Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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A première vue : la rentrée Seuil 2015

Les éditions du Seuil font partie des grosses écuries dont nous n’avons pas encore parlé cette année. Qu’à cela ne tienne, c’est parti ! Néanmoins, pas de quoi sauter au plafond non plus… Du côté des francophones, à part Alain Mabanckou, qu’on voit mal nous décevoir, les titres annoncés ne nous excitent pas plus que cela (constat entièrement personnel, évidemment). Ca pourrait être mieux du côté des étrangers – ça pourrait. Et dans le meilleur des mondes, nous pourrions aussi nous tromper complètement. Réponse(s) à la rentrée.

Mabanckou - Petit PimentÇA PIQUE, ÇA LANCE ET ÇA REPIQUE DERRIÈRE : Petit Piment, d’Alain Mabanckou
Petit Piment est un orphelin de Pointe-Noire dont la vie est pour le moins agitée. Pensionnaire d’une institution catholique dirigée par le tyrannique et corrompu Dieudonné Ngoulmoumako, il profite de la révolution socialiste pour s’évader, faire les quatre cent coups, puis se réfugier dans la maison close de Maman Fiat 500. Il y coule enfin des jours paisibles, jusqu’au au jour où le maire décide de s’attaquer à la prostitution. Ulcéré, Petit Piment passe en mode vengeance…

Desbiolles - Le Beau tempsON EN A GROS : Le Beau temps, de Marilyne Desbiolles (lu)
Roman biographique ou biographie romancée, roman documentaire, exofiction : les noms flous ne manquent pas pour tenter de définir ce genre très (trop ?) à la mode mêlant travail littéraire et personnages ou faits réels. Si Patrick Deville, Jean Echenoz et Eric Vuillard, entre autres, s’y sont brillamment illustrés, Marilyne Desbiolles aurait mieux de s’abstenir. Sa tentative, consacrée à Maurice Jaubert (compositeur de musique de films du début XXème) n’a définitivement rien d’un roman ; pas sublimée par un style, c’est une biographie assez pauvre et sans intérêt, ses rares incursions dans le texte pour ajouter de la matière littéraire s’avérant souvent ratées.

Delerm - Les eaux troubles du mojitoY’A DE LA RELANCE SUR LE DEJA-VU : Les eaux troubles du mojito, de Philippe Delerm
Sous-titré « et autres belles raisons d’habiter sur terre », ce petit livre ramène Delerm sur le chemin balisé qu’il avait ouvert avec La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, celui de textes courts et poétiques sur les petites choses qui font le sel de la vie quotidienne. C’était il y a dix-huit ans et rien n’a changé ou presque.

Holder - La Saison des BijouxUN ROI A LA TAVERNE : La Saison des Bijoux, d’Eric Holder
Écrivain de l’intime, Eric Holder revient avec une immersion dans le monde des marchands ambulants. Le temps d’un été, Jeanne, Bruno et leur tribu s’installent dans une petite ville de la côte Atlantique et tiennent un stand sur le marché. Entre les différents artisans et maraîchers présents autour d’eux, Forgeaud, le patron des lieux, est subjugué par Jeanne et se promet de la posséder avant la fin de la saison… Un huis-clos au grand air, passionnel et intimiste, qui sert de prétexte à une galerie de personnages hauts en couleur.

Kebabdjian - Les désoeuvrésUNAGI : Les Désœuvrés, d’Aram Kebabdjian
La Cité est une résidence où se côtoient de nombreux artistes, uniquement préoccupés de créer en ce lieu pensé pour eux. Chaque chapitre de ce long premier roman s’intéresse à une œuvre et à un artiste imaginés de toutes pièces par l’auteur, composant une vision de l’art contemporain. L’idée est intéressante, mais sur 512 pages, j’espère qu’on verra évoluer les personnages et que le livre ne se résumera pas à une longue énumération, sous peine de finir par manquer d’intérêt…

Majdalani - Villa des femmesELLE EST OÙ LA POULETTE ? : Villa des femmes, de Charif Majdalani
Le romancier libanais (qui écrit en français) met en parallèle, dans le Liban des années 60, la guerre de succession suivant le décès de Skandar Hayek, un homme d’affaires prospère dont la famille se déchire, et la guerre civile qui ébranle le pays. L’occasion pour les femmes de la famille de prendre le pouvoir…

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Grossman - Un cheval entre dans un barLA PENTE FATALE : Un cheval entre dans un bar, de David Grossman
(traduit de l’hébreu par Nicolas Weill)
Sous les yeux du juge Avishaï Lazar, un ancien ami d’école, un comédien monte sur la scène d’un club miteux d’Israël, où son numéro de comique vulgaire dérape soudain vers une confession inattendue et terrible. Depuis Une femme fuyant l’annonce, prix Médicis étranger 2011, le romancier israélien est très suivi.

Kapoor - Un mauvais garçonIL TABASSE LE ROUQUIN : Un mauvais garçon, de Deepti Kapoor
(traduit de l’anglais (Inde) par Michèle Albaret-Maatsch)
Sa mère est morte, son père est parti, elle a vingt ans à New Delhi. Elle voudrait brûler sa vie mais se plie aux conventions sociales, pas le choix. Jusqu’au jour où elle rencontre ce mauvais garçon qui l’attire irrésistiblement. Sexe, drogue, alcool, elle plonge corps et âme avec lui dans une ville beaucoup plus dangereuse et palpitante qu’elle ne l’imaginait.

Cuenca Sandoval - Les hémisphèresJ’AI UN PIVERT DANS LA TÊTE, C’EST NORMAL ? : Les hémisphères, de Mario Cuenca Sandoval
(traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon)
En vacances à Ibiza, deux amis s’adonnent à tous les plaisirs, abusant notamment de dantéine, une drogue en forme de poudre orange. Sous son emprise, ils tuent accidentellement une jeune femme au volant de leur voiture. Des années plus tard, ils restent obsédés par l’image de celle qu’ils nomment « la Première Femme », croyant la voir réincarnée dans d’autres silhouettes féminines qu’ils pourchassent sans relâche.

(Merci à Alexandre Astier pour les titres introduisant chaque présentation !)

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Le Dernier Roi de Brighton, de Peter Guttridge

Signé Bookfalo Kill

Le Dernier Roi de Brighton est la suite de la Trilogie de Brighton, débutée par Promenade du crime que j’avais chroniqué l’année dernière. Comme celle du premier volume, l’intrigue est complexe, riche de détails et de faits divers ou historiques qui soulignent l’énorme travail de documentation de Peter Guttridge, au-delà du cas Brighton puisqu’il est aussi question par exemple de la guerre dans les Balkans.

Guttridge - Le Dernier Roi de BrightonPour être une suite, ce deuxième volet s’ouvre par un gigantesque flash-back de 230 pages qui nous ramène dans les années 60. Guttridge nous fait assister à l’initiation tous azimuts (criminelle, sentimentale, musicale, amicale, intellectuelle, sexuelle) de John Hathaway, avant qu’il ne devienne ce fameux Roi de Brighton – prince du crime et de l’économie souterraine de la ville, déjà croisé dans Promenade du crime. Il est alors le fils adolescent de Dennis Hathaway, qui règne lui-même en véritable parrain de la cité.

L’immersion dans l’époque est totale. S’appuyant sur une bande-son d’enfer, des Beatles aux Who en passant par Pink Floyd et Simon & Garkunfel, Peter Guttridge réanime ces années comme si on y était. Les références culturelles abondent avec naturel, ainsi que celles à la mode vestimentaire dont les jeunes héros de l’histoire suivent avec passion les soubresauts.
Comme Promenade du crime, qui s’intéressait aux « Meurtres à la malle », cette première partie du Dernier Roi de Brighton suit également en fil rouge un fait divers authentique survenu en 1963 : l’attaque du train postal Glasgow-Londres (connu en anglais sous l’appellation « The Great Train Robbery« ), auquel le romancier rattache habilement les protagonistes imaginaires de son récit.

Dans ce cadre impeccable, Peter Guttridge fait évoluer des personnages hauts en couleur et ressuscite, dans la grande tradition du roman noir et non sans fascination, l’époque des grands criminels, bandits d’honneur capables de tout mais toujours respectueux de certaines règles implicites.
Passionnante en soi, cette première partie permet de créer un contraste frappant avec la criminalité moderne, à laquelle l’auteur confronte ensuite John Hathaway et ses autres héros dans une deuxième partie brutale et chaotique. Dynamités par des petites frappes sans éducation ou des sociopathes échappés des guerres contemporaines, les codes d’honneur volent en éclat et laissent tout le monde, parrains à l’ancienne, flics ou simples citoyens, démunis et à la merci d’une violence incontrôlable et sans limite.

A partir de là, Le Dernier Roi de Brighton est la véritable suite de Promenade du crime et, en ce sens, peut-être difficile à aborder sans avoir lu la première partie. Il y est notamment fait référence au massacre de Milldean, qui se déroule au début du premier tome et conditionne ensuite le destin de la plupart des personnages.
C’est aussi le cœur d’une trilogie, qui nous laisse donc en suspens, certains mystères encore irrésolus (dont celui des meurtres à la malle, à nouveau évoqués) avant la conclusion du cycle dans le troisième tome. Que j’attends donc avec impatience !

N.B.: Promenade du crime sortira en poche en mars, dans la collection Babel Noir… Une bonne opportunité à petit prix de raccrocher les wagons de la trilogie et de pouvoir pleinement apprécier ce deuxième tome !

La Trilogie de Brighton tome 2 : Le Dernier Roi de Brighton,
de
Peter Guttridge

Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue
Éditions du Rouergue, 2013
ISBN 978-2-8126-0453-9
406 p., 22,80€