Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

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L’Archange du chaos, de Dominique Sylvain

Signé Bookfalo Kill

Je n’ai eu qu’une fois l’occasion de vous parler de Dominique Sylvain (l’année dernière, lors de la parution d’Ombres et soleil) ; mais d’une manière générale, c’est une romancière que j’apprécie depuis longtemps, pour son ton décalé, souvent plein d’humour, et ses univers singuliers, développés dans ses deux séries majeures, avec la détective Louise Morvan d’un côté, avec l’improbable duo Lola Jost-Ingrid Diesel d’un autre.

Sylvain - L'Archange du chaosAvec l’Archange du chaos, son opus 2015, la voici qui change radicalement de registre et de genre et, autant le dire tout de suite, c’est une bonne nouvelle. Pourtant, avec ce thriller sombre et nerveux, elle opte pour un schéma narratif plus classique, peut-être moins original, mais elle le maîtrise à merveille, faisant de ce nouveau polar un authentique page-turner que l’on ne peut s’empêcher de dévorer, de plus en plus vite, pour s’enfoncer dans les mystères sanglants d’une intrigue où se mêlent références historiques et mystiques.
Tout commence sur une scène de crime sordide, la cave d’un immeuble en construction en plein Paris où l’on retrouve le corps nu et atrocement torturé d’une jeune femme. La mise en scène laisse craindre, à raison, un tueur en série. Le commandant Bastien Carat est chargé de l’enquête, tandis qu’il doit composer avec une équipe fragilisée par la mise à pied récente d’un collègue brillant, mais coupable d’un dérapage alcoolique de trop, et l’arrivée en remplacement d’une jeune transfuge de la brigade financière, Franka Kehlmann…

Les personnages ont toujours été le point fort de Dominique Sylvain. On ne change pas une méthode gagnante, c’est encore le cas ici. Tandis que le récit file à un rythme soutenu, porté par un style asséché, puissant et rugueux, dans un Paris dont le décor est formidablement exploité, la romancière plante ses héros en quelques traits vifs, qu’elle arrondit de zones d’ombre judicieusement dévoilées au fil des pages. Carat, physique colossal aux failles inattendues, et Franka, tiraillée entre son frère photographe génial mais fantasque, son père ombrageux et envahissant, et le spectre du suicide de sa mère, forment le duo central du roman, où Dominique Sylvain, optant pour le réalisme, sonde avec talent les relations tortueuses entre les policiers et les juges, les rapports de hiérarchie compliqués, les jalousies et les trahisons, les espoirs et les chagrins d’une vie de flic de terrain.

S’il fallait évoquer un auteur en comparaison, je citerais volontiers Pierre Lemaitre et sa série des enquêtes de Camille Verhoeven. Comme lui, la romancière tient le choc de la noirceur jusqu’à la fin (qui laisse présager des suites douloureuses), sait surprendre le lecteur au moment où il s’y attend le moins, distille aussi des échappées plus légères, quelques touches d’humour pour ne pas nous asphyxier. Si le roman est rude et les meurtres cruels, jamais Dominique Sylvain n’en rajoute, ne cède à la surenchère gratuite, appuyant son intrigue sur des recherches impeccables dont elle dévoile les secrets avec un art consommé du suspense.

Bref, sous un titre peut-être anodin pour le genre, un peu trop « thriller français » à la Chattam ou Grangé (même s’il se justifie), ce changement de cap est une très belle réussite. A découvrir sans hésitation, en attendant une suite déjà prometteuse.

L’Archange du chaos, de Dominique Sylvain
Éditions Viviane Hamy, 2015
ISBN 978-2-87858-599-5
330 p., 18€

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Ombres et soleil, de Dominique Sylvain

Signé Bookfalo Kill

Arnaud Mars, l’ex grand patron de la Crim’ en fuite depuis quelques mois, est retrouvé mort sur le toit d’une maison en construction à Abidjan. Très vite, tout accuse le commandant Sacha Duguin, son ancien adjoint, que tout le monde savait ulcéré par ce qu’il avait découvert sur son supérieur. Mais Lola Jost ne l’entend pas de cette oreille : pas question de croire son ami coupable d’un tel meurtre. L’ancienne commissaire à la retraite en profite pour s’extirper de la dépression qui la plombe depuis le retour aux Etats-Unis de son amie américaine, la flamboyante Ingrid Diesel.
Son enquête, quasi seule contre tous, va l’amener à soulever le voile de complexes affaires d’État, entre terrorisme et manipulations politiques à tous les niveaux – et à courir bien des dangers…

Sylvain - Ombres et soleilDominique Sylvain aime les intrigues chevelues et rocambolesques, et elle ne s’en cache pas, se disant même incapable de concevoir ses histoires avec plus de simplicité. Réussir à les rendre aussi passionnantes qu’intelligibles n’est pas la moindre de ses qualités. Le résumé que j’ai fait ci-dessus d’Ombres et soleil est extrêmement parcellaire, et en même temps, je préfère vous laisser le plaisir de vous perdre dans les ramifications d’un récit foisonnant de détails, de rebondissements et de personnages, composantes d’un polar parfaitement maîtrisé de bout en bout, en plus d’être superbement écrit.

Ombres et soleil, à vrai dire, n’a qu’un seul défaut : c’est la suite directe de Guerre sale, paru en 2011. Si l’on peut dévorer sans problème ce nouvel opus pour lui-même, il vaut mieux pour tout comprendre avoir lu le précédent, dont nombre d’éléments sont rappelés, et donc dévoilés ici.
Sinon je veux absolument souligner la progression remarquable de Dominique Sylvain, flagrante dans ce roman. Si les premiers titres de la série mettant en scène l’inénarrable duo Jost-Diesel (Passage du Désir, La Fille du Samouraï, Manta Corridor et l’Absence de l’Ogre) étaient déjà réussis, ils jouaient davantage la carte de l’humour et des situations décalées, s’inscrivant en cela parfaitement dans la ligne éditoriale de Viviane Hamy, qui publie aussi sa « cousine » littéraire Fred Vargas.

Sylvain - Guerre saleDepuis Guerre sale, Dominique Sylvain teinte ses histoires d’une noirceur salutaire, ainsi que d’une conscience sociale et politique qui garantit davantage de profondeur à son œuvre, sans rien sacrifier à la joie de retrouver ses héroïnes déjantées, aussi improbables qu’attachantes, ainsi qu’au plaisir de rencontrer de nouveaux personnages tout aussi forts. Elle s’intéresse particulièrement à la Françafrique, vaste sujet s’il en est, dont on ne cesse de débusquer de vilains secrets ; une matière première de qualité pour une auteure de polar concernée par le monde qui l’entoure, ce dont elle fait la démonstration avec brio dans ce diptyque remarquable.

Bref, à ceux qui pensent (naïvement) que Dominique Sylvain n’est que la « petite soeur pauvre » de Fred Vargas, détrompez-vous, c’est une romancière à part entière, avec son univers et ses préoccupations, ses personnages emblématiques et son style vivant et inspiré. Et à ceux qui ne la connaissent pas encore, un seul conseil : FONCEZ !

Ombres et soleil, de Dominique Sylvain
  Éditions Viviane Hamy, 2014
ISBN 978-2-87858-592-6
295 p., 18€

A noter : Guerre sale vient simultanément de paraître en poche aux éditions Points (978-2-7578-3021-5, 329 p., 7,60€). Aucune excuse, donc, pour ne pas découvrir Dominique Sylvain !


Le Mystère Fulcanelli, de Henri Loevenbruck

Signé Bookfalo Kill

Toujours rangé des voitures depuis qu’il ne fait plus partie de la DCRI ni de la vie de Lola, son grand amour désormais mère de famille, Ari Mackenzie se laisse vivre, de whisky en whisky et de crise de cynisme aigu en amertume. Jusqu’au jour où Cédric Radenac, l’un de ses amis policiers, surgit dans sa vie pour solliciter ses connaissances encyclopédiques en matière d’alchimie, en particulier au sujet de Fulcanelli, l’une des personnalités les plus mystérieuses des cercles ésotériques du XXème siècle.
Un meurtre à Séville et une disparition d’un précieux manuscrit plus tard, voilà la curiosité d’Ari piquée au vif, et le plus incontrôlable des ex-agents replongé dans l’action…

Loevenbruck - Le Mystère FulcanelliAprès Le Rasoir d’Ockham et les Cathédrales du vide, Henri Loevenbruck retrouve donc Ari Mackenzie, son héros fétiche, plus cynique, drôle, opiniâtre et attachant que jamais. Un peu atteint, à vrai dire, par l’âge et le surpoids, moins héroïque, et du coup plus juste et plus humain. Une nouvelle fois, le romancier le met au service d’un page turner redoutablement efficace, dont les chapitres courts, les points de vue multiples, les intrigues parallèles et les rebondissements parfaitement dosés rendent très difficile le simple geste de poser le livre pour le reprendre plus tard.

Pour autant, on ressent une véritable évolution chez Loevenbruck dans ce troisième opus. Totalement passionné, accaparé par son sujet (qui est authentique, autant le préciser, il y a bien une affaire Fulcanelli), nourri de plusieurs années de recherches qui l’ont amené à creuser des pistes inédites pour tenter de résoudre le mystère – avec à la clef une hypothèse solide et étayée, en tout cas pour un lecteur profane en matière d’hermétisme tel que je le suis -, l’auteur du Testament des siècles délaisse le spectaculaire et les effets faciles ou sanguinolents, et s’écarte du roman d’aventures à tendance « indianajonesque » (très réussi par ailleurs) qu’étaient les Cathédrales du vide.
Si l’action est toujours régulièrement présente, le Mystère Fulcanelli est avant tout une enquête historique menée avec les armes de notre époque ; un thriller intellectuel, où l’analyse de documents, de biographies et de faits du passé est plus importante que la résolution des meurtres qui jalonnent le récit – même si, en excellent orfèvre du suspense, Henri Loevenbruck nous tient en haleine à ce sujet jusqu’à la toute fin du livre.

Formellement, le romancier s’inscrit plus que jamais dans la lignée des auteurs de romans populaires des XIXème et XXème siècle, de Gaston Leroux à Eugène Sue, dont il reprend certaines recettes avec succès. Excellent raconteur d’histoires, il n’hésite pas à recourir parfois aux mêmes effets de style volontairement appuyés (points de suspension, italiques, formules qui claquent, seconds rôles outranciers, dialogues exagérément mystérieux…) pour faire vibrer dans sa phrase son imaginaire romanesque le plus débridé.

Avec tout cela, le Mystère Fulcanelli est sans doute la plus aboutie des enquêtes d’Ari Mackenzie, qui creuse le sillon de ces thrillers intelligents sur l’ésotérisme dont Henri Loevenbruck s’est fait la spécialité. C’est aussi et surtout un polar captivant, malin et inspiré, avec une pointe de roublardise et d’humour pour faire passer le tout en douceur. Bref, une réussite !

Le Mystère Fulcanelli, de Henri Loevenbruck
Éditions Flammarion, 2013
ISBN 978-2-08-124629-4
413 p., 21€

Vous voulez en savoir plus sur le Mystère Fulcanelli – le vrai, comme le roman ? Rendez-vous sur le site dédié au roman et à son univers, qui vous donnera toutes les clefs nécessaires à la compréhension de cette étrange histoire…