Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Articles tagués “Série Noire

La Comédie des menteurs, de David Ellis

Signé Bookfalo Kill

Je veux aujourd’hui vous parler d’une rareté, à tous points de vue. D’abord parce que, si ce roman est toujours disponible, vous aurez du mal à le trouver en librairie, sachant qu’il est sorti en 2007, qu’il n’a connu qu’un succès d’estime (manière polie de dire qu’il n’a pas très bien marché) et qu’il n’est encore jamais paru en poche.
Rareté ensuite et surtout, pour sa construction très particulière, qui lui donne tout son intérêt… Mais je vais y revenir.

Quelques mots de l’histoire, que j’emprunte pour une fois à la présentation de l’éditeur : la Comédie des menteurs est l’histoire d’une femme, Allison Pagone, qui passe en jugement pour meurtre. Prise entre deux feux, un procureur qui veut l’envoyer dans le couloir de la mort et une agente du FBI qui pense pouvoir l’utiliser contre sa famille pour déjouer un complot terroriste, Allison ne pense qu’à une seule chose : protéger sa fille et son ex-mari, qui semble pourtant avoir des choses à se reprocher.

Ellis - La Comédie des menteursOk, là je lis dans vos pensées : avec un résumé pareil, qu’est-ce que ce roman peut bien avoir de remarquable ? La réponse est simple, je l’ai évoquée ci-dessus, c’est sa construction qui fait la différence. En effet, la Comédie des menteurs est intégralement racontée à l’envers. Pour le dire autrement, on commence par le dernier chapitre (à savoir, en plus, la mort de l’héroïne…) et on termine par le premier.
Le procédé n’est certes pas nouveau, notamment au cinéma (cf. par exemple Memento de Christopher Nolan). Il n’en demeure pas moins rare, et demande une virtuosité exceptionnelle de la part de l’auteur, en même temps qu’un effort supplémentaire de la part du lecteur. Mine de rien, il faut quelques chapitres, et donc un peu d’acharnement, pour habituer notre cerveau à cette lecture à rebours.

Néanmoins, une fois que c’est le cas, quel bonheur ! Les gros lecteurs de polars devraient notamment y trouver leur compte, tant cette idée renouvelle le plaisir du suspense. Quoi qu’il arrive, quoi que vous croyiez deviner, vous finirez toujours par être pris de court à un moment ou à un autre.
David Ellis exploite de façon miraculeuse toutes les possibilités qu’offre cette structure, multipliant les fausses pistes, les chausse-trapes et les rebondissements, sans jamais négliger la profondeur et la complexité de ses personnages (notamment les deux femmes au centre de l’histoire, l’écrivain Allison Pagone et l’agent du FBI Jane McCoy), ni l’incroyable densité de l’intrigue.
D’ailleurs, si la forme est primordiale, le fond est moins bateau et superficiel que le résumé ci-dessus semble le suggérer. Pensez plutôt au titre du roman et songez au festival de manipulation qu’il promet. Ellis nous immerge dans l’enquête du FBI, convoque une intrigue sur fond de terrorisme sans tomber dans la caricature, tout en livrant des développements passionnants sur le lobbying, une pratique typiquement américaine dont l’auteur dévoile les rouages complexes avec aisance.

Bref, la Comédie des menteurs est une tuerie totale, d’une maîtrise absolue jusqu’à la conclusion (enfin le début, devrais-je plutôt dire), où tout finit par se remettre en place. Bluffant, Mr Ellis, ce moment de lecture purement jouissif !

La Comédie des menteurs, de David Ellis
Traduit de l’américain par Patrice Carrer
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2007
ISBN 978-2-07-077481-4
441 p., 22,90€

Pour faire plus court, lire par exemple l’avis de Nico, le taulier de l’excellent site Polars Pourpres.
Et si vous hésitez toujours, vous pouvez jeter un œil au début animé sur le forum du même site, où les avis plus contrastés vous éclaireront peut-être : http://rivieres.pourpres.net/forum/viewtopic.php?t=1434

Publicités

L’Evasion, de Dominique Manotti

Signé Bookfalo Kill

Italie, 1987. Filippo Zuliani, prisonnier de droit commun sans envergure, est témoin de l’évasion de Carlo Fedeli, son compagnon de cellule et ancien des Brigades Rouges ; sans réfléchir, il lui emboîte le pas et prend le large de son côté. Quelques semaines plus tard, alors qu’il vient d’arriver à Bologne, il apprend la mort de son codétenu lors d’une tentative de holp-up à Milan. Affolé, isolé, Filippo s’enfuit à Paris chez Lisa, une réfugiée italienne et amie de Carlo, qui lui trouve un logement et un travail.
Pour tromper la solitude, et le chagrin d’avoir perdu un ami cher, pour séduire une femme également, Filippo se met à écrire. Mélangeant réalité et fiction, il raconte leur cavale, le braquage qui tourne mal, et ce qui s’ensuit. Rageur et sincère, son roman, L’Évasion, est publié en France et rencontre le succès. Coincé entre la justice de son pays, qui s’intéresse soudain à lui, et la rancoeur des réfugiés italiens en France, Filippo se retrouve alors au centre d’intérêts pas forcément en accord avec les siens…

Manotti - L'EvasionL’Évasion, c’est d’abord bien sûr la fuite de prison, scène inaugurale du livre qui en conditionne le léger côté polar – léger, parce que Dominique Manotti tire clairement plus vers le roman noir, voire vers autre chose de plus inattendu (j’y reviens après), que vers le suspense et l’enquête policière.
Toujours soucieuse de taper là où ça fait mal, la romancière pose cette fois son roman dans le cadre de la lutte entre les Brigades Rouges et le gouvernement italien. Elle s’intéresse plus particulièrement aux exactions des services secrets italiens, prêts à manipuler les néofascistes et l’extrême-droite pour orchestrer des attentats qu’ils imputeront plus tard à leurs opposants pour ruiner leur crédibilité politique, dans un ballet mortel dont la démocratie ne sort jamais grandie.
Il est question aussi des réfugiés politiques italiens en France, accueillis avec bienveillance par Mitterrand et constitués en véritable communauté (nulle mention n’est faite de Cesare Battisti, mais on y pense forcément).

Pourtant, et si l’évasion du titre était tout autre ? Il apparaît très vite en effet que Manotti n’utilise le cadre historique que comme toile de fond. Le sujet du livre, la véritable Évasion, c’est celle que procurent l’exercice de l’imagination, la création, l’écriture. Les plus belles pages du roman sont là, lorsque l’auteur décrit la manière dont Filippo s’empare des mots pour donner un sens, d’abord à son histoire, ensuite à sa vie entière, en les nourrissant de rêve et de fiction ; puis dans la métamorphose qui est la sienne lorsqu’il rencontre le succès et s’immisce dans le petit monde des lettres parisiennes.
Il y a là quelque chose d’intimement juste, qui permet à Manotti de montrer quelque chose de nouveau, en s’attachant davantage à son personnage qu’à l’intrigue, en laissant même parfois celle-ci au second plan – sans la délaisser non plus – pour plonger dans la psyché du héros.

Sans perdre de sa conscience politique et de son engagement, Dominique Manotti s’autorise donc une Évasion d’autant plus bienvenue qu’elle est inattendue, une escapade noire sur le territoire de la littérature, « une histoire d’écriture et de mort » selon ses propres termes. Une réussite.

L’Évasion, de Dominique Manotti
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2013
ISBN 978-2-07-014058-9
211 p., 16,90€


L’Intrus, de Paul Harper

Signé Bookfalo Kill

Vera List, célèbre psychothérapeute pour le beau linge de San Francisco, se rend compte que deux de ses patientes ont, sans le savoir ni se connaître, le même amant. Plus grave : celui-ci exerce une pression psychologique redoutable sur les deux jeunes femmes, en faisant référence à des secrets qu’elles n’ont confiés à personne – hormis Vera List. L’homme a donc forcément accès aux dossiers professionnels, pourtant soigneusement gardés à l’abri, de la psy…
Pour mettre un terme à une situation aussi inconfortable que périlleuse, Vera List fait appel aux services de Marten Fane, privé d’un genre très spécial, de ceux qui sont capables de résoudre en toute discrétion les problèmes les plus embarrassants. Par tous les moyens s’il le faut.

Sur le papier, certains romans sont très prometteurs : une bonne idée, la possibilité de rebondissements et de surprises, un contexte psychologique riche, des personnages intéressants. Et puis, une fois lus, il ne reste pas grand-chose de tout ceci, sinon la sensation d’être passé à côté de quelque chose de beaucoup mieux.
C’est le cas de cet Intrus, un thriller à classer dans la catégorie « il y a avait tout pour, mais… »

Il y avait tout pour rencontrer des personnages forts et incarnés : des blessures, des fêlures psychologiques, des doutes, de la peur, de la détermination… Mais jamais les premiers rôles ne quittent leurs deux dimensions de papier. Ni Fane, ni Vera List, ni les deux femmes victimes ne sont assez attachants pour que l’on tremble ou soit ému pour eux. Quant aux seconds couteaux, ils sont le plus souvent limités à un nom, parfois à une fonction, à tel point qu’on les mélange tous et qu’on se moque totalement de leur existence.

Il y avait tout pour évoluer dans un cadre formidable : San Francisco est une ville exceptionnelle, un décor de roman idéal. Mais de ce point de vue, le guide du Routard est sans doute plus palpitant que les maigres descriptions sans imagination abandonnées ça et là par Paul Harper, quand son récit l’oblige à s’y plier.
Art de la description que le romancier ne maîtrise d’ailleurs pas du tout de manière générale. Les bons auteurs savent meubler leurs arrière-plans de menus détails – une tasse, une plante verte, une enseigne clignotante – qui donnent un charme, une personnalité unique au roman. Chez Harper, cela n’arrive jamais ou quasi. Et cela manque.

Il y avait tout pour happer le lecteur et le tenir en haleine : une intrigue psychologique, à base de manipulation, quoi de mieux ? Mais jamais le rythme n’accélère, jamais Harper ne prend de chemin inattendu ni n’élève la tension, pas même à la fin, d’ailleurs assez plate, voire curieusement elliptique, comme si l’auteur avait eu peur d’aller au bout de son sujet et d’énoncer quelques vérités moches à entendre.
Car il y avait également tout pour élever le débat et nourrir le roman d’un regard et d’un engagement d’auteur : dans l’Intrus, il est notamment question des tortures sordides que les États-Unis se sont « autorisés » à accomplir après le 11 septembre. Mais Harper ne fait qu’effleurer le sujet, l’utilise comme un rapide élément d’explication psychologique, sans aller plus loin.

Cet Intrus m’a donc déçu. Certes, je l’ai lu sans ennui, parce que Paul Harper a plutôt bien construit son histoire, et qu’on a envie de savoir comment cela va se terminer (malheureusement sans relief). Mais le tout manque si cruellement de chair, d’intensité, de vérité qu’à aucun moment je ne me suis senti véritablement impliqué dans l’histoire. Dommage.

L’Intrus, de Paul Harper
Éditions Gallimard, coll. Série Noire, 2012
ISBN 978-2-07-013363-5
296 p., 19,50€