en retrait durant les débats, si apathique qu’elle en paraît parfois antipathique, témoins, proches et « victimes » défilent à la barre, recréant le contexte des événements…

Jeancourt-Galignani - L'AudienceDans l’imaginaire collectif, le Texas, c’est Dallas, le pétrole, la dynastie Bush et le culte des armes à feu. Pour les Américains des grandes villes, de San Francisco à New York, les Texans sont les bas du front par excellence. Outre le fait qu’elle s’inspire d’un fait divers réel, rien d’étonnant donc à voir Oriane Jeancourt Galignani camper son roman, inspiré d’ailleurs d’une histoire vraie, dans un État aussi symptomatique des paradoxes américains.
Elle y trouve une matière toute prête pour fusiller le puritanisme hypocrite des Américains, ainsi qu’un terreau de rêve pour un romancier, celui d’une petite ville où tout le monde se connaît, microcosme putride où s’épanouissent naturellement rumeurs et rancœurs, et ce voyeurisme effroyable, tiraillé entre un dégoût de bon aloi et une fascination profonde, teintée de jalousie, pour la liberté sexuelle affichée de l’héroïne.

Sur ces aspects, L’Audience est réussie, la romancière captant ces sentiments d’égout avec un réel brio. Là où, pour moi, le roman boite un peu, c’est dans sa construction, qui alterne moments du procès et flashbacks ; or ces derniers se réduisent un peu trop souvent à de nombreuses scènes de sexe, certes utiles à la compréhension du récit puisqu’elles constituent le chef d’accusation qui soumet Deborah Aunus à la justice. Mais leur accumulation finit par écraser le portrait en creux que tente de saisir Oriane Jeancourt Galignani de son héroïne.

A l’occasion de ses ébats ou lorsqu’elle se laisse séduire par ses étudiants, Deborah est ainsi souvent décrite comme une grande femme d’une mollesse sensuelle, aux seins lourds, sorte d’objet de fantasme caricatural pour adolescents en chaleur. Même lors du procès, elle est incarnée par son physique pesant, charnu. Comme si, dans sa volonté louable de ne pas dresser un portrait psychologique en règle de sa protagoniste, Oriane Jeancourt Galignani l’avait involontairement réduite à sa seule incarnation charnelle. Ce qu’on lui reproche, en somme, et si le lecteur n’a pas forcément envie de la condamner pour cela, elle ne sort de ce portrait ni grandie ni même aimable.

Intéressante et pertinente dans son accusation subtile du puritanisme et du légalisme systématique des Américains, L’Audience manque d’un je ne sais quoi, de puissance, de virtuosité littéraire, d’une colère aussi. En refusant de s’engager dans la tête de sa protagoniste, en en faisant un personnage passif – un choix estimable mais risqué -, Oriane Jeancourt Galignani est un peu passée à côté d’elle.

L’Audience, d’Oriane Jeancourt Galignani
  Éditions Albin Michel, 2014
ISBN 978-2-226-25830-4
297 p., 19€

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A première vue : la rentrée littéraire Albin Michel 2014

A tout seigneur tout honneur, nous ouvrons le bal des présentations de la rentrée littéraire 2014 avec l’éditeur qui a remporté le Prix Goncourt l’année dernière – pour notre plus grande joie car nous avions adoré Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre.
Comme chaque année, Albin Michel revient avec un mélange intéressant de grands romans populaires et d’œuvres plus intimistes, dont se distingue un premier roman très prometteur.

Roux - Le Bonheur national brutLA FRESQUE ALBIN MICHEL : Le Bonheur national brut, de François Roux
Cela pourrait presque devenir un genre en soi. Après Le Club des incorrigibles optimistes et La Vie rêvée d’Ernesto G. de Jean-Michel Guenassia, ou Les fidélités successives de Nicolas d’Estienne d’Orves, voici Le Bonheur national brut, premier roman de François Roux qui raconte, à travers le destin de quatre amis, la France des années 80 à nos jours. Trente ans d’histoire récente, des destins passionnants et exemplaires, un style affûté, tous les ingrédients sont là pour faire de ce gros livre un franc succès. En d’autres termes, on en attend beaucoup.

Nothomb -Pétronille (pt format)L’INCONTOURNABLE : Pétronille, d’Amélie Nothomb (lu)
Un titre et un prénom d’héroïne improbables, une histoire d’amitié possessive et complexe, du Champagne qui coule à flot, Amélie qui se met en scène au fil de 169 pages vite dévorées, c’est du Nothomb en puissance. Sans surprise, mais avec son humour et ses dialogues ciselés, c’est plutôt un bon cru.

VOYAGES :
L’Enfant des marges, de Franck Pavloff : direction Barcelone, dans les pas de Ioan, photographe de renom qui vit reclus dans les Cévennes depuis la mort de son fils en mer, et qui sort de sa retraite pour tenter de retrouver son petit-fils disparu dans la capitale catalane.
Barcelone est un décor romanesque par excellence, et l’histoire est en partie autobiographique. Cela pourrait donner un beau livre, par l’auteur de Matin Brun.
La Belle de l’étoile, de Nadia Galy : après le suicide de son amant, une femme part s’installer à Saint-Pierre-et-Miquelon, au climat rude mais aux habitants bienveillants. Elle y relit la correspondance de son homme disparu et y répond tout en se confrontant à la nature belle mais sauvage de l’île.
Le cadre original du roman est pour beaucoup dans la curiosité qu’il suscite. A voir.

SOCIÉTÉ :
Madame Diogène, d’Aurélien Delsaux : le syndrome de Diogène est une pathologie consistant à tout accumuler chez soi, à ne jamais rien jeter. Héroïne de ce premier roman, une vieille dame en est atteinte et se replie chez elle, malgré les gens, proches ou services sociaux, qui tentent de l’approcher.
Jeancourt-Galignani - L'AudienceL’Audience, d’Oriane Jeancourt-Galignani (lu) : au Texas, un professeur ne peut avoir de relations sexuelles avec ses élèves, même si ces derniers sont majeurs et consentants. Pour avoir couché avec quatre garçons de sa classe de mathématiques, Deborah Aunus est arrêtée et jugée. Les quatre jours de son procès sont l’occasion de voir défiler proches, témoins, victimes supposées, autant que d’interroger les paradoxes d’une société américaine à la fois puritaine et voyeuse.
Projet ambitieux, mais roman pas tout à fait à la hauteur. De qualité, mais pas saisissant, faute d’élever le débat comme son sujet le promettait.

HUIS CLOS : Madame, de Jean-Marie Chevrier
Une veuve aristocrate vit seule et s’attache au fils de ses fermiers, Guillaume, qu’elle a rebaptisé Willy. Elle souhaite en faire son héritier, malgré la jalousie instinctive de ses parents. Elle a perdu son fils quatorze ans plus tôt, le jour de la naissance de Willy. La date anniversaire approche et un drame se prépare…

Estienne d'Orves - La DévorationINCLASSABLE : La Dévoration, de Nicolas d’Estienne d’Orves
Comment mieux définir ce romancier que par ce qualificatif ? Capable de changer de genre comme de chemise, pas toujours convaincant, il nous avait surpris et épatés avec ses Fidélités successives. Il revient avec un roman radicalement différent, dans lequel un romancier, pressé par son éditrice de quitter son registre habituel, se passionne pour l’histoire d’un cannibale humain ayant tué et mangé sa petite amie. Voulant en faire le sujet de son prochain livre, il entreprend de se mettre dans la tête du meurtrier cannibale. Un périple potentiellement dangereux…