Romans Francais

À première vue : semaine 3, le programme

Bon, c’est pas tout ça, mais il y a encore beaucoup d’éditeurs à évoquer, et je ne veux pas vous retenir tout l’été. À partir de demain, nous passerons donc à deux présentations par jour, une le matin et une en fin de journée, sauf pour les plus gros programmes qui, impliquant plus de lecture, garderont le privilège d’avoir un jour pour eux  tout seuls. (Même si certains ne le mériteront pas forcément. Oui, c’est injuste. Mais c’est pour vous que je fais ça.)

Voici en images la liste des éditeurs de cette troisième semaine :

Un peu de teasing supplémentaire ?
Je vous donne particulièrement rendez-vous sur les présentations de Métailié, Liana  Levi et des éditions du Globe. Et, dans une moindre mesure, Gallmeister et l’Iconoclaste.

À demain donc, avec justement Gallmeister pour ouvrir le bal !


À première vue : premier bilan intermédiaire

Un petit récap’ en images des attendus cannibales, ça vous dit ? Histoire de synthétiser tout ce qu’on a déjà raconté par ici, en attendant la suite encore fort nombreuse…

Voici donc, résumés par leurs couvertures et classés (à peu près) par ordre d’impatience, les livres de la rentrée que j’attends le plus pour le moment, et espère avoir le temps de lire.
À ce stade, pas encore de trépignement insupportable, mais pas mal de saines curiosités…

 


À première vue : la rentrée Gallimard 2020

logo


Intérêt global :

ironie


Voici venir mon moment préféré lorsque je travaille sur la rubrique « à première vue » : la présentation de la rentrée littéraire Gallimard
D’ordinaire pléthorique et relativement indigeste, ce qui occasionne de ma part quelques fréquentes poussées d’urticaire critiques, la rentrée 2020 de Tonton Antoine s’inscrit dans la tendance générale à la baisse des gros éditeurs, pour prendre en compte les répercussions de la crise sanitaire du premier semestre. Si, si, je vous assure ! Au lieu d’une vingtaine de titres, le tarif habituel, nous n’aurons droit qu’à… 13 parutions (si j’ai bien compté, parce qu’il n’est pas facile de s’y retrouver dans l’avalanche de sorties estampillées Gallimard, entre les poches, les essais, les livres audio, les polars…)
Et dans ces 13, on retrouve essentiellement de la grosse cavalerie. Pas forcément synonyme de qualité ni d’enthousiasme délirant, hein, je vous rassure. Même si certains auteurs, dans le lot, sont sans doute incontournables. Je vais essayer de leur réserver la meilleure place dans ses lignes.


COMME SON TITRE L’INDIQUE


Hervé Le Tellier - L'AnomalieL’Anomalie, d’Hervé Le Tellier

On le connaît surtout en brillant amuseur public, membre de l’OuLiPo, plume virtuose quand il s’agit de jouer avec les mots. Mais c’est aussi un excellent écrivain tout court, qui fait par ailleurs son entrée chez Gallimard avec ce nouveau roman, après être passé chez Lattès et le Castor Astral, entre autres. Un signe ?
En mars 2021, un avion en provenance de Paris atterrit à New York après un vol marqué par de violentes turbulences. Trois mois plus tard, le même avion réapparaît au-dessus de New York, avec le même équipage et les mêmes passagers à son bord – provoquant une crise médiatique, scientifique et politique sans précédent…
Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce résumé promet une escapade originale, une belle réflexion sur le double et l’identité, et un bousculement salvateur de la logique.
Et puis, comment ne pas accorder du crédit à quelqu’un qui écrit :
« A quarante-trois ans, dont quinze passés dans l’écriture, le petit monde de la littérature lui paraît un train burlesque où des escrocs sans ticket s’installent tapageusement en première avec la complicité de contrôleurs incapables, tandis que restent sur le quai de modestes génies… »


IL CAPO


Erri De Luca - ImpossibleImpossible, d’Erri De Luca
(traduit de l’italien par Danièle Valin)

La montagne pour décor. Un texte bref (moins de 200 pages), une pensée et un style épurés, une intelligence percutante. On connaît, Erri De Luca nous a déjà fait le coup à plusieurs reprises. Et pourtant, on y retourne à chaque fois, parce que la déception est pratiquement impossible avec cet immense écrivain italien, sensible et engagé.
Cette fois, tout commence par une chute. Un homme dévisse dans les Dolomites, un autre donne l’alerte. Fait troublant, les deux se connaissaient de longue date, compagnons de lutte révolutionnaire quarante ans plus tôt. L’homme tombé avait dénoncé celui qui a signalé sa dégringolade. Le juge chargé de l’affaire refuse d’y voir une coïncidence et suspecte une vengeance savamment agencée. Entre le jeune magistrat et le vieil homme commence alors, sous couvert d’interrogatoire, un dialogue sur l’amitié et la trahison, la justice et l’engagement.


DE LA SAGESSE, DE L’ÉDUCATION ET DES RÊVES


Dai Sijie - Les caves du PotalaLes caves du Potala, de Dai Sijie

En 2019, L’Évangile selon Yong Sheng a marqué le grand retour de Dai Sijie vers le succès depuis Balzac et la petite tailleuse chinoise. Son nouveau roman sera donc sûrement scruté, au moins par la presse. Le Potala du titre est l’ancien palais du Dalaï-Lama au Tibet. En 1968, après l’avoir investi et forcé le dignitaire religieux à l’exil, les Gardes Rouges emprisonnent le peintre Bstan Pa, et le soumettent à un interrogatoire serré. L’artiste y répond, et y résiste, en opposant à la violence politique la sagesse du bouddhisme et une vie dédiée à l’art.

Camille Laurens - FilleFille, de Camille Laurens

Être une femme, assumer son sexe, trouver sa place dans la société en tant que femme, affronter le sexisme ordinaire, ces questionnements sont au cœur du travail de Camille Laurens. Ce nouveau roman au titre révélateur s’ouvre à Rouen, dans la famille Barraqué, dont Laurence est l’une des deux filles. Elle grandit dans la certitude, assénée par l’éducation de ses parents et le contexte social, qu’en toutes choses les hommes décident et dominent. L’expérience de l’âge adulte puis de la maternité, dans les années 90, vont l’amener à reconsidérer cette posture, et à repenser son existence à la lumière du féminisme.

Fabrice Caro - BroadwayBroadway, de Fabrice Caro

Fabcaro lorsqu’il dessine (Zaï Zaï Zaï Zaï) reprend son nom complet lorsqu’il se fait littéraire. Un domaine où il rencontre également le succès, puisque Le Discours, son précédent roman, a largement rencontré ses lecteurs, et va devenir à la rentrée un spectacle seul en scène adapté et interprété par Simon Astier, ainsi qu’un film réalisé par Laurent Tirard, avec les acteurs à la mode Benjamin Lavernhe et Sara Giraudeau.
Autant dire que son nouvel opus est lui aussi attendu, et que son résumé promet de retrouver son univers si particulier, mêlant humour raffiné, sens de l’absurde et profonde mélancolie existentielle. Axel est un homme qui a réussi. 46 ans, marié, deux enfants, un emploi, une maison, des voisins sympas qui vous invitent à leurs barbecues ou à faire du paddle à Biarritz… que demander de plus ? Hé bien, du rêve, du vrai. Celui des origines. Le rêve scintillant et glorieux d’une carrière pleine de succès sur les planches de Broadway… Et si c’était le moment de franchir le pas ?


DE L’ART


Carole Fives - TérébenthineTérébenthine, de Carole Fives

On connaissait Carole Fives en observatrice acide des relations familiales. La voici qui semble faire un pas de côté, et élargir son point de vue – tout en conservant une base autobiographique car, comme son héroïne, elle est passée l’École des Beaux-Arts.
Ce que fait donc sa narratrice, au début des années 2000, alors que la peinture est considérée comme morte. Même dans ce supposé sanctuaire de l’art pictural, rien  n’est fait pour encourager les jeunes vocations, qui se heurtent à l’hostilité des professeurs ou des galeries d’exposition.
Il n’en faut pas plus pour que la jeune femme s’obstine, montant notamment avec des amis un groupe clandestin qui œuvre dans les sous-sols de l’école, à l’insu de tous, refusant de baisser les bras et de ne pas croire dans la possibilité de l’art quoi qu’il arrive…

Paul Greveillac - Art NouveauArt Nouveau, de Paul Greveillac

Je serai curieux (un peu, pas trop non plus) d’entendre l’auteur parler de son livre. Parce que, sur le papier, nombre de choses m’intriguent à son sujet. Son héros s’appelle Lajos Ligeti, et est un architecte viennois qui, en 1896, part à Budapest pour tenter de développer en toute liberté, dans une ville où tout est à faire, ses propres conceptions artistiques et architecturales.
Bon.
Réflexe personnel : je fais tout de suite une recherche pour savoir si c’est une fiction inspirée de faits et de personnages réels ou non. Je trouve bien un Lajos Ligeti, mais qui est né à Budapest en 1902, et était orientaliste et philologue.
Du coup, je suis perplexe : pourquoi nommer ainsi son personnage, d’un nom qui n’est tout de même pas anodin ni passe-partout ?
C’est peut-être se prendre la tête pour rien, hein. N’empêche, reconnaissez que c’est troublant. Un romancier qui fait bien son travail ne nomme pas son personnage sur un coup de tête. Un nom, c’est déjà du sens. En tout cas, ça me perturbe. Presque autant que de savoir s’il va réellement être question d’Art Nouveau dans le roman, car le résumé évoque les envies de construction en béton du protagoniste, choix de matériau qui sera plutôt l’apanage du mouvement suivant, l’Art Déco… Cela dit, en 1896, on est en plein Art Nouveau, donc ça se tient.
Bref, tout ceci m’intrigue. Mais ce n’est pas pour autant que je lirai ce livre, pour être honnête.
(Donc, tout ça pour ça, hein ? Ben ouais.)


DES ÉCRIVAINS


Jessie Burton - Les secrets de ma mèreLes secrets de ma mère, de Jessie Burton
(traduit de l’anglais par Laura Derajinski)

Rose Simons cherche des informations sur sa mère, disparue peu après sa naissance. En enquêtant, elle découvre que la dernière personne à avoir officiellement vu Élise est une écrivaine, alors au faîte de sa gloire littéraire, qui vit désormais recluse et oubliée…
Par l’une des jeunes romancières anglaises les plus prometteuses de ces dernières années.

Eshkol Nevo - La dernière interviewLa Dernière interview, d’Eshkol Nevo
(traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche)

Un célèbre écrivain répond aux questions de ses internautes, ce qui l’amène à s’interroger sur son couple, ses relations compliquées avec ses enfants, son angoisse pour son meilleur ami atteint d’un cancer…
Je ne connais pas Eshkol Nevo. Je ne l’ai jamais lu, ni ne me suis intéressé de près ou de loin à son parcours. Il semblerait qu’il soit un auteur important en Israël, et à lire des interviews, qu’il ait des choses intéressantes à dire. Pour être honnête, ce n’est pas avec ce nouveau roman que je pense changer la donne.

Mohammed Aissaoui - Les funambulesLes funambules, de Mohammed Aïssaoui

Le héros de ce roman exerce la curieuse profession de biographe pour anonymes. Il écrit la vie des gens dont personne ne parle, les glorieux inconnus du quotidien. Depuis quelque temps, il s’intéresse aux bénévoles qui consacrent leur temps et toute leur énergie à aider les plus démunis. Peut-être dans l’espoir de retrouver Nadia, son amour de jeunesse…


VOICI VENU LE TEMPS DES RITES ET DES CHAMPS


Carole Martinez - Les roses fauvesLes roses fauves, de Carole Martinez

L’auteure du Cœur cousu s’appuie sur une étonnante tradition espagnole pour nourrir l’intrigue de son nouveau roman (et faire étrangement écho à son premier) : en Andalousie, les femmes qui sentaient la mort approcher cousaient des coussins en forme de cœur, qu’elles bourraient de petits papiers où elles rédigeaient leurs secrets. Après leur disparition, les coussins étaient confiés à leurs filles, avec l’interdiction absolue de les ouvrir.
Lola, l’héroïne du roman, coule des jours paisibles en Bretagne, entre le bureau de poste où elle travaille et son jardin où elle cultive son petit bonheur tranquille. Dans son armoire, elle conserve précieusement les coussins des femmes de sa famille. Jusqu’au jour où l’un d’eux, en se déchirant par accident, révèle les secrets d’une de ses aïeules et bouleverse son existence…

Marie Nimier - Le Palais des ortiesLe Palais des orties, de Marie Nimier

Au fond d’une campagne française à l’abandon, entre des hangars de tôle rouillée et des champs d’ortie, une famille avec deux enfants vivote tant bien que mal, entre débrouille au quotidien et joie tranquille. Un jour, une jeune femme débarque. Frederica fait du woofing : contre le gîte et le couvert, elle offre son aide et ses bras pour la culture des champs. Elle amène aussi une forme de passion à laquelle Nora, la mère, ne va pas rester insensible.
Les orties, ça pique. Et l’amour aussi.


ET SINON…


Eric Reinhardt - Comédies françaisesComédies françaises, d’Eric Reinhardt

Parce que je ne sais pas sous quelle rubrique le classer, et parce que je n’ai jamais réussi à m’intéresser à son travail (peut-être à tort, hein), voici Eric Reinhardt bon dernier, ce qu’il ne sera probablement pas auprès de la presse qui a l’habitude de le défendre et de le mettre en avant.
Son protagoniste, un jeune journaliste de 27 ans, décide de s’intéresser aux débuts d’Internet. Son enquête l’amène sur les traces d’un ingénieur français dont les recherches révolutionnaires sur le système de transmission des données furent brutalement suspendues par les pouvoirs publics au milieu des années 70. Cette découverte le met sur la piste vers le pouvoir des lobbies, incarné par un puissant industriel dont l’ombre rôde dans les parages.


BILAN


Lecture certaine :
L’Anomalie, d’Hervé Le Tellier

Lectures probables :
Impossible, d’Erri De Luca
Broadway, de Fabrice Caro

Lecture éventuelle :
Les caves du Potala, de Dai Sijie


À première vue : la rentrée Flammarion 2020

logo


Intérêt global :

sourire léger


Sept titres. Voici enfin un « gros » éditeur qui semble avoir compris les enjeux de la crise et qui a réellement resserré son programme de rentrée. Par ailleurs, Flammarion envoie ses poids lourds en première ligne – Alice Zeniter, Serge Joncour, Philippe Djian -, histoire d’assurer le coup. Comme souvent avec cette maison, c’est solide, pas forcément clinquant, mais on peut d’ores et déjà être sûr qu’elle tiendra son rang dans les places d’honneur.


TÊTES D’AFFICHE


Alice Zeniter - Comme un empire dans un empireComme un empire dans un empire, d’Alice Zeniter

Il y a trois ans, L’Art de perdre (prix Goncourt des Lycéens) avait enfin propulsé cette jeune romancière prometteuse sous les projecteurs, et à raison. Alice Zeniter se retrouve donc forcément attendue pour son retour, qu’elle a choisi de mener sur une voie plus contemporaine et politique.
Elle y suit en effet le parcours de deux jeunes gens, deux trentenaires qui essaient, chacun à leur manière, de repenser le monde dans lequel nous vivons. L’un, Antoine, est assistant parlementaire, et se demande comment renverser la détestation de l’action politique (et de ses acteurs) qui semble gagner une frange de plus en plus importante de la population. L’autre, L, est hackeuse, et œuvre en coulisses et en toute illégalité pour démolir les privilèges indus, punir les mauvaises pratiques et tenter d’abattre ceux qui creusent chaque jour un peu plus les inégalités. Ils ne sont ni « méchants » ni « gentils ». Parce qu’ils veulent encore croire qu’un autre monde est possible, ils se battent avec leurs petites armes, leur volonté et leur espoir.
J’ai lu les premières pages : l’écriture est puissante, le regard affûté, le ton mordant d’emblée. Alice Zeniter paraît au rendez-vous. Si c’est le cas de bout en bout, bonne nouvelle !

Serge Joncour - Nature humaineNature humaine, de Serge Joncour

Fidèle de la rentrée littéraire (un roman tous les deux ans environ) et des listes de meilleures ventes, Serge Joncour est la deuxième locomotive de Flammarion. Il nous ramène sur cette nuit de terrible tempête sur laquelle, comme un signe du destin, s’acheva 1999 et commencèrent les années 2000. Tandis que les éléments se déchaînent à l’extérieur, un homme reste reclus dans sa ferme du Lot. Ce qu’il craint, ce n’est pas la violence du ciel que l’arrivée des gendarmes. Car ils viendraient mettre un point final à son histoire, qui est aussi celle du monde paysan en France, et au-delà, toute une manière de concevoir la société.
Avec ambition, Joncour s’attache à remonter trente ans de l’Histoire récente du pays, et à essayer de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Un socle humain pour sonder le politique, voilà encore un roman qui devrait faire parler de lui.

Philippe Djian - 2030 (160920)2030, de Philippe Djian

Mine de rien, c’est un petit événement dans le Landerneau (ou pas). Après avoir été longtemps l’une des plumes phares de Gallimard, Philippe Djian rejoint l’écurie Flammarion avec un titre qui se passe de commentaire.
2030, ça paraît encore loin, non ? C’est demain. C’est presque déjà aujourd’hui. Dans ce roman qui joue d’une légère anticipation pour mieux éclairer le présent, Djian interroge un monde qui continue à courir à sa perte. Greg, son héros, est tiraillé entre son patron, à la tête d’un laboratoire aux pratiques litigieuses (et accessoirement mari de sa sœur), et sa nièce Lucie qui s’engage à fond dans la lutte pour l’écologie – à la manière de de cette jeune filles suédoise qui, à la fin des années 2010, faisait office de Jeanne d’Arc de l’environnement…


SOLEIL DE MINUIT


Eric Laurrent - Une fille de rêveUne fille de rêve, d’Eric Laurrent

Encore un transfuge, tiens. Mais celui-ci fera moins de bruit que Djian. Eric Laurrent a pourtant publié douze romans aux éditions de Minuit avant d’arriver cette année chez Flammarion. Il y amène Nicky Soxy, figure centrale de son précédent roman, Un beau début, dans lequel il relatait ses origines à la fois modestes et cradingues. En effet, avant d’être cette vedette éphémère dont le seul talent est d’être célèbre pour être célèbre, elle fut Nicole Sauxilange, camarade de classe du narrateur et, accessoirement, fille de son grand-père (oui, beurk). Dans Une fille de rêve, Eric Laurrent s’attache à raconter l’éclosion de la star, ses splendeurs et misères de courtisée moderne la vouant à une disparition aussi brutale que son apparition.


AU CŒUR DES (IM)POSSIBLES


Mathilde Alet - Sexy SummerSexy Summer, de Mathilde Alet

Après avoir parcouru les premières pages de ce roman, je crois qu’il serait judicieux de ne pas le juger trop vite, sur la mauvaise mine de sa couverture bas de gamme et son titre racoleur de bluette pour ados. (De l’importance de l’emballage, encore une fois.)
D’adolescence il est bien question ici, mais pas sous l’angle convenu auquel on pourrait s’attendre. Juliette, la jeune héroïne du troisième roman de Mathilde Alet (après deux premiers publiés en Belgique chez Luce Wilquin), souffre de la « maladie des ondes », ce qui pousse ses parents à quitter Bruxelles pour s’installer à la campagne. Là, ils pensent avoir fait le nécessaire pour préserver leur fille de la douleur. Mais les étendues désertes du plat pays peuvent receler d’autres formes de violence…
En rédigeant cette présentation, je repense à Adeline Dieudonné et son formidable premier roman, La Vraie vie. Méfions-nous des jeunes romancières belges, elles ont tendance à avoir du talent.

Nicolas Rodier - Sale bourgeSale bourge, de Nicolas Rodier

Là encore après examen des premières pages, je suis un peu moins convaincu par ce premier roman. Aîné d’une famille nombreuse des milieux aisés où l’on vit ancré dans la certitude qu’on a tous les droits, Pierre a néanmoins grandi dans la violence, sous la coupe notamment d’une mère tyran. Devenu adulte, il finit par reproduire le même schéma et se retrouve en garde à vue après avoir frappé sa femme. L’occasion d’opérer un retour en arrière et de chercher dans son enfance « privilégiée » les racines de son mal…
Le sujet – sonder les origines de la violence dans les milieux bourgeois – est intéressant, même s’il n’est pas neuf. Sur le peu que j’ai lu, toutefois, le style m’a paru manquer un peu de relief. À voir, peut-être, sur la longueur.

Couvertures_Rentree.inddInge en guerre, de Svenja O’Donnell
(traduit de l’anglais par Pierre Guglielmina)

La guerre observée du côté des femmes allemandes. Voilà un point de vue qu’on n’a sans doute pas trop l’habitude de rencontrer, et qui pourrait donner de l’intérêt à ce récit de Svenja O’Donnell. Celle-ci, en remontant vers le passé toujours gardé secret de sa grand-mère Inge, se livre à une quête des origines, de la vérité familiale envers et contre tout.


BILAN



Lecture probable

Comme un empire dans un empire, d’Alice Zeniter

Lectures envisageables
Sexy Summer, de Mathilde Alet
Nature humaine, de Serge Joncour


À première vue : la rentrée Fayard 2020

fayard logo2


Intérêt global :

perplexe


En règle générale, je l’avoue très honnêtement, les propositions en littérature des éditions Fayard ne m’attirent guère. Ce qui explique que cet éditeur réputé n’est jamais apparu dans la rubrique « à première vue », en dépit du fait qu’il compte dans ses rangs quelques habitués de l’événement, qui tirent parfois plus ou moins leur épingle du jeu.
Puisque l’idée est de couvrir le plus de terrain possible cette année, il est temps de réparer ce tort, et de vous laisser juge s’il peut se cacher une pépite parmi les quatre titres proposés par Fayard en cette rentrée 2020.


Dorothée Janin - L'Île de JacobL’Île de Jacob, de Dorothée Janin

Un roman où se télescopent et se répondent les tourments intimes de l’adolescence et ceux, globaux, du monde moderne.
Sur une île au large de l’Australie dont le destin, entre crise écologique et crise migratoire, semble anticiper en accéléré celui de la planète toute entière, un garçon se trouve aux prises avec les émois et les découvertes de l’adolescence, cette période où là aussi tout s’accélère. Faut-il se protéger au risque de la solitude, ou faut-il s’exposer au risque de la catastrophe ?

Thierry Beinstingel - YougoslaveYougoslave, de Thierry Beinstingel

Voici l’un des grands fidèles de la rentrée littéraire sous bannière Fayard. Beinstingel se lance cette fois dans une vaste chronique familiale et historique sur six générations, de la mort de Mozart à Vienne en 1791 à nos jours. Avec l’ambition, sous l’éclat cru des grands moments de l’Histoire, de mettre en valeur les vies de tous ceux qui les ont vécus en anonymes. C’est aussi un roman de la Mitteleuropa, cœur de tant d’événements qui ont changé le destin du monde.

Juliette Adam - Tout va me manquerTout va me manquer, de Juliette Adam

Premier roman d’une demoiselle de 18 ans – espérons que l’argument de la précocité n’est pas le seul à justifier cette entrée en littérature. (Oui, désolé, ce n’est pas très gentil, mais il y a eu des précédents alors je me méfie.)
Petite ville ennuyeuse, travail sans intérêt, quotidien rasoir : Étienne s’ensuit. Sa rencontre percutante avec l’explosive Chloé – elle le frappe pendant un carnaval à la suite d’un malentendu – va évidemment tout changer. À force de se croiser sans cesse, et en dépit de leurs différences flagrantes, peut-être vont-ils trouver le moyen de faire un bout de chemin ensemble…

Eloise Lièvre - Notre dernière sauvagerieNotre dernière sauvagerie, d’Éloïse Lièvre

Auteure de plusieurs romans, Éloïse Lièvre propose cette fois un récit personnel. Après s’être séparée du père de ses enfants, elle a en effet décidé de prendre en photo les gens qui lisent dans le métro. Ce qui l’amène à une réflexion sur la place des livres dans nos vies, et sur le geste politique que représente la lecture.

Ottessa Moshfegh - Nostalgie d'un autre mondeNostalgie d’un autre monde, d’Ottessa Moshfegh
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude)

Un recueil de nouvelles mettant en scène des personnages qui sont tous à un mauvais moment de leur vie, par une jeune auteure américaine.


BILAN


Une petite curiosité pour L’Île de Jacob, mais sinon, je crains que ne ce soit pas encore cette année qu’une rentrée littéraire Fayard attire mon attention…


À première vue : la rentrée Finitude 2020

logo-finitude


Intérêt global :

sourire léger


Propulsées sur le devant de la devant de la scène pour avoir eu la sublime inspiration de sortir En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, les éditions Finitude, basées à Bordeaux, n’ont pas pour habitude de publier à tort et à travers. Pour cette rentrée 2020, on les retrouve donc avec un seul livre, et c’est très bien ainsi. Surtout que ce titre étonnant, à première vue, honore la ligne poétique et décalée qui fait leur singularité.


Victor Pouchet - Autoportrait en chevreuilAutoportrait en chevreuil, de Victor Pouchet

Son premier roman, Pourquoi les oiseaux meurent, remonte à 2017, et fut très bien accueilli par la presse. Victor Pouchet reste dans la veine animalière avec un bien intriguant chevreuil.
Ce deuxième roman pour les adultes (Pouchet est aussi publié à l’École des Loisirs) est habité par Avril, qui aime Elias autant qu’elle se fait du souci pour lui, si craintif, si étrange… Elias, qui ploye sous le poids d’une enfance compliquée, lorsqu’il était le « fils du fou », ce père délirant qui prétendait posséder des pouvoirs de médium ou de magnétiseur, et tyrannisait sa famille.
Alors, pourquoi pas espérer se sauver grâce à l’amour d’Avril ?


À première vue : la rentrée Christian Bourgois 2020

logo bourgois


Intérêt global :

réfléchi


La prestigieuse maison Christian Bourgois n’a plus de Bourgois que le nom, depuis que la veuve du fondateur, Dominique, a dû abandonner les lieux en avril 2019. Elle n’en reste pas moins une marque réputée, qui se trouve à un moment charnière de son histoire, poussée par la nécessité de se renouveler tout en respectant son imposant catalogue d’origine (on y trouve des auteurs aussi différents que Tolkien, Annie Dillard, Martin Suter, Laura Kasischke, Antonio Lobo Antunes, John Fante, Angela Carter, Fernando Pessoa, Richard Brautigan – en j’en oublie plein d’autres).
Christian Bourgois avait construit la renommée de sa maison sur le domaine étranger. La rentrée 2020 joue la carte du contre-pied en mettant en avant deux auteurs français sur les trois parutions annoncées. À voir si c’est une bonne stratégie…


Hugo Lindenberg - Un jour ce sera videUn jour ce sera vide, de Hugo Lindenberg

Premier roman. L’histoire d’une amitié forte entre deux garçons lors d’un été en Normandie. D’autant plus forte et influente que, pour le narrateur, la famille de son ami Baptiste représente l’idéal qu’il croit chercher de toutes ses forces…
Classique sur le papier. Dans ces cas-là, c’est l’écriture et la finesse des sentiments qui doivent faire la différence.

Grégory Le Floch - De parcourir le monde et d'y rôderDe parcourir le monde et d’y rôder, de Grégory Le Floch

Après Dans la forêt du hameau de Hardt, premier roman paru aux éditions de l’Ogre en 2019, Grégory Le Floch amène son deuxième opus chez Bourgois, nanti d’une couverture et d’un titre intrigants. Le résumé ne l’est pas moins : le narrateur trouve par terre un objet non identifiable. Ses recherches pour comprendre de quoi il s’agit le conduisent à des rencontres improbables, chaque personne interrogée ayant un avis différent sur la question qui l’obsède.
Indéniablement, à première vue, le plus barré des trois titres proposés.

Laila Lalami - les autres américainsLes autres Américains, de Laila Lalami
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélie Tronchet)

Un sans-papier mexicain est témoin d’un accident mortel dans une petite ville de Californie, en plein désert de Mojave. Sa situation l’empêche de témoigner, d’autant que le drame est peut-être plus complexe qu’il n’y paraît.
Un roman polyphonique où plusieurs habitants de la ville prennent tour à tour la parole, offrant en creux une réflexion sur l’immigration.
Là encore, un roman américain qui semble assez classique, même si son sujet, éternellement préoccupant, peut toujours mériter de nouveaux éclairages. Reste à vérifier, par la lecture, s’il apporte vraiment quelque chose de neuf dans la production pléthorique venue des États-Unis.


BILAN



Lecture vaguement potentielle :

Un jour ce sera vide, de Hugo Lindenberg
(parce que, banal ou non, si c’est bien fait, j’aime beaucoup ce genre d’histoire)


À première vue : la rentrée Agullo 2020

logo agullp


Intérêt global :

joyeux


Voici encore une maison qui a follement du caractère. Une petit éditeur qui se distingue par sa charte graphique à la fois radicale et visible, par sa volonté d’aller chercher des textes originaux aux quatre coins du monde, notamment dans des pays d’Europe peu traduits chez nous, par l’exigence de ses choix et par son amour absolu pour ses textes et ses auteurs.
Ces derniers temps, Agullo a rencontré succès et considération, grâce à Frédéric Paulin et sa formidable trilogie polar sur la montée des extrémismes dans le monde, ainsi que grâce au romancier italien Valerio Varesi, qui œuvre lui aussi dans le genre policier.
À l’occasion des quatre ans de leur maison, Nadège Agullo, Sébastien Wespiser, Estelle Flory et Sean Habig choisissent un nouveau défi : lancer dans la rentrée littéraire leur premier auteur français. Qui sera d’ailleurs une auteure. Un pari à suivre de très près.


Astrid Monet - Soleil de cendresSoleil de cendres, d’Astrid Monet

Trois jours à Berlin. Ces trois jours s’annonçaient déjà délicats pour Marika, qui venait présenter pour la première fois son fils Solal, sept ans, à son père Thomas, un dramaturge allemand qu’elle avait quitté brutalement juste après la naissance du garçon. Mais la situation devient aussi dangereuse que tragique lorsqu’un volcan se réveille dans l’ouest de l’Allemagne, qui recouvre Berlin d’une nuée de cendres noires en quelques heures, puis lorsqu’un tremblement de terre coupe la ville en deux. Dans ce paysage apocalyptique, Marika part à la recherche de Solal et Thomas…
Après plusieurs recueils de nouvelles, c’est le deuxième roman d’Astrid Monet, et donc le premier publié chez Agullo.

Osvalds Zebris - A l'ombre de la Butte-aux-CoqsÀ l’ombre de la Butte-aux-Coqs, d’Osvalds Zebris
(traduit du letton par Nicolas Auzanneau)

Riga, 1905. Alors que l’empire du tsar russe s’effondre un peu plus à chaque nouvelle émeute, un ancien maître d’école s’engage dans la révolution en ignorant ce que cette initiative lui coûtera. L’année suivante, lorsque trois enfants sont enlevés, la ville entre en ébullition.


BILAN


Lecture certaine :
Soleil de cendres, d’Astrid Monet

Lecture potentielle :
À l’ombre de la Butte-aux-Coqs, d’Osvalds Zebris


511

Ça y est, le chiffre vient de tomber.
511.
C’est le nombre de romans qui paraîtront à partir de la mi-août, à l’occasion de la rentrée littéraire.

511, au lieu de 524 en 2019.
13 de moins.
Seulement.

Ceux qui perdent le plus ? Les premiers romans et la littérature étrangère.

Et ils sont loin, les vœux pieux et les discours concernés des éditeurs pendant le confinement. « Promis, à la rentrée, on publiera moins, histoire de ne pas écraser les libraires en pleine reprise et de laisser de la place aux livres du premier semestre qui auront perdu trois mois d’exposition… »

Le pire, c’est que j’y ai cru.
Je suis vraiment naïf, des fois.

(Ce qui est dommage car, du coup, je risque de me montrer moins magnanime avec les prochains éditeurs dont je ferai la présentation de rentrée, dans les jours qui viennent… 😈)

[Source : Livres Hebdo]

P.S.: en attendant, je vous encourage à lire, si ce n’est déjà fait, ce que je dis de la rentrée des éditions Aux Forges de Vulcain. Je n’ai pas d’actions chez eux, hein. C’est juste que, sur le papier, on y trouve de l’ambition, de l’originalité, de l’humour, de l’invention… De la littérature, quoi.


À première vue : la rentrée Aux Forges de Vulcain 2020


Logo-forgesdevulcain


Intérêt global :

sourire coeur


Pour être très honnête, voilà une maison dont je regrette de ne pas avoir lu plus de titres (mais rien n’est perdu, heureusement). Leur identité graphique forte et leur nom original sont les premiers passeports des éditions Aux Forges de Vulcain, et annoncent la couleur. Ici, tout peut se passer ! David Meulemans et ses collègues ne craignent ni la littérature de genre, ni le mélange des genres, ni d’avoir mauvais genre.
Dans leur catalogue, on trouve notamment des rééditions bienvenues (les œuvres de William Morris, Le Vampyre de John Polidori, Invasion et L’Homme-Dé de Luke Rhinehart…), mais aussi des œuvres d’auteurs contemporains très variés.
Depuis 2016 et le succès (ô combien mérité) du premier roman de Gilles Marchand,
Une bouche sans personne, les publications de la maison attirent de plus en plus l’attention, si j’en juge par l’écho qu’ont reçu récemment les livres de Jean-Luc A. d’Asciano (Tamanoir et Souviens-toi des monstres), Thomas Spok (Uter Pandragon), Claire Duvivier (Un long voyage) ou Alexandra Koszelyk (À crier dans les ruines).
Entre août et septembre, Aux forges de Vulcain publiera trois nouveautés, toutes aussi aguichantes les unes que les autres.


COMME DES HÉROS SANS GUERRE


Gilles Marchand - Requiem pour une ApacheRequiem pour une Apache, de Gilles Marchand

Son premier roman, Une bouche sans personne, a été une authentique révélation. Un livre à la fois drôle, singulier, décalé, et terriblement bouleversant. Après un deuxième et un recueil de nouvelles, Gilles Marchand revient avec une histoire qui, encore une fois, semble résonner à sa juste place dans son drôle d’univers.
Je laisse la parole à son éditeur car son résumé me paraît intouchable :
Jolene n’est pas la plus belle, ni forcément la plus sympa. Mais lorsqu’elle arrive dans cet hôtel, elle est bien accueillie. Un hôtel ? Plutôt une pension qui aurait ouvert ses portes aux rebuts de la société : un couple d’anciens taulards qui n’a de cesse de ruminer ses exploits, un ancien catcheur qui n’a plus toute sa tête, un jeune homme simplet, une VRP qui pense que les encyclopédies sauveront le monde et un chanteur qui a glissé sur la voie savonneuse de la ringardisation.
Ce petit monde vivait des jours tranquilles jusqu’à ce que Jolene arrive. En quelques mois à peine, l’hôtel devient le centre de l’attention et le quartier général d’une révolte poétique, à l’issue incertaine.


OPÉRATION DRAGON


Charles Yu - Chinatown, intérieurChinatown, intérieur, de Charles Yu
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélie Thiria-Meulemans)

Deuxième roman après Guide de survie pour le voyageur du temps amateur. Également scénariste à Hollywood (il travaille notamment sur la série Westworld), Charles Yu nous fait suivre les traces de Willis, un Américain d’origine asiatique qui rêve de conquérir Hollywood et d’y gagner sa liberté en devenant la nouvelle référence du kung-fu. Mais est-ce vraiment s’émanciper que d’accepter d’être réduit à un cliché, surtout dans une société américaine toujours prompte à ranger ses minorités à leur petite place ?
L’éditeur annonce un roman drôle et attachant qui, là encore, pourrait résonner avec l’actualité.


LE CHANT DES SIRÈNES


Rivers Solomon - Les abyssesLes abysses, de Rivers Solomon
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Francis Guévremont)

Paru en 2019 en France, L’Incivilité des fantômes transposait l’histoire de la ségrégation raciale dans un vaisseau spatial traversant l’espace en quête de nouvelles colonies pour l’humanité.
Après ce tour de force largement salué, Rivers Solomon propose une échappée fantastique pour aborder, cette fois, la mémoire de la traite négrière. À l’époque, les femmes enceintes, jugées inutiles et indésirables, étaient jetées à l’eau durant le voyage. Solomon imagine qu’elles ne mouraient pas, mais qu’elles se transformaient en sirènes et oubliaient tout de leur funeste destin. L’une d’elles, Yetu, lestée du poids de ces souvenirs, va se charger de réveiller ses sœurs.


BILAN


Lecture certaine :
Requiem pour une Apache, de Gilles Marchand

Lectures hautement probables :
Chinatown, intérieur, de Charles Yu
Les abysses, de Rivers Solomon


À première vue : la rentrée Asphalte 2020

asphalte logo2


Intérêt global :

sourire et yeux rieurs


Fondée il y a dix ans, Asphalte est une petite maison dotée d’un caractère fort, publiant des livres mettant en avant « l’esprit des lieux », comme le dit très joliment sa présentation sur son site Internet. Les choix d’Estelle Durand et Claire Duvivier nous ont souvent emmenés aux quatre coins du monde, dans des pays assez peu publiés d’ailleurs chez nous : du Chili (Boris Quercia) à l’Argentine (Roberto Arlt) en passant par le Brésil (Edyr Augusto), le Portugal (Francisco Camacho), la Colombie (Mario Mendoza) ou la Guinée équatoriale (Juan Tomás Ávila Laurel).
Depuis 2014, Asphalte a également ouvert son catalogue au domaine français. Et c’est d’ailleurs avec le nouveau livre d’un ses auteurs phares qu’elle présente dans cette rentrée 2020.


Timothée Demeillers - Demain la brumeDemain la brume, de Timothée Demeillers

Après Prague, faubourgs est et surtout Jusqu’à la bête, qui a reçu un très joli succès d’estime, voici le troisième roman de Timothée Demeillers. Il nous y pose en 1990, aux portes de la guerre qui va déchirer la Yougoslavie. Pour embrasser la complexité du conflit qui s’en vient, il trace trois lignes narratives distinctes.
La première en France, dans les pas d’une adolescente étouffée par sa petite vie ennuyeuse à Nevers, qui tombe amoureuse de Pierre-Yves, libre comme elle rêverait de l’autre, mais porté par une soif d’absolu comme en n’en a jamais connu.
Seconde ligne à Zagreb, aux côtés de deux jeunes rockers, auteurs d’un tube rock qui va devenir malgré eux l’hymne du déchirement à venir dans leur pays.
Et troisième ligne à Vukovar, auprès de Nada, qui devine que l’image pluriculturelle de sa ville, offerte en modèle, risque de ne plus tenir longtemps…
Le sujet n’est pas facile, mais il faudra surveiller ce roman, car Timothée Demeillers est une voix littéraire singulière, et a le mérite de mettre la plume dans des contrées où peu se rendent.


À première vue : la rentrée Albin Michel 2020

logo-opengraph


Intérêt global :

sourire léger


Du côté d’Albin Michel, on se félicite d’avoir fait des efforts en terme de parution, histoire d’absorber le choc économique lié à la crise du coronavirus, passant notamment de 400 (!!!) publications sur l’année, à « seulement » 300.
Pour la rentrée littéraire, cela se traduit par une cohorte de… onze écrivains. Ce qui est moins que les seize de 2018, en effet. Mais reste sans doute un peu excessif.
Une poignée de belles choses se détache néanmoins de ce programme. Au moins deux, en ce qui me concerne, avec un ou deux jokers en plus. C’est déjà pas si mal.
(Oui, j’ai décidé d’être aimable cette année. Pour l’instant, en tout cas. Le jeu ne fait que commencer.)


L’ÉVÉNEMENT


Colson Whitehead - Nickel BoysNickel Boys, de Colson Whitehead
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé)

Jusqu’à présent, ils n’étaient que trois auteurs à avoir remporté deux fois le Pulitzer, le plus prestigieux prix littéraire américain : Booth Tarkington (auteur notamment en 1918 de La Splendeur des Amberson, adapté plus tard au cinéma par Orson Welles), William Faulkner et John Updike. Excusez du peu. Colson Whitehead rejoint donc ce club très fermé, puisque son nouveau roman vient d’être distingué, trois ans après le formidable Underground Railroad, où il revisitait avec brio et un souffle narratif exceptionnel l’histoire de l’esclavage aux États-Unis.
Nickel Boys aborde à nouveau la question noire, en s’inspirant cette fois d’un fait divers contemporain. En 2011, une terrible maison de redressement pour délinquants, l’école Dozier, ferme ses portes. Trois ans plus tard, on y découvre un charnier, cinquante tombes sans doute tués par le personnel de l’établissement au fil de ses effroyables années de sévices.
Par le prisme de la fiction, Whitehead investit l’histoire de ce lieu, qu’il rebaptise « Nickel Academy », en racontant l’histoire d’Elwood, un jeune Noir brillant et bien élevé qui, à la suite d’une erreur judiciaire, est arrêté à la place d’un autre. Nous sommes dans les années 60 et, si les États-Unis tentent de faire progresser le statut des Noirs, on est encore loin du compte. Sans pouvoir se défendre, Elwood est envoyé à la Nickel Academy, dont il découvre l’horreur, et tente d’y résister à sa manière, notamment en écrivant sans faillir tout ce dont il est témoin ou victime.


LE TRANSFUGE


Buveurs de vent, de Franck Bouysse

Franck Bouysse - Buveurs de ventPierre Fourniaud, le patron de la Manufacture de Livres, doit être assez embêté. Franck Bouysse, qu’il a révélé et qui a fait les beaux jours de sa petite maison d’édition avec (entre autres) Grossir le ciel, Né d’aucune femme ou Glaise, a cédé aux sirènes d’une grande maison. Le voici donc chez Albin Michel avec un très beau titre, Buveurs de vent, et une histoire bien dans son style.
On y rencontre quatre frères et sœur qui vivent dans la vallée du Gour Noir, où ils aiment à se retrouver près d’un viaduc devenu le centre de leur petit monde. Mal compris par leurs parents, ils tentent de se frayer un chemin dans la vie, soudés les uns aux autres. Et, comme tous ceux de la vallée, sous l’emprise de Joyce, qui règne en maître absolu sur les poumons économiques de la région, les carrières, le barrage et la centrale électrique…


L’INÉVITABLE


Les aérostats, d’Amélie Nothomb

Amélie Nothomb - Les aérostatsS’il existait quelque part une statue d’Amélie Nothomb, personne n’arriverait à la déboulonner. La romancière belge attaque sa vingt-neuvième rentrée littéraire (record ? Sûrement !), avec un livre au titre énigmatique dont le pitch est, comme d’habitude, réduit à sa plus simple expression : « La jeunesse est un talent, il faut des années pour l’acquérir ». Pourquoi s’emmerder à écrire des résumés ? C’est Nothomb, il suffit de mettre sa bouille sur la couverture et ça se vend tout seul.
Plus sérieusement, elle y narre la rencontre entre deux adolescents déphasés (évidemment) : lui est un lycéen dyslexique, elle une étudiante trop sérieuse et mal à l’aise avec ses contemporains qu’elle ne comprend pas. Ensemble, ils vont affronter leurs manques.
Moins ambitieux et risqué sans doute que Soif, son précédent qui donnait la parole à Jésus sur sa croix, mais cela reste du Nothomb dans le texte, version intimiste. Cela peut donner des jolies choses, toute ironie mise à part.


PLACE AUX FEMMES


Véronique Olmi - Les évasions particulièresLes évasions particulières, de Véronique Olmi

Il y a trois ans, Bakhita avait propulsé sur le devant de la scène Véronique Olmi, auteure jusqu’alors suivie par un lectorat fidèle, mais plus restreint que celui rencontré grâce à ce livre événement, finaliste malheureux du Goncourt. Son nouveau livre est donc beaucoup plus attendu. Il devrait être aussi plus classique, qui narre l’éducation d’une jeune fille, entre les années 60 et 80, partagée entre sa vie modeste avec sa famille, et des vacances nichées à Neuilly chez des proches dont l’éducation bourgeoise est très différente de la sienne.

Ketty Rouf - On ne touche pasOn ne touche pas, de Ketty Rouf

Premier roman, consacré à une femme, Joséphine, professeur de philosophie le jour et stripteaseuse la nuit, histoire de pimenter son quotidien bien morne par ailleurs. Sa vie bascule lorsqu’un de ses élèves assiste un soir au spectacle et la reconnaît.
Elle voulait du piment ? Hé ben voilà : ça pique.

François Beaune - Calamity GwennCalamity Gwenn, de François Beaune

C’est marrant comme, parfois, certains raccourcis troublants se créent. L’héroïne du nouveau roman de François Beaune, en effet, voudrait être Isabelle Huppert, mais se contente pour le moment de travailler dans un sex-shop à Pigalle. Une voisine de la Joséphine de Ketty Rouf ? À travers son journal, où elle consigne ses observations et sa vie, Beaune dresse un portrait de femme en forme de point d’interrogation sur notre société.
Pas la promesse la plus follement originale du programme, je vous l’accorde.

Sébastien Spitzer - La fièvreLa Fièvre, de Sébastien Spitzer

Et on continue dans le raccourci évoqué ci-dessus : Spitzer s’empare en effet d’Annie Cook, personnage bien réel qui vécut à Memphis au XIXème siècle, où elle tenait… un bordel. Hé oui. Plutôt haut de gamme, mais il n’empêche, on reste dans le sujet.
Cela dit, ce n’est pas le thème du livre, et Annie Cook est une figure assez passionnante sur le papier, puisqu’elle transforma son établissement en hôpital improvisé lorsque la fièvre jaune déferla à Memphis dans les années 1870. Elle fut elle-même emportée par la maladie en 1878, non sans avoir aidé, soutenu, soigné comme elle le pouvait nombre de patients. Une véritable héroïne, dévouée et déterminée jusqu’à la mort, dont le destin bouleversa évidemment les Américains.
Pas impossible, par ailleurs, que des journalistes inspirés trouvent le moyen de tisser des liens entre l’intrigue du romancier et ce que nous vivons en ce moment…


AMERICA


Stephen Markley - OhioOhio, de Stephen Markley
(traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé)

On reste brièvement aux États-Unis avec le premier roman de Stephen Markley, qui met en scène le retour de quatre anciens élèves à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi. Quête amoureuse, quête de vengeance, règlements de compte familiaux ou errance personnelle, les quatre jeunes gens incarnent une certaine jeunesse américaine d’aujourd’hui, à la dérive. Sur le papier, un grand classique de littérature américaine, qui ne lui apportera peut-être grand-chose de neuf, mais pourrait plaire aux amateurs de ce qui est devenu un genre en soi.


DÉJÀ VU


Antoine Rault - De grandes ambitionsDe grandes ambitions, d’Antoine Rault

Les destins de huit protagonistes, des années 1980 jusqu’au début du XXIe siècle. Chacun parvient, dans le domaine qui est le sien, à un haut niveau de pouvoir. Clara sera chirurgienne, Diane, une actrice reconnue, Jeanne, cheffe du Parti National, Stéphane, son homme de l’ombre, Marc fera fortune dans l’Internet, Sonia finira ministre d’État et Frédéric, président de la République.
Du classique, là aussi. On a déjà pas mal lu ce genre de choses en littérature française, y compris chez Albin Michel (Le Bonheur national brut de François Roux, par exemple). Pas grand-chose de plus à en dire, donc.


BLOUSON NOIR


Tom Connan - RadicalRadical, de Tom Connan

La caution « jeune rebelle » de la rentrée Albin Michel, laquelle est bien plan-plan par ailleurs (ce qui est quand même l’esprit maison). Après deux romans auto-publiés, le jeune Tom Connan (25 ans) s’installe donc rue Huyghens pour balancer une histoire de rencontre amoureuse sur fond de malaise social. Soit la rencontre explosive entre un étudiant de gauche et un militant d’extrême-droite jouant les activistes dans la frange radicale des Gilets Jaunes.
Honnêtement, je passe mon tour.


FOLLE JEUNESSE


Daniel Picouly - Longtemps je me suis couché de bonheurLongtemps je me suis couché de bonheur, de Daniel Picouly

Un point supplémentaire pour la jolie pirouette du titre. Sinon, le bon élève Picouly replante sa charrue dans la veine de fiction autobiographique qui avait fait le succès du Champ de personne, il y a bien longtemps. Son narrateur, dont l’avenir est suspendu à son éventuelle admission en seconde générale plutôt qu’en technique, tombe amoureux d’une jeune fille prénommée Albertine (oh, ah) qu’il voit acheter un roman de Proust (ah, oh) en librairie. Du coup, il se met à lire À la Recherche du temps perdu (oooh).


 

Lectures hautement probables :
Nickel Boys, de Colson Whitehead
Buveurs de vent, de Franck Bouysse

Lecture éventuelle :
Les aérostats, d’Amélie Nothomb


À première vue : la rentrée Actes Sud 2020

logo


Intérêt global :

neutrre


Choix de l’ordre alphabétique oblige, honneur donc à la petite maison arlésienne devenue très grande. J’ai dénombré neuf nouveautés à paraître dans cette rentrée, ce qui est encore beaucoup mais plus modéré que les années précédentes (treize en 2018, par exemple).
Du côté des petits événements du monde éditorial, Actes Sud enregistre l’arrivée de Muriel Barbery, auteure de L’Élégance du hérisson et transfuge de Gallimard.
Pour le reste, pas de bouleversement à première vue, puisque le programme aligne essentiellement des noms connus de la maison. À tel point qu’on retrouve trois noms déjà présents ensemble lors de la rentrée 2017 (Lafon, Ducrozet, Ferney). On peut déjà dire que cette si particulière rentrée 2020 ne sera pas celle des prises de risque pour Actes Sud.
À suivre tout de même, un premier roman américain particulièrement dans l’air du temps, et qui devrait faire parler de lui.


LA TÊTE D’AFFICHE


Chavirer, de Lola Lafon

Lola Lafon - ChavirerDepuis La Petite communiste qui ne souriait jamais, revisitation romanesque de l’histoire de Nadia Comaneci, Lola Lafon est devenue une valeur sûre d’Actes Sud. Dans ce nouveau roman, elle choisit à nouveau une danseuse comme héroïne – mais une danseuse, non pas de compétition, mais de plateau télé, une artiste qui, par le prisme de la télévision, fait beaucoup pour rendre la danse accessible et populaire auprès du grand public.
Cléo, cependant, cache un terrible secret, ancré dans son adolescence. À l’âge de 13 ans, elle est recrutée par une certaine Fondation de la vocation, qui dissimule une organisation de prédation sexuelle. Victime, elle devient complice et coupable, en convainquant d’autres filles de la suivre dans le piège. Lorsque l’affaire resurgit trente ans plus tard, Cléo doit affronter son passé…
L’écriture précise et exigeante de Lola Lafon, sa finesse et son engagement ont tout pour transcender le sujet et faire de ce livre un jalon de la rentrée.


D’ACTUALITÉ


Margaret Wilkerson Sexton - Un soupçon de libertéUn soupçon de liberté, de Margaret Wilkerson Sexton
(traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laure Mistral)

La saga d’une famille noire de la Nouvelle-Orléans sur trois générations. Les existences d’Evelyn, Jackie et T.C. s’entremêlent et montrent comment, dans une nation en mutation, les maux de la communauté noire américaine restent, eux, les mêmes.
Comme ses personnages, Margaret Wilkerson Sexton est née et a grandi à la Nouvelle-Orléans. Si son premier roman, remarqué aux Etats-Unis lors de sa parution, est de qualité, il devrait occuper l’avancée des tables des libraires et la une de la presse spécialisée en raison de son sujet, évidemment brûlant.


DOMAINE ÉTRANGER


Salman Rushdie - Quichotte (couv FR)Quichotte, de Salman Rushdie
(traduit de l’anglais par Gérard Meudal)

S’il est un romancier contemporain qui a le picaresque dans le sang, c’est bien Salman Rushdie. Rien d’étonnant, donc, à le voir réinventer l’un des personnages les plus emblématiques de la littérature, fleuron de la littérature picaresque né de l’imagination de Cervantes. Histoire de s’amuser un peu, il fait de Quichotte un vieux représentant de commerce qui tombe raide amoureux d’une vedette de la télévision. Il se lance dans une quête épique et amoureuse à travers les États-Unis, accompagné de son fils imaginaire, Sancho.

Enrique Vila-Matas - Cette brume insenséeCette brume insensée, d’Enrique Vila-Matas
(traduit de l’espagnol par André Gabastou)

Deux frères. L’un, Simon, est traducteur de « premiers jets » et fournisseur officiel de citations pour écrivains. L’autre, Rainer, qui vit retiré à New York depuis vingt ans, est devenu un auteur culte, notamment grâce au travail occulte de Simon.
À la mort de leur père, ils se retrouvent pour la première fois à Barcelone, le jour même où la Catalogne proclame son indépendance. Dans une ambiance étrange, tandis que des hélicoptères quadrillent le ciel de la ville, les deux frères se mettent à régler leurs comptes…
Connaissant l’auteur, il faut s’attendre à une réflexion pointue et ludique sur la littérature. Et puis la vie, la mort, tout ça.

Sara Omar - La Laveuse de mortLa Laveuse de mort, de Sara Omar
(traduit du danois par Frédéric Fourreau)

Parce qu’elle est née fille et non garçon, Frmesk est en butte à la violence de son père. Pour la sauver, sa mère décide de la confier à ses propres parents. Lui, colonel à la retraite, est un érudit, éclairé sur tous les sujets, à commencer par l’Islam. Elle est laveuse de mort, qui s’occupe des corps des femmes laissées pour compte. Il faudra toute leur générosité et leur amour pour préserver au mieux la petite fille de la violence et de l’intolérance qui règnent dans leur pays, le Kurdistan…


LA TRANSFUGE


Muriel Barbery - Une rose seuleUne seule rose, de Muriel Barbery

Après quatre romans publiés chez Gallimard, dont son deuxième, L’Élégance du hérisson, fut un triomphe aussi énorme qu’inattendu, Muriel Barbery arrive donc chez Actes Sud.
Dans son nouveau livre, elle raconte l’histoire d’une femme n’ayant jamais connu son père, qui apprend à quarante ans la disparition de ce dernier, et l’existence d’un testament qui la concerne. Elle part au Japon, où vivait ce père inconnu contre lequel elle a élevé un mur de colère. Sur place, guidé par Paul, l’assistant de son père, elle entame un long chemin vers la réconciliation, qui passe aussi par la découverte d’une culture japonaise dont elle va apprendre à se nourrir.


DOMAINE FRANCOPHONE


Alice Ferney - L'intimitéL’Intimité, d’Alice Ferney

Après le beau succès des Bourgeois (2017), une grande saga familiale, Alice Ferney revient avec un roman polyphonique qui suit trois personnages en quête d’amour, de vie de famille, de paternité ou de maternité (ou non). Une réflexion sociétale et éthique, mêlée de considérations philosophiques, qui ausculte notre manière de concevoir la vie intime.

Christian Garcin - Le Bon, la Brute et le RenardLe Bon, la Brute et le Renard, de Christian Garcin

Un « road-trip taoïste », selon son éditeur. On y suit trois Chinois perdus dans le désert californien, qui cherchent la fille de l’un d’entre eux ; deux policiers américains qui, au même endroit, cherchent un autre disparu ; et un journaliste chinois, auteur de romans noirs, qui enquête à Paris sur la disparition de la fille de son patron. Trois intrigues en miroir, au service d’une comédie existentielle. Deuxième roman de Garcin chez Actes Sud, après des passages chez Gallimard, Verdier et Stock.

Magyd Cherfi - La part du SarrasinLa Part du Sarrasin, de Magyd Cherfi

Suite de Ma part de Gaulois, gros succès de 2016, où l’auteur relatait comment il était devenu le premier bachelier de sa cité. Magyd Cherfi, figure du groupe Zebda, poursuit ici son récit autobiographique en racontant l’après-Bac, sa quête d’identité musicale et d’identité tout court, face à la violence et au racisme, dans la nécessité d’inventer de nouvelles voix, de nouvelles manières de chanter la rage et l’espoir.

Pierre Ducrozet - Le grand vertigeLe Grand vertige, de Pierre Ducrozet

Ce pourrait être un roman purement opportuniste sur un autre sujet d’actualité primordial, l’écologie. Le pitch m’intéresse pourtant et donne envie d’espérer. Adam Thobias, pionnier sincère et iconoclaste de la pensée environnementale, se voit proposer la direction très officielle et très politiquement correcte d’une “Commission Internationale sur le Changement Climatique et pour un Nouveau Contrat Naturel”. Loin d’avoir l’intention de se couler dans le moule, il y voit l’occasion d’imposer sa patte sur le sujet et de secouer les immobilismes…

Ilan Duran Cohen - Le petit polémisteLe Petit polémiste, d’Ilan Duran Cohen

Alain Conlang est polémiste professionnelle, passé maître dans l’art des saillies et autres provocations médiatiques qui le rendent populaire, notamment auprès des jeunes, plus qu’ils ne le font détester. Jusqu’au jour où il dérape en laissant échapper, dans un dîner mondain terrassant d’ennui, une remarque sexiste. Une limite est franchie, qui précipite le provocateur de l’autre côté de la barrière, le mauvais côté, où l’on devient le sujet des polémiques, et d’où il semble impossible de sortir par le haut…


BILAN


Lectures potentielles :
Chavirer, de Lola Lafon
Le Grand vertige, de Pierre Ducrozet

Et :
Un soupçon de liberté, de Margaret Wilkerson Sexton


À première vue, la revanche du retour de la vengeance

À l’origine, avant ce texte, j’avais l’intention d’en publier un autre, qui expliquait en détail les raisons pour lesquelles Cannibales Lecteurs a progressivement ralenti, puis arrêté son activité, ainsi que celles me poussant à remettre le blog en route, pour la deuxième fois cette année, à l’occasion de la rentrée littéraire qui s’annonce.
Ce n’était peut-être pas si inintéressant, mais c’était trop long, et inhabituellement bavard sur ma petite personne, ce qui n’est foncièrement ni à mon goût ni dans mes habitudes. Après réflexion, il me semble préférable de vous épargner tout ceci, et d’en faire le bref résumé que voici.

Après avoir longuement hésité, réfléchi, tâté le terrain de mes envies et de ma curiosité, j’ai décidé de relancer cette année la rubrique « à première vue », dont le principe est de vous offrir un aperçu de la prochaine rentrée littéraire, barnum annuel qui devrait ouvrir ses portes cette année à la mi-août, comme d’habitude. À condition, bien entendu, que l’ami Covid ne revienne pas foutre en l’air notre désir légitime de retour à la vie normale.

Tout d’abord, je tiens à préciser que cette présentation de rentrée littéraire sera sans doute la plus incertaine de toutes celles que j’ai publiées sur Cannibales Lecteurs. Il est possible que certaines de mes informations soient lacunaires, et que je manque certains titres, rajoutés tardivement ou absents des sites de référence qui m’ont servi de sources.
Si c’est le cas, toutes mes excuses à l’avance, et sachez qu’il n’y a évidemment aucune volonté de censure de ma part.

Ensuite, étant donné la fragilité de la situation dans laquelle nous nous trouvons toujours, rien ne dit que tous les titres dont je vais vous parler sortiront effectivement. Là encore, il faut composer avec l’incertitude, et espérer que tout se passe pour le mieux.

Cette année, j’ai décidé d’élargir la liste des éditeurs, en laissant notamment une place (méritée, au moins pour l’ensemble de leur travail, si ce n’est pour ce qu’ils vont publier en août et septembre) aux petites structures proposant un ou deux titres seulement. Par manque de temps, par flemme aussi, un peu, je ne les évoquais pas les années précédentes. Il est temps de démontrer l’étendue du champ des possibles dans l’édition française, au-delà des grosses cavaleries dont l’offre, par ailleurs, a tendance à devenir déprimante tant elle charrie de stéréotypes, de plumes sans grand intérêt et de sujets trop souvent rebattus.
Évidemment, je ne parlerai pas de tout le monde non plus. Je ne dispose pas de liste exhaustive des parutions de la rentrée, et puis, honnêtement, je n’aurai pas le temps.
Si je t’oublie, éditeur, auteur, pardonne-moi, ce n’est pas par snobisme ou pour être méchant. Et une possibilité de rattrapage sera toujours possible.

Pour simplifier les choses, je publierai les chroniques dans l’ordre alphabétique des maisons d’édition. Pas de favoritisme donc envers Actes Sud, qui ouvrira le bal, ni de dédain à l’encontre de mes chères amies de Zulma, qui le clôtureront.
Par ailleurs, certains jours, il y aura plusieurs articles à la suite, lorsqu’ils concerneront des éditeurs publiant peu de titres, histoire que tout ceci ne dure pas pendant des plombes.

Enfin, je rappelle, à toutes fins utiles, que ces présentations sont l’expression de ma plus profonde subjectivité, et n’hésitent pas à véhiculer, quand l’occasion se présente, une bonne dose de mauvaise foi, d’ironie ou d’agacement.
Je vous en prie, chers amis, relevez-le si cela vous sied, mais ne prenez pas la mouche. Non, je n’aurai lu pratiquement aucun des livres dont je parlerai au moment où je les présenterai. Ces articles ne sont pas des critiques. Ils peuvent, en revanche, devenir parfois des billets d’humeur, l’humeur en question étant plus ou moins mauvaise suivant la qualité apparente de ce qu’on me présente. C’est le jeu de la rubrique « à première vue », et il faut faire avec. N’hésitez pas à discuter, à commenter, à contester, à m’ouvrir des horizons que je croyais à tort sans intérêt. Mais ne vous énervez pas, je vous en conjure.

Tout ceci n’est qu’un jeu, un vaste spectacle. Pas la peine de se prendre la tête pour ça.
Et maintenant, accrochez vos ceintures littéraires, préparez vos listes de rentrée, faites de la place dans vos bibliothèques : c’est parti !


Par les routes

bannièreprudhomme


Sacha, un écrivain, décide de quitter Paris pour s’installer dans une petite ville du sud-est de la France, afin d’y retrouver le calme qui lui manquait de plus en plus dans la capitale pour travailler en paix. Ses bonnes intentions sont très vite battues en brèche : dans ce coin paisible de France, il a la surprise de retrouver un vieil ami de jeunesse, perdu de vue depuis longtemps. Un éloignement volontaire, car l’amitié de l’autostoppeur était aussi singulière que pesante.
L’autostoppeur ? Ainsi le désigne-t-il, car cet ami étrange avait alors une manie : celle de prendre la route, du jour au lendemain, et de voyager à l’instinct vers une destination hasardeuse en ne faisant que de l’autostop. Aujourd’hui, Sacha le retrouve en couple, père de famille, calme et rangé. En apparence du moins. Car il pratique toujours son art singulier de l’autostop. Et l’arrivée de Sacha semble le pousser à repartir, plus que jamais, laissant son ami prendre soin de Marie, sa compagne, et de son fils Agustín…


opale56620 06Certes, le voyage n’est pas le sujet principal de Par les routes, en dépit de son titre. Hormis à la fin, jamais on ne quitte cette petite ville du sud où Sylvain Prudhomme a installé son narrateur et son intrigue.
Mais cette idée d’autostoppeur compulsif est une merveille, qui autorise le romancier à des escapades par correspondance (dans tous les sens du terme, car l’autostoppeur aime envoyer des cartes depuis les coins où il échoue) souvent poétiques, parfois amusantes, quand le voyageur instinctif s’amuse à collecter les noms de villes et villages originaux, significatifs ou cocasses.

On devrait détester ce personnage en apparence égoïste, capable de délaisser une compagne et un fils attachants pour ces épopées routières sans signification flagrante. On pourrait lui en vouloir, ou en être jaloux. Mais la finesse du romancier nous l’interdit, qui nous laisse nous emparer du mystère pour mieux aimer ses personnages, s’interroger avec eux, et sonder leurs failles et leurs passions, leurs doutes et leurs espoirs.

pèrefilsPar les routes aurait pu être un pensum nombriliste, creux et sans âme. C’est au contraire un livre sensible, étonnamment lumineux, en tout cas optimiste ; résolument ouvert sur le monde, sur les autres, sur la nature et ses paysages qui jamais ne se ressemblent. C’est une déclaration d’amour aux gens, à l’humain, à l’aventure ou à son dédain. C’est un roman vibrant de belles choses, sur l’amour, la relation père-fils, l’amitié, la quête de soi, tout ce qui fait l’essentiel de ce que nous sommes.

De prime abord, le style de Sylvain Prudhomme semble pourtant pratiquer une forme de neutralité bienveillante où la langue ne prend pas vraiment parti. Les dialogues ne sont pas mis en valeur de manière usuelle (guillemets et/ou tirets), ils sont intégrés au récit et cherchent à restituer le caractère ordinaire de nos mots lorsque nous discutons.
Toujours se méfier de l’eau qui dort…
autoroutepanneauIl en résulte une forme fluide, comme en retrait, dont la fausse réserve va en réalité constituer une arme pour saisir au plus près la vérité des personnages. Leurs émotions, le cœur de leurs pensées, la valeur de leurs idées et la foi fragile en leurs idéaux. Le phrasé de Prudhomme crée un envoûtement discret, se fait caisse de résonance où vibre en écho l’éveil de nos propres sentiments, avec un mélange d’intime et de pudeur parfaitement dosé.

Très vite, je me suis surpris à marquer des pages, pour en retenir de nombreux passages d’une justesse rare à mes yeux. Cela faisait longtemps que je n’avais pas pratiqué cet exercice. Signe que Par les routes touche juste, souvent, sur des sujets très divers – notamment sur l’écriture, la force des mots et des signes, l’importance vitale de la langue dans la vie de nos esprits. Que le narrateur soit écrivain, et Marie traductrice, est évidemment tout sauf un hasard, et ouvre la porte à ces réflexions d’une pertinence rassurante.

Église_de_Camarade

Église du village de Camarade (Ariège) – Par Paternel 1 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=50186285

Paru en automne dernier, Par les routes fut à l’époque l’un des rares livres de la rentrée à m’intéresser, puis à m’enthousiasmer. Il a reçu le Prix Femina 2019. Une récompense méritée qui aura permis, sans doute, de faire découvrir Sylvain Prudhomme à davantage de lecteurs. En espérant que nombre d’entre eux auront autant adoré que moi partir avec lui par les routes.


Aux armes

bannière borismarme


Pour l’officier Wayne Chambers, c’est une matinée comme les autres qui commence. Chargé de la sécurité du campus de l’établissement scolaire local, il est fier d’incarner l’autorité et de veiller sur les milliers de jeunes âmes qui fréquentent l’école.
Mais ce matin-là, son rôle est mis à l’épreuve. Des coups de feu résonnent dans l’un des bâtiments. Très vite l’évidence s’impose : un assaut criminel est en cours. Pétrifié près de l’entrée, tétanisé de peur, Wayne Chambers n’intervient pas. Lorsque les renforts arrivent, il est trop tard.
Bilan : quatorze morts. Quatorze jeunes vies fauchées au hasard.
L’émotion embrase la ville, puis le pays, l’incendie violemment attisé par les médias sur les dents. Très vite, on recherche un coupable. Le tireur ? Trop facile. Il faut quelqu’un d’autre à blâmer. Quelqu’un qui aurait omis de se conduire en héros, comme un bon Américain, pour défendre la jeunesse de sa cité…


borismarmeEn cette rentrée littéraire d’hiver, plusieurs libraires ont eu l’idée d’organiser des rencontres croisées avec Fabrice Humbert (dont j’ai dit récemment tout le bien que je pensais de son nouveau roman, Le Monde n’existe pas) et Boris Marme. Bien vu, puisque les deux écrivains français mettent en scène une certaine vision des États-Unis d’aujourd’hui. Une vision où les médias prennent définitivement le pouvoir, surtout quand la mort rôde, que l’on peut jouer avec l’émotion et manipuler l’opinion en tirant sur sa corde sensible, au mépris de son intelligence et de sa capacité d’analyse.

Quand Fabrice Humbert démarre son roman sur un fait divers criminel assez banal, Boris Marme choisit, pour son premier roman, de questionner le phénomène de plus en plus courant des tueries de masse sur les campus américains. Son angle d’attaque est particulièrement intéressant, puisque le pivot de son roman est, à l’inverse de ce qu’on pourrait attendre, un non-héros. C’est l’histoire d’un Américain incapable d’être le héros emblématique tel qu’on le rêve dans son pays. C’est l’histoire d’un homme qui reste un homme, à des années-lumière de l’Amérique de Donald Trump ou de celle de la saga Marvel.

policeusa2Se confronter à la faiblesse de Wayne Chambers est une démarche aussi stimulante que perturbante. Quand on lit ce genre d’histoire, la part reptilienne de notre cerveau meurt d’envie de voir débarquer Captain America. Comment soutenir celui qui ne se résout pas à incarner ce soi-disant idéal ? Comme s’identifier à lui ? On voudrait se convaincre qu’à sa place, avec un flingue dans la main, on aurait rempli notre devoir. On aurait osé franchir la porte, et défendre ces centaines de gamins sans défense.
Bien sûr.
Bien sûr ?
Voilà ce que propose Aux armes : comprendre que l’héroïsme ne vaut que dans les romans d’aventure. Dans la réalité, c’est le plus souvent autre chose (à quelques exceptions près, ce qui fait de ces gens capables de sauver des vies au mépris de la leur de véritables héros, d’autant plus admirables qu’ils sont rares). Et ce bilan que l’on dresse sur soi-même n’est guère reluisant.

commonsenseComme je l’évoquais au début de cette chronique, Boris Marme étoffe cette réflexion cruelle d’un tableau implacable des États-Unis. Médias avides de sensations faciles et de rumeurs croustillantes au mépris des faits et de la vérité, défilé de pseudo-spécialistes se rengorgeant de leur importance télévisuelle, mise en scène spectaculaire de l’émotion, analyse des dérives potentielles de n’importe quel esprit trempé dans l’atmosphère naturellement mortifère d’un pays où l’arme à feu pourrait remplacer le drapeau : tout s’entasse sans pitié, écrasant au passage les épaules des faibles, créant des victimes à la chaîne.
La manière dont le romancier campe ses personnages donne aussi de l’épaisseur au propos, détournant même parfois le fil direct du roman pour mieux le nourrir. Le portrait de la mère de Wayne Chambers, et de la relation qu’elle garde avec son fils, est ainsi particulièrement éloquent. À la fois triste, désolant, et révoltant.

L’état de la société américaine contemporaine confrontée à sa violence est un sujet récurrent ces derniers temps, qu’il soit traité par des auteurs du cru ou des étrangers. Aux armes s’inscrit dans cette lignée, pas aussi marquant pour moi que le livre de Fabrice Humbert, ou que le bouleversant Jake de Bryan Reardon (qui évoquait déjà une tuerie de masse). Mais c’est un premier roman percutant qui annonce un auteur intelligent, en phase avec notre monde, à qui il soutire une vérité pas toujours belle à entendre – ce qui peut être une mission de la littérature.


Il est juste que les forts soient frappés

banniere thibaultberard


Ils s’aiment. C’est d’un banal. Pourtant, était-ce écrit ? Elle, le moineau, la môme à fleur de peau, la brûlée vive du cœur, pouvait-elle vraiment tomber amoureuse pour de bon de lui, le lutin, farceur, virevoltant, l’insatiable vivant ? Hé bien, pourquoi pas. Voilà : Théo aime Sarah, et Sarah aime Théo. Ils mettent le feu à leur jeunesse, ils dévorent Paris, bien au chaud dans leur cocon d’amis.
Puis voilà l’enfant, le premier. Un garçon prénommé Simon, qui ne vole rien mais agrandit encore l’amour, si c’est possible.
Et voilà le deuxième, une fille cette fois. Camille. Mais Camille ne vient pas seule. Logée à ses côtés au creux du corps de Sarah, la maladie joue les trouble-fête. La voilà qui montre sa face ricanante, la veille de Noël. Sarcasme cancéreux.
Alors commence le combat. Acharné, furieux, désespéré. Une guerre d’amour et de courage à mener contre l’inexorable. Le genre de lutte à la hauteur de cœurs aussi forts que ceux de Théo et Sarah.

Thibault-Bérard-©-Audrey-DuferVous voulez savoir où réside la magie de ce premier roman de Thibault Bérard ? C’est aussi simple que sidérant : dès la première page, on sait qu’il n’y aura pas de miracle. Je ne vous spoile rien, là, je vous jure que c’est la vérité. Dès la première page, on sait que Sarah est morte. La source est on ne peut plus fiable : c’est Sarah elle-même qui l’affirme. Elle, narratrice de sa propre vie depuis l’outre-tombe. On sait donc que la maladie a gagné. On sait que le livre que l’on tient entre ses mains est une tragédie, et qu’il n’y a rien à en attendre de mieux que des larmes, de la colère et des regrets.

Et pourtant – voilà le miracle – : durant toute la lecture, on espère. On y croit. On se bat, pied à pied, aux côtés de Théo et Sarah. Parce qu’ils sont trop beaux, trop drôles, trop passionnés, trop vivants, pour qu’on renonce d’emblée. Parce qu’on veut que Simon et Camille grandissent avec leur mère. Parce qu’il ne peut en être autrement.
Avec une sincérité qui emporte tout sur son passage, Thibault Bérard donne à ce récit une énergie communicative, une envie de vivre, une joie inattendue. Sur un tel sujet, nombre d’écrivains auraient choisi le mélo, la tartine de sanglots tellement épaisse qu’elle coupe l’envie de pleurer. Mais non, pas lui. Il est juste que les forts soient frappés est un volcan. Il amène la dévastation, mais quel spectacle !

On y pleure, c’est fatal. À plusieurs reprises, la digue lâche prise, impossible de résister. Mais toujours par surprise, sans effet trop appuyé.
Surtout on y sourit beaucoup. Et on sent son cœur palpiter, jamais laissé en repos tout au long de la lecture. Ce livre rappelle qu’il faut vivre, qu’il faut en profiter, sans relâche. Quand on est parent, il intime de répéter à ses enfants qu’on les aime, et de se tenir auprès d’eux, toujours disponibles. Tout ce qu’il dit est essentiel. Il le fait avec simplicité, dans une langue d’aujourd’hui. Vive et ouverte, rapide et percutante.

Je ne suis pas forcément très réceptif aux romans d’amour. Les premières pages, d’ailleurs, ont tardé à m’emporter. Je le précise par honnêteté, pour ceux qui trouveraient l’entrée en matière du roman trop gentille, peut-être convenue. La suite, soit les deux tiers du livre, est un ouragan insatiable, qui se nourrira sans fin de vos émotions. Alors, je vous en conjure : chassez vos raideurs, oubliez vos a priori. Ouvrez la porte à Théo et Sarah. Vous en sortirez sans doute un peu plus vivants qu’avant.


Le Bon sens

Bannière michelbernard


Novembre 1449, dix-huit ans après la condamnation pour hérésie de Jeanne d’Arc, Charles VII chasse les Anglais de Rouen. La fin de la guerre de Cent Ans est proche : il faut achever la reconquête du territoire, panser les plaies des provinces dévastées et réconcilier les partis engagés dans la guerre civile. Promettant le pardon et l’oubli, le roi ordonne pourtant une enquête sur le procès de 1431. Malgré la résistance d’une partie de l’Église et de l’Université, quelques hommes opiniâtres, rusant avec la raison d’État, vont rechercher preuves et témoins pour rétablir la vérité, le droit et l’honneur de la jeune fille…


Chers amis Cannibales, si vous êtes amateurs de bons romans historiques, je ne saurais que trop vous recommander de laisser traîner vos mirettes dans les livres de Michel Bernard. N’étant pas moi-même grand amateur du genre, je vous explique pourquoi.

Pour être plus précis, je vais essayer de vous expliquer pourquoi, parce que je ne suis pas certain d’avance que je vais être très clair.
Ce qui, régulièrement, m’emmerde dans les romans historiques, c’est la propension instinctive de leurs auteurs à croire que, pour s’immerger au Moyen Âge, en pleine Renaissance ou Révolution française, il faut écrire vieux. Vous voyez ce que je veux dire ? Des écrivains contemporains qui tentent de reproduire ce qu’ils pensent être la langue de l’époque, la manière de parler, qui entreprennent de brider leur style pour tenter de sonner véridique, je suis désolé : la plupart du temps, je n’y crois pas.
Ce n’est pas parce qu’on copie ou, pour être exact, qu’on parodie une idée souvent fausse d’une période historique, en fonction d’idées reçues et de clichés solidement établis, qu’on touche au plus près la vérité. À l’inverse, écrire avec modernité – j’entends par là, dans l’esprit de son propre temps, dans la manière que l’on connaît aujourd’hui – n’interdit pas de sublimer son sujet, même s’il s’est déroulé mille ans auparavant.

Je ne dis pas : « écrire mal » ni « écrire pauvre », attention. Mais écrire sans se forcer à imiter quelque chose qu’on n’a pas connu et qu’on ne maîtrise sans doute pas si bien que cela, écrire en restant fidèle à son propre style, à sa propre voix, à son propre contexte, c’est souvent ce qui, pour moi, permet d’être le plus juste et sincère possible. Quels que soient le sujet et la période du roman, d’ailleurs, le précepte est valable pour tout projet littéraire.

Michel Bernard est en quelque sorte à la croisée de ces chemins. Son écriture est sublime, inspirée, soignée. Majestueuse sans être pompeuse. Riche sans être surchargée. Elle tutoie l’Histoire sans puer la naphtaline. En tout cas, c’est particulièrement vrai dans Le Bon sens, que je vous présente ici, comme dans Le Bon coeur, qui le précédait. (Les deux romans peuvent se lire indépendamment, dois-je le préciser.)

Jeanne d'ArcJeanne d’Arc ne m’a jamais particulièrement fasciné (même si je la plains beaucoup, la pauvre, d’avoir été récupérée par un borgne éructant dont les idées politiques sont diamétralement opposées aux siennes), et le XVème siècle est une période de notre Histoire dont j’ignore à peu près tout, de même que la Guerre de Cent ans. Trop lointains et lacunaires souvenirs d’école…
J’ai donc, grâce à ce roman, appris et découvert beaucoup de choses, que le texte m’a donné envie d’approfondir hors de ses frontières. Michel Bernard, dont le travail de documentation est irréprochable, restitue l’époque, les acteurs de ce temps, mais aussi les décors, les villes, et les enjeux politiques, avec une grande clarté, sans fanfreluches ni dentelles superflues. Une apparente simplicité qui n’est due qu’à la puissance de son écriture, à l’émotion qui la véhicule, et à sa curiosité pour ses personnages, le Roi Charles VII en tête. Des hommes et des femmes qu’on pourrait craindre figés dans leur lointain passé, mais que le romancier rend accessibles, compréhensibles, tout simplement humains.

Charles VII par Jean Fouquet

Charles VII par Jean Fouquet

Pour être parfaitement honnête, n’aurais sans doute pas lu Le Bon Sens si je n’avais pas déjà connu le nom de Michel Bernard. Je l’avais découvert il y a quelques années avec un autre roman magnifique, Les forêts de Ravel, qui s’intéressait au célèbre compositeur du Boléro. C’est ce qui m’a incité à lui faire confiance pour ce nouveau livre, alors même que je l’aurais sans doute manqué sans son nom sur la couverture.
Si jamais, donc, ces quelques mots ont pu titiller votre curiosité, et même si le sujet du livre ne vous passionne pas tant que cela… laissez une chance à ce roman. Une très belle surprise est toujours possible.

Bernard - Le bon coeurN.B.: Le Bon Coeur, roman qui relatait la vie fulgurante de Jeanne d’Arc, vient de sortir dans la Petite Vermillon, collection de poche des éditions de La Table Ronde.


Le Monde n’existe pas

bannière humbert


Times Square, New York. Sur les écrans géants qui encerclent le carrefour le plus connecté du monde, le visage d’un homme apparaît. Il s’appelle Ethan Shaw. On le soupçonne d’avoir violé et assassiné une jeune fille de seize ans à Drysden, Colorado. En quelques instants, il devient l’ennemi public numéro un. L’homme à traquer sans relâche et à abattre sans sommation.
Dans la foule, Adam Vollmann tombe des nues. Il a bien connu Ethan Shaw. C’était il y a des années, une amitié adolescente aussi violente qu’éphémère. A l’époque, Ethan était la vedette de Drysden. Jeune garçon beau et charismatique, star de football, séducteur presque sans le vouloir de nombreuses filles qui toutes lui pardonnaient ensuite de les laisser tomber pour une autre. Ethan était une lumière, un phare, un pilier.
A-t-il pu devenir ce monstre dont s’empare l’Amérique avec férocité ? Journaliste au New Yorker, Adam décide de fouiller le tas d’immondices qui dégouline des médias pour y dénicher la pépite de la vérité. Quitte à retourner à Drysden, épicentre de ses traumatismes de jeunesse qui en ont fait l’homme qu’il est aujourd’hui…


Fabrice HumbertJ’avais un peu délaissé Fabrice Humbert depuis qu’il avait quitté les éditions du Passage pour Gallimard. Pas en raison de son transfert, mais parce que ce qu’il proposait alors m’intéressait moins (Éden Utopie, notamment, inspiré de son histoire familiale, m’était un peu tombé des mains). Je suis donc très heureux, et agréablement surpris de le retrouver tel qu’en lui-même, tel que je l’apprécie en tout cas.
Puissant, scintillant de fulgurances éblouissantes, formidablement écrit et audacieusement mené, Le Monde n’existe pas renoue en effet avec la veine de ses premiers livres, notamment Avant la chute, La Fortune de Sila et L’Origine de la violence.

On y retrouve sa capacité extraordinaire à mêler une intrigue romanesque, l’histoire intime de ses personnages, à un sujet contemporain, universel, d’une actualité brûlante. En l’occurrence, le traitement de l’information par les médias aujourd’hui, où l’émotion prime sur les faits, quitte à tordre la vérité, à fabriquer artificiellement de l’événement.
times-squareOuvrir Le Monde n’existe pas à Times Square est évidemment tout sauf un hasard. Je ne sais pas si vous êtes déjà passé dans ce quartier de New York, mais si vous avez l’occasion, allez-y. C’est à vomir, mais le spectacle est hallucinant. Des écrans, partout, de toutes les tailles, à toutes les hauteurs. Des publicités, des informations, des bandes-annonces, sans cesse, jour et nuit, surplombant des trottoirs grouillant de vie. Un appel à l’hypnose collective et au débranchement massif des cerveaux. L’endroit idéal pour planter une certitude dans des milliers de crânes, quitte à ce que ce soit un mensonge.

Poussant son idée sans cesse, Fabrice Humbert questionne avec clairvoyance la manière dont la frontière entre réalité et fiction se brouille de plus en plus, jusqu’à se demander si elle existe encore. Le sujet est du pain bénit pour un romancier, dont c’est finalement le travail. Aujourd’hui, les histoires que l’on invente ne finissent-elles pas par être plus pertinentes que les faits bruts, souvent désolants de vérité ?
La structure du roman est à l’unisson de ce questionnement. Avec Adam Vollmann, lui-même construit comme un palimpseste humain, on plonge jusqu’au vertige dans un quotidien qui se délite et se déconstruit en permanence. J’ai été époustouflé par la maîtrise narrative de Fabrice Humbert, qui tient son récit d’une main de fer alors même que la situation semble échapper à tout contrôle. Là où il aurait pu se contenter d’élaborer une sorte de polar, il fuit la facilité pour mieux percuter et perturber son lecteur.

Si le roman ne s’effondre pas, c’est que Fabrice Humbert possède de nombreux atouts. Une évidence de style, à la fois puissant, riche et admirablement fluide. Une capacité à créer des personnages fascinants, riches en zones d’ombre.
Une pertinence, enfin, pour cerner le monde dans toute sa complexité – le monde, et en particulier ici les États-Unis. Si son histoire est jeune, ou peut-être à cause de cela, ce pays à nul autre pareil offre au romancier une matière mouvante, vivante, une argile à pétrir sans relâche pour en extraire mille et une formes inattendues. Et constitue une caisse de résonance pour nous, familiers dans nos pays d’Occident de leurs problèmes et de leurs dérives, qui finalement sont les mêmes. La démesure naturelle des États-Unis permet de démultiplier la réflexion, de la renvoyer cent fois plus forte, plus impressionnante, plus violente, à l’image de ce peuple qui, pour une part du moins, idolâtre plus les armes à feu que la vie de ses enfants.

J’ai l’impression que Le Monde n’existe pas ne figure pas parmi les livres dont on parle le plus dans cette rentrée. Si vous avez l’occasion, vous l’aurez compris, je vous encourage fortement à corriger cet oubli et à faire honneur à son intelligence. J’aime à croire que vous ne le regretterez pas.


Le Service des manuscrits

bannière laurain


« A l’attention du service des manuscrits ». C’est accompagnés de cette phrase que des centaines de romans écrits par des inconnus circulent chaque jour vers les éditeurs. Violaine Lepage est, à 44 ans, l’une des plus célèbres éditrices de Paris. Elle sort à peine du coma après un accident d’avion, et la publication d’un roman arrivé au service des manuscrits, Les Fleurs de sucre, dont l’auteur demeure introuvable, donne un autre tour à son destin.
Particulièrement lorsqu’il termine en sélection finale du prix Goncourt et que des meurtres similaires à ceux du livre se produisent dans la réalité. Qui a écrit ce roman et pourquoi ? La solution se trouve dans le passé. Dans un secret que même la police ne parvient pas à identifier.


 

Depuis le succès surprise mais mérité du Chapeau de Mitterrand, Antoine Laurain cherche, consciemment ou non, à reproduire la recette magique qui avait fait de ce roman l’agréable petit miracle fin et pétillant qu’il était. Hélas, de même que Rhapsodie française ou La Femme au carnet rouge, j’ai trouvé sa nouvelle tentative décevante.

Au début, pourtant, j’avais envie d’y croire, même si cette histoire de manuscrit dont le contenu fait écho à la réalité n’est pas neuve. Peu importe, le procédé peut donner de belles choses. (Là, tout de suite, je pense à Garden of Love, de Marcus Malte. La comparaison, à vrai dire, n’est pas flatteuse pour Antoine Laurain.)
J’ai donc plongé, sans mal car la construction est prenante, et la plume fluide. Quoique, un peu moins inspirée peut-être, moins enlevée, plus convenue dans sa manière de poser les personnages, qui titillent les clichés avec trop d’insistance. Le psy cachottier, l’éditrice omnipotente – mais sympa (trop d’ailleurs pour ce qu’est réellement le milieu littéraire) -, la policière obstinée… Mouais.

Le problème, néanmoins, le vrai problème est ailleurs : Antoine Laurain n’est pas un auteur de romans policiers. L’intrigue du Service des manuscrits reposant entièrement sur un suspense, si celui-ci s’évente trop vite et sort des rails de la crédibilité, c’est tout le livre qui vacille. J’ai donc vu venir la solution de très loin ; avant de la vérifier, l’ai trouvée convenue ; l’ayant lue, ai été déçu. Acharné à conserver son histoire du côté de la facilité, pour ne pas dire de la légèreté, Laurain la rend improbable, et relativement niaise.

Du coup, je me pose une question : si l’auteur avait été un parfait inconnu, ce livre aurait-il franchi la barrière du service des manuscrits ?
Je vous laisse réfléchir à cet épineux problème…


Lecture en cours : « Le Monde n’existe pas »

Ethan et Clara sont de bons personnages : un bon Américain, au parcours exemplaire, se révèle le meurtrier d’une belle jeune fille à l’innocence saccagée, le tout dans une petite ville de province dont on aime imaginer la paix et la sécurité. Il s’agit maintenant de susciter la tempête des passions par la construction d’une intrigue simple, ressassée à chaque instant du jour et de la nuit, enrichie de temps en temps d’un minuscule démenti et soutenue par deux ou trois scoops qui viendront relancer la pitié et la terreur. (…)

J’ai regardé la télé, j’ai écouté la radio, j’ai lu les journaux et je suis allé sur les sites. J’ai lu, entendu, amassé des informations. J’ai été frappé par la vacuité des propos et des images, comme je l’avais été dès la première nuit devant la télé : à l’évidence, s’il fallait bien nourrir l’immense tube à déverser l’information, il n’y avait en réalité aucun fait nouveau. Dans ces cas-là, d’ordinaire, la nouvelle se tarit d’elle-même, non parce qu’elle aurait perdu en importance mais que le tube n’a pas assez de substance pour se perpétuer. C’est une sorte de ver énorme, presque hideux dans sa voracité monotone et robotique, à toute heure du jour et de la nuit. S’il est vrai que la curiosité est une des passions humaines, le ver en est l’exact opposé : il n’est pas là pour renseigner mais pour se régénérer dans le mouvement infini de sa dévoration. Sur les plateaux se sont succédé sociologues, psychiatres, criminologues, bavards, les bouches à tout faire du ver universel. Maquillés, rajeunis, bien habillés, la parole confiante et assurée, contents d’eux-mêmes, ils n’ont rien dit : ils ont nourri le ver. (…)

Même le Président des États-Unis a écrit un tweet : « Pitié et miséricorde pour Clara Montes, fureur et châtiment pour le meurtrier qui souille notre communauté. »
Et aussitôt le tweet a été commenté par des millions d’autres tweets, analysé à la radio et à la télé, répercuté par l’immense et folle caisse de résonance du monde. L’épuisante société du bavardage. »

humbert monde

 

Le Monde n’existe pas
Fabrice Humbert
Éditions Gallimard, 2020

Chronique à suivre de cette lecture stimulante


Vie de Gérard Fulmard



Jean ECHENOZ
Éditions de Minuit, 2020
ISBN 9782707345875
240 pages
18,50 €


Difficile de dire si Gérald Fulmard a connu des jours meilleurs. Pour l’heure, cet ancien steward est au chômage, et pas près de retrouver du travail dans sa branche, étant donné qu’il a été viré pour des faits plus que douteux. D’ailleurs, non content d’avoir perdu son emploi, le voilà obligé de pointer régulièrement chez un psy qui, de toute évidence, n’a strictement rien à faire de lui.
Bon.
Pour couronner le tout, voici qu’un satellite russe en fin de parcours s’écrase sur le centre commercial d’Auteuil, non loin de la rue Erlanger où vivote le dit Fulmard, dans l’appartement anciennement loué par sa mère. Mauvaise nouvelle : il n’a plus d’endroit pour faire les courses. Bonne nouvelle : parmi les victimes du drame se trouve son propriétaire, à qui il ne pouvait plus payer de loyer. Re-mauvaise nouvelle : le fils du propriétaire ne tarde pas à se manifester pour réclamer son dû.

Bon.
Et ensuite ? Hé bien, Gérard Fulmard va faire comme d’habitude : se laisser porter. Ce qui va le conduire, après quelques nouvelles expériences malheureuses, à travailler pour un parti politique en pleine crise. Pas sûr que suivre ce courant soit l’idée du siècle… En même temps, Gérard Fulmard n’est pas du genre à avoir des idées.


On va commencer en enfonçant une porte ouverte : Jean Echenoz est un des plus grands stylistes de la littérature française contemporaine. Un auteur précieux, qui manie comme personne l’art subtil de l’ironie. Chez lui, elle devient un nectar que chaque (bon) mot, chaque phrase délicieusement alambiquée, chaque trouvaille rendent jouissif à déguster. Voilà un écrivain, un vrai.
(Petite note amicale à l’attention de ceux qui proclament la littérature française pauvre et inintéressante : ce n’est pas faux (et malheureusement, c’est souvent celle-ci qui reçoit la gloire des médias et la tête de gondole des grandes surfaces à vendre des livres au kilo), mais il y a un paquet d’exceptions à cette règle. Echenoz en est une – parmi tant d’autres : voir la réponse passionnée et légitime de « je ne sais plus » en commentaire !)

Vie de Gérard Fulmard : c’est le titre. Arrêtons-nous dessus quelques instants, un titre n’est pas censé être anodin. Qu’annonce celui-ci ? Tout, sauf une biographie. Echenoz a pratiqué le roman biographique, nous offrant trois merveilles : Courir, Des éclairs et Ravel. Ici, rien à voir, déjà parce qu’il n’existe pas, Gérard Fulmard. Et ce roman qui porte son nom est loin de nous dévoiler son existence complète.
Alors ? Vie de Gérard Fulmard. Bizarre, c’est peut-être un effet secondaire de ma lointaine éducation catholique, mais quand j’entends ce titre, j’entends « vie de saint ». Vous savez, ces récits religieux édifiants qui relatent la destinée (souvent tragique) d’un saint en particulier. Souvent, on parle aussi de « passion » pour qualifier ces textes. Le terme « passion », du latin « patior, pati », qui signifie « souffrance », « supplice », « état de celui qui subit ».
Et s’il y a bien quelqu’un qui subit son destin, c’est Gérard Fulmard. Tiens, la boucle est bouclée, presque sans le faire exprès.
Rien de transcendant pour autant dans les aventures du gars Fulmard. Je dis transcendant, au sens religieux du terme, encore une fois. Parce que ce personnage improbable, sorte de Culbuto doté des capacités de raisonnement de Oui-Oui, a le chic pour se mettre dans le pétrin et enchaîner les péripéties – calamiteuses pour lui, drolatiques pour le lecteur.

Sauf que… Je dois avouer que je suis resté sur ma faim à l’issue de ma lecture. D’abord parce que Jean Echenoz a déjà joué ce genre de partition. Son précédent roman, Envoyée spéciale, résonnait du même genre de musique, mais en beaucoup plus fort, plus jubilatoire, plus audacieux. Au bout d’un moment, sa Vie de Gérard Fulmard se met à ronronner bien gentiment, comme un gros matou pelotonné au coin du feu.
C’est agréable à lire, on ne s’ennuie pas. On glane quelques exquises considérations sur des sujets très divers – spécialité d’Echenoz, capable de passer du coq à l’âne et de retomber sur le dos du coq sans en avoir l’air. On s’amuse du regard mordant de l’auteur sur le petit monde politique, ses compromissions, ses errances tristement humaines, son incapacité à s’élever au-dessus du discours, grâce à une galerie de personnages hilarants, étrangement familiers dans leur mesquinerie, leur égocentrisme et leur manque absolu de dignité.

Cependant, à l’image de la fin, abrupte, j’ai eu l’impression frustrante que le roman finissait par s’effondrer sur lui-même. En objet littéraire typiquement éditions de Minuit, Vie de Gérard Fulmard finit par se résumer à un exercice de style dont le sujet devient le style, noyant le propos dans l’explosion du verbe. Comme un aveu d’impuissance, stigmatisant chez le romancier une étonnante incapacité à dépasser la langue pour se concentrer sur une histoire, un récit, un propos.

Ce qui fait de ce livre une sorte de plaisir instantané, de gourmandise de table, dont la saveur ne dure que le temps de la dégustation. On n’en garde que le souvenir flatteur d’une suite de mets raffinés, disposés sur la table par un serveur guindé dont la politesse n’est que de façade. C’est un luxe appréciable que de pouvoir s’offrir ce genre de festin, on peut donc s’en contenter. Tout en reconnaissant qu’au bout du compte, ces restaurants haut de gamme sont un peu surfaits.


La Loi du rêveur



Daniel PENNAC
Éditions Gallimard
ISBN 9782072879388
176 pages
17 €


Tout commence par un souvenir lointain, une scène de vacances en été. Le narrateur (alias Daniel Pennac lui-même) a onze ans. Il partage sa chambre avec son meilleur ami, Louis. Alors que tout le monde dort dans la maison, Daniel voit la veilleuse du couloir exploser, et l’électricité en couler comme un liquide…
Ou alors, non. Tout commence beaucoup plus tard. Lors d’une projection à domicile, sur un vieux projecteur, du film Amarcord de Fellini. Soudain l’image se disloque : l’ampoule du projecteur vient d’exploser…
A moins que…
Enfin, quoi qu’il en soit, tout commence par une explosion de lumière.
Dans une histoire qui va mêler cinéma, enfance, rêves et inventions, quoi de plus normal ?


Pennac

Pour ramener ce blog à la vie, il fallait qu’une porte s’ouvre sur l’imaginaire. C’est, en littérature, mon inclinaison la plus naturelle.
Il fallait aussi, sans doute, que cette invitation provienne d’un vieil ami. Sans hésitation aucune, je classe Daniel Pennac dans cette catégorie d’écrivains qui m’accompagnent depuis si longtemps que j’ai l’impression d’avoir toujours entendu leur voix susurrer à mon oreille les mille et un charmes des mots et des rêves entrelacés. Pennac, je l’ai rencontré adolescent, un jour où il me convia à découvrir les mystères du Bonheur des ogres. Depuis je l’ai toujours suivi, de près ou de loin, enchanté ou non, mais toujours curieux de savoir ce qu’il avait à me raconter.

Kamo

Pour être bref, parfois elliptique, son nouveau roman m’a raccompagné aux sources de ce que j’aime chez lui. La bien nommé Loi du rêveur, qui préside (ou devrait présider) à la vie de tout écrivain perdu dans ses songes… C’est autoriser le roman à tout dire, tout oser, tout pervertir, tout revoir et corriger. Avec ce précepte, Daniel Pennac s’amuse comme le petit fou qu’il n’a jamais cessé d’être. Il mêle récits réels et inventés avec une telle maestria qu’on finit par ne plus distinguer la ligne de démarcation entre le vrai et le créé. D’ailleurs, dans un roman, dans une fiction, y a-t-il seulement du vrai ?
Pennac joue avec cette idée au fil de chapitres courts qui percutent à l’envi son propre univers. On croise notamment Kamo, son petit héros de romans jeunesse – c’est tout sauf un hasard, car avec Kamo tout a toujours été possible. Comme transformer, par le charme maléfique d’une rédaction impossible à écrire, des adultes en enfants et des enfants en adultes…

Les enfants, les adultes, la jeunesse et la vieillesse, la famille et les amis, les parents et les petits, la magie du théâtre et du cinéma, la folie douce de Fellini… tels sont les ingrédients de La Loi du rêveur, cocktail plein de charme et d’émotion qui convoque la richesse d’une vie et les réinventions du temps pour tisser la toile de la littérature. Un texte aussi sincère que délicieusement menteur, qui réveille la verve de Pennac comme au bon vieux temps. Celui de Malaussène, de Kamo, et des droits du lecteur – qui a tous les droits. Comme le romancier.


Helena, de Jérémy Fel

Kansas, un été plus chaud qu’à l’ordinaire. Une décapotable rouge fonce sur l’Interstate. Du sang coule dans un abattoir désaffecté. Une présence terrifiante sort de l’ombre. Des adolescents veulent changer de vie. Des hurlements s’échappent d’une cave. Des rêves de gloire naissent, d’autres se brisent. La jeune Hayley se prépare pour un tournoi de golf en hommage à sa mère trop tôt disparue. Norma, seule avec ses trois enfants dans une maison perdue au milieu des champs, essaie tant bien que mal de maintenir l’équilibre familial.
Quant à Tommy, dix-sept ans, il ne parvient à atténuer sa propre souffrance qu’en l’infligeant à d’autres… Tous trois se retrouvent piégés, chacun à sa manière, dans un engrenage infernal d’où ils tenteront par tous les moyens de s’extirper. Quitte à risquer le pire. Et il y a Helena… Jusqu’où une mère peut-elle aller pour protéger ses enfants lorsqu’ils commettent l’irréparable ?

Fel - HélénaAvant d’évoquer Helena, le deuxième roman de Jérémy Fel, je me dois de rappeler que j’avais adoré sans réserve son premier, Les loups à leur porte. J’avais aimé sa construction ambitieuse, son écriture implacable, sa manière de mettre en scène et de penser le mal et la violence, y compris dans les moments les plus durs du livre.
C’est donc avec enthousiasme et impatience que je me suis plongé dans ce deuxième opus, dont le résumé me promettait le même genre d’univers, la même intensité.
J’ai déchanté.

Si j’en crois les avis glanés ici ou là sur Internet, je suis un des rares dans ce cas. C’est donc peut-être entièrement de ma faute, sans doute suis-je passé à côté de ce livre. Mais j’y ai malheureusement trouvé tous les défauts que Jérémy Fel, à mon sens, avait évité avec soin dans son premier.
Par où commencer ? Comme rien ne m’a séduit dans Helena, difficile de choisir.
Voyons d’abord les personnages, tiens. Impossible de m’y attacher, de les suivre, je les ai tous trouvés antipathiques. Est-ce volontaire ? Si c’est le cas, c’est réussi, mais du coup, il est délicat de les plaindre ou de les soutenir, en dépit des aventures épouvantables dont ils sont tour à tour victimes et acteurs. Ah, si, c’est un point à mettre au crédit de l’auteur : rien n’est forcément tout blanc ou tout noir chez ses protagonistes, ils sont capables de passer d’un angélisme béat à la pire des violences, suivant la situation qu’ils doivent affronter ou la pulsion qui les conduit. (Je dois admettre que le coup du club de golf est particulièrement saisissant…)

Dans sa critique (positive) parue dans Télérama, Christine Ferniot reconnaît que Helena est « bourré de clichés réjouissants et de personnages caricaturaux ». D’autres vantent l’art avec lequel Fel dynamite tout cela au fur et à mesure de l’avancée du récit. Personnellement, je n’ai rien vu péter. Les clichés (pas réjouissants) sont là, bien posés, et le restent de bout en bout. Un personnage commet le pire ? C’est parce qu’il a subi des traumatismes horribles dans son enfance. Oh ben dis donc, c’est original !
On continue ? Très bien. L’héroïne est blonde, c’est une ravissante idiote trompée par un petit copain peu scrupuleux, elle tombe en panne de voiture près de la maison où se terre justement un psychopathe en puissance, planqué dans les jupes d’une mère qui n’a d’yeux que pour sa petite dernière dont elle veut faire une mini-miss, une reine de beauté version Little Miss Sunshine – avec les rondeurs mais sans l’humour et la tendresse.
J’en passe et des meilleurs.

Tout ceci serait tolérable si Jérémy Fel le faisait voler en éclat. On sent même que c’est l’idée. Alors, certes, ces personnages légers comme des vannes de Bigard finissent par tomber le masque et par tous plus ou moins se comporter comme des dingues, par exploser en vol et commettre des actes extrêmes. Est-ce suffisant pour transformer le pensum des (cent ou deux cents) premières pages en jeu de massacre exutoire, comme certains le suggèrent ? Pas pour moi, malheureusement.
La faute, sans doute, à nombre de longueurs – que ces 700 pages m’ont paru interminables, surchargées de développements sans fin et de justifications psychologiques aussi superficielles que redondantes ! La faute, aussi, à un style direct, certes, mais souvent balourd. Les dialogues, en particulier, ne sonnent pas juste, tirent trop souvent vers le mauvais soap et contribuent à enfiler pas mal de perles sur le collier des clichés. N’ayant pas le livre sous la main, je ne peux étayer ce propos d’exemples précis – et, du reste, sortir des phrases de leur contexte est souvent facile, surtout en cas de critique négative, alors autant éviter de le faire.

Je veux reconnaître à Jérémy Fel un vrai courage, celui de s’investir corps et âme dans la littérature de genre – un pari pas facile à tenir en France, surtout quand on cherche à tremper ses pieds dans le sang de l’horreur. Il le fait frontalement, sans arrière-pensée, avec une authenticité qui mérite le respect. Avec, aussi, une belle connaissance des sources du genre, qu’il parvient à assimiler pour forger son propre univers et sa voix propre.
Malheureusement, il arrive aussi à Stephen King, sans doute son maître absolu (et si c’est le cas, il a très bon goût), de rater certains romans. A mes yeux, en raison de ses excès en tous genres – dans le propos, la construction, les personnages, le style – Helena ne confirme pas le coup d’essai des Loups à leur porte, faute d’élever son propos et d’extirper son sujet de la boue, de la tripe et du sang dans lesquels le roman se complaît à stagner. Pour parvenir à fournir une réflexion neuve sur la question du mal, encore faut-il parvenir à adopter un point de vue en surplomb, à s’éloigner du premier degré, du récit brut. Pour moi, Fel y était parvenu dans son premier roman, pas dans celui-ci.

Encore une fois, c’est un avis strictement personnel – j’insiste, car vu le nombre d’éloges glanés par ce livre, je m’attends à me prendre quelques retours furieux…
Je serai néanmoins au rendez-vous du prochain roman de Jérémy Fel, en espérant pouvoir m’enthousiasmer à nouveau pour le talent et l’audace de ce garçon qui n’en manque pas.

Helena, de Jérémy Fel
Éditions Rivages, 2018
ISBN 978-2-7436-4467-3
733 p., 23€