Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût (Vauvenargues)

Inclassables

La bête d’Eve Dumas et Francis Léveillée

L’âge avançant, nombreuses sont mes camarades féminines à se multiplier pour permettre de payer nos retraites. C’est gentil de se dévouer.
Mais y en a marre des sempiternels trucs cul-culs dégoulinants roses ou bleus. Il faut un truc drôle. Un truc rock n’roll. Parce que n’oublions pas les heures de souffrance qu’elles vont endurer à l’accouchement et les années d’angoisse qu’elles se préparent.

Les Québécois des Editions de la Pastèque ont pensé à tout. Eve Dumas et Francis Léveillée ont réalisé un ouvrage de naissance drôle, que les heureux parents vont s’empresser de remplir. Il faut ainsi recenser le prix d’un pack de bière à la naissance du bambin ou encore les films pourris sortis le mois de sa naissance. Mais aussi la date de la première  nuit complète (enfin!) ou du premier caca dans le bain. La maman est gentiment dénommée la Baleine et les parents étaient « jeunes et beaux » au moment de leur rencontre. Mais plus maintenant. 

Si certains peuvent trouver les illustrations étonnantes pour un livre de naissance, c’est cependant enfantin sans être niais. Les termes typiquement québécois vous donneront l’impression que votre enfant est né au coeur de la Belle Province et rien que pour ça, on remercie la Pastèque, et on attend tous avec impatience l’arrivée de la Bête !

La bête d’Eve Dumas et Francis Léveillée
Editions La Pastèque, 2009
9782922585667 
96.p; 24,60€ 

Un article de Clarice Darling.


En Tarzizanie d’Orion Scohy

Voici l’un des livres les plus étranges qu’il m’ait été donné de tenir entre les mains. Je crois que je n’avais pas vu cela depuis… la Maison des Feuilles de Mark Z. Danielewski.

En Tarzizanie, ovni littéraire pas tout à fait identifié d’Orion Scohy ne pouvait qu’être édité chez P.O.L, éditeur qui promeut bon nombre d’ouvrages différents des autres (et parfois incompréhensibles…) 

Ce bouquin raconte (si j’ai bien tout suivi) l’histoire de Tarzan et de ses multiples avatars, perdu(s) dans les méandres de la jungle des villes contemporaines. Une jungle aux aspects protéiformes, qui passe de la forêt de mots à la jungle humaine, et bien d’autres. Ce Tarzan en a marre d’être constamment enfermé dans son rôle de pauvre type et rêve de s’émanciper. En commençant par prendre ses libertés vis-à-vis de son créateur, Edward Rice Burroughs.

Autant vous le dire tout de suite, on ne comprend pas tout à cet ovni venu d’un autre monde littéraire. A mi-chemin entre prose, poésie, roman, essai littéraire… vous vous sentirez peut-être perdu. Mais la magie de cet ouvrage tient en sa mise en page. En Tarzizanie est le digne descendant des Calligrammes d’Apollinaire ou encore la poésie concrète d’Ernst Jandl.

On ne peut pas décrire l’ouvrage d’Orion Scohy. Il faut l’ouvrir pour le croire. Ecrire le mot mouche en forme de mouche (si! Avec la typographie, tout est possible!) et bien d’autres noms d’animaux est tout simplement génial. Bref, vous ouvrirez ce livre non pas pour y lire une histoire lambda (bien qu’il y ait écrit Roman sur la couverture) mais vous participerez à ce livre. C’est vos yeux qui vont faire le liant entre les mots, les textes et vous vous construirez votre propre histoire, un peu comme les romans dont vous êtes le héros.

Parce qu’au final, le Tarzan du monde moderne, c’est vous, c’est moi, c’est chacun de nous!

OïoïoïOïoïoïoïoOïoO

En Tarzizanie d’Orion Scohy
Editions P.O.L, 2012
9782818016213
230p., 16€

Un article de Clarice Darling


L’urgence et la patience de J.-P. Toussaint

De Jean-Philippe Toussaint, je n’avais lu que La salle de bains, son premier roman, paru en 1985 (déjà!). Ouvrage étrange dont je ne sais toujours pas, après toutes ses années, si j’aime ou pas. Au moins, le pari est réussi, je m’en souviens encore!

L’auteur a publié cette année L’urgence et la patience, toujours aux éditions de Minuit. Une sorte de documentaire sur Jean-Philippe Toussaint, sa vie, son oeuvre. Ce qui l’a poussé à écrire, ce qui l’inspire, où il travaille, comment, sur quelles machines, sa passion pour Proust, sa rencontre avec Jérôme Lindon et Samuel Beckett. Le tout dans le style Jean-Philippe Toussaint. Minimaliste. Sobre. Efficace. Parfois ennuyeux.

Ecrire est pour lui un sacerdoce, exigeant un rituel, comme un entraînement. Ne pas boire d’alcool. Se lever à heure précise. Ecrire demande un engagement total, aucun abandon n’est possible. Ne pas se précipiter, accepter les critiques, se remettre en question sans cesse. Vivre sur le fil de la littérature.

Un ouvrage pour les amateurs de cet auteur délicat et cultivé. Pour les autres, cela peut être une bonne occasion de découvrir l’univers de cet écrivain.

L’urgence et la patience de Jean-Philippe Toussaint
Editions de Minuit, 2012
9782707322265
107p., 11€

Un article de Clarice Darling.


Les lois fondamentales de la stupidité humaine de Carlo M. Cipolla

Intéressant ce titre! Encore un ouvrage au vitriol sur mes congénères, j’adore!

En fait, pas du tout. Le livre n’est absolument pas drôle. C’est un sérieux ouvrage scientifique. Si j’avais prêté attention à la maison d’édition, j’aurais pu m’en rendre compte. Les Presses Universitaires de France ne sont pas connues pour avoir publié du Desproges…

Il décrit avec une méthode chirurgicale notre société. Qui peut être qualifié de stupide? Où les rencontre-on le plus? Quelle est la définition de la stupidité? Avec pourcentages, micro et macro-analyses, graphiques et probabilités à la clé, vous saurez tout sur vos collègues de boulot, vos enfants, vos voisins et la société entière.

Carlo M. Cipolla, historien de l’économie à Berkeley, avait publié cet ouvrage en 1976 dans sa langue d’adoption et il a fallu 36 ans pour avoir une traduction en langue de Molière. Dès l’introduction, l’auteur prévient d’emblée le lecteur:

 » (…) ce petit livre ne saurait être taxé de cynisme ou de défaitisme, pas plus que ne pourrait l’être un ouvrage de microbiologie. »

Vous voilà prévenu. Les lois fondamentales de la stupidité humaine ne s’adressent pas à tout le monde (évidemment), mais principalement aux scientifiques. Pour ma part, un livre vraiment étrange, que mon esprit littéraire a bien eu du mal à apprécier. Une oeuvre à mille lieux de ce que j’attendais derrière ce joli titre.

Les lois fondamentales de la stupidité humaine de Carlo M. Cipolla
Editions des Presses Universitaires de France, 2012
9782130607014
71p., 7€

Un article de Clarice Darling.


De la célébrité de Jean-Michel Espitallier

Jean-Michel Espitallier est un de ces trublions poètes touches-à-tout qui ne se prennent pas au sérieux. Et son dernier ouvrage, De la célébrité, ne déroge pas à sa règle première, s’amuser de tout, surtout la futilité. 

Ce livre est vraiment déroutant, drôle mais parfois longuet. Espitallier a décrypté, entre autre, la presse people et tourne gentiment en dérision ces personnalités publiques plus ou moins connues, pour un talent plus ou moins reconnu. 

« Je ne connais pas forcément les gens dont je connais le nom
           (je ne connais pas Britney Spears)
Je ne connais pas forcément le nom des gens que je connais
          (Comment s’appelle ma boulangère?) »

Des questions de bon sens, des vérités plus ou moins oubliées sur la célébrité et le sens que l’on veut bien donner à ce terme. 
J’ai éclaté de rire à la double page sur le concert donné par John Lennon au Shea Stadium de New York le 15 Août 1965, j’ai beaucoup aimé le « Johnny à la virgule près » (de l’importance d’une virgule dans une phrase d’accroche d’un journal à scandales) et je me suis reconnue ado dans Amour Ardant, où le protagoniste (l’auteur?) dévoile sa passion éphémère mais dévorante pour Fanny Ardant.  

La conception graphique de cet ouvrage est un véritable bonheur (mention spéciale à Marie Sourd et aux Associés Réunis), qui réussit à faire d’un poche en noir et blanc, une petite merveille qui se marie magnifiquement au texte.

Jean-Michel Espitallier fait ainsi le tour des différentes formes de célébrités (par le biais de son travail, la reconnaissance des pairs ou encore, la « célébrité » qui naît des reality-shows.) De la célébrité est un traité socio-psycho-poétique, qui démontre habilement le côté futile de la société people dans laquelle on vit, toujours en recherche de gloire, peut-être pour nous faire oublier notre solitude.

De la célébrité de Jean-Michel Espitallier
Editions 10-18, 2012
9782264056153
182p., 7€50

Un article de Clarice Darling.
 


Sales caractères (petite histoire de la typograhie) de Simon Garfield

Rien de plus banal qu’une lettre. C’est tellement évident de lire qu’on ne se rend même plus compte ou presque des prouesses que notre cerveau peut faire. Sauf quand on n’arrive pas à lire à cause de la typo.

Vous aussi, vous avez sûrement dû un jour, dans votre vie, reposer un livre parce que vous ne supportiez pas le caractère d’imprimerie. Non au Comic Sans.

Sales caractères est un ouvrage épatant. D’une richesse incommensurable. Vous saurez tout sur les mystères des lettres. Pourquoi Tiger Woods est-il associé systématiquement à la police de caractère Bodoni? Quelle typographie est plus vendeur pour un parfum? Simon Garfield nous offre ici un panorama complet, exhaustif et formidablement bien écrit (non, ce n’est pas barbant!) de la typographie.

Vous saurez désormais tout des lettres des stations de métro, le crime du Comic Sans et enfin, et surtout!, pourquoi Calibri est devenue la nouvelle police par défaut des logiciels Word, reléguant ainsi Times New Roman aux oubliettes du Windows 97.

Pour les publicitaires, les éditeurs, les libraires, mais surtout, les curieux et les amoureux des livres!

Sales caractères de Simon Garfield
Editions du Seuil
9782021038651
327p., 25€

Un article de Clarice Darling.


Simon’s cat et le chaton infernal de Simon Tofield

Il arrive parfois dans la vie d’un chat, d’être confronté à un autre animal. Souvent plus jeune. Parfois de la même espèce. Le pire étant l’apparition d’un chaton dans sa propre maisonnée. Un intrus. Un bébé. Qui a bien plus de câlins que vous… l’attrait de la nouveauté. C’est ce qui arrive au chat de Simon, animal drôle et tellement « vrai ». Pour côtoyer des chats au quotidien, je peux vous garantir que les mimiques et réflexes du personnage principal sont pratiquement tous vrais. Quand Minou n’est pas content, il lui arrive souvent de faire pipi devant sa litière. Quand il n’a pas sa nourriture au lieu dit à heure dite, il renverse la poubelle. Il adore dégueulasser les carreaux que vous venez juste de terminer. C’est ça, une vie de chat. 

Simon Tofield avait des difficultés à apprivoiser son premier matou, grâce à qui la reconnaissance éditoriale est arrivée. Mais que dire du deuxième minet? Les sketchs sont drôles, respirent le vécu, et si vous ne connaissez pas encore le chat de Simon, vous allez rapidement devenir fan. Simon Tofield, graphiste et dessinateur, a réussi à se faire un nom grâce à son chat, qui n’en a pas lui, de nom. 

Pour tous les fans de chats, je vous recommande donc les ouvrages de la série Simon’s cat, qui, bien qu’un peu chers, vous permettront de rire un bon moment, de faire plaisir quand on n’a pas d’idée cadeau et peut même casser les barrières de la langue quand vous devez communiquer avec des étrangers, car les bouquins de Simon’s cat, tout comme les animations sur Youtube, sont sans paroles. 

Simon’s cat et le chaton infernal
Editions Fleuve Noir, 2011
9782265093812
200p.; 14,90€

Un article de Clarice Darling.


Petits bonheurs de l’édition de Bruno Migdal

Ex-étudiante en édition, j’ai eu moi aussi, à faire avec le fameux stage en édition. Vous savez, le stage de 3 mois, qui parfois se prolonge pendant 6 mois. Et même avec toutes les connaissances éditoriales du monde et 5 ans de stages, vous n’êtes jamais à la hauteur et c’est à peine si on vous accorde un entretien d’embauche… pour un autre stage. 

Bruno Migdal connait donc, lui aussi, le délice de cette exquise expérience. A 42 ans, ce monsieur reprend les études par amour pour la littérature lit-on sur la quatrième de couverture. Saluons au passage cet acte de bravoure, retourner user ses fonds de culotte sur les bancs de la fac à son âge. Il réussit à obtenir un stage, vraisemblablement de trois mois, dans une prestigieuse maison d’édition parisienne. J’aurai aimé connaître ses tuyaux, parce que pour avoir tapé à toutes les portes, je n’ai eu qu’une micro-maison d’édition jeunesse à qui j’ai servi de larbin. 

L’auteur nous dévoile, au détour d’une plume très littéraire, les chroniques de son stage. Il y est lecteur. C’est lui qui reçoit tous les manuscrits littéraires (environ 5 à 6 par jour), les lit (ou les survole quand le début du texte est mauvais), fait des fiches descriptives à destination de ses supérieurs (pourquoi ce livre doit être rejeté? Pourquoi celui-ci mérite une lecture plus approfondie?) et se charge d’écrire des lettres de refus. Apparemment, l’auteur y met tout son coeur pour éviter d’envoyer à l’écrivain en herbe, un « votre ouvrage ne correspond pas à la ligne éditoriale de notre maison ». Ca change!

Petits bonheurs de l’édition, journal d’un stage, reste un ouvrage anecdotique. Sympathique au demeurant, à l’image de l’auteur pour qui on s’attache, ce livre reste malheureusement un peu distant, un peu froid, comme la maison d’édition j’imagine. Une goutte d’eau dans le pavé éditorial. 

Petits bonheurs de l’édition, journal de stage, de Bruno Migdal
Editions de la Différence, 2012
9782729119560
 141p, 10€50

Un article de Clarice Darling.


Microfilms, de Julien d’Abrigeon

Signé Bookfalo Kill

Voilà une chouette idée : dans Microfilms, Julien d’Abrigeon s’amuse à imaginer cinq cents pitchs compilant actualité politique, people et références cinématographiques ou télévisuelles connues. Le résultat est un mélange loufoque, gentiment drôle ou moqueur, qui dénote un sens de l’observation aigu et un esprit habile à manier de solides connaissances en matière de cinéma.
J’aime particulièrement ses gimmicks, notamment sur Bambi :

Rambi III
Le jeune faon, devenu un cerf puissant et musclé, décide de venger la mort de sa mère. Il monte une armée d’animaux surentraînés prêts pour un combat qui s’annonce sanglant.

auquel répond une page plus loin :

Bambo
Un cerf qui s’est bien battu revient dans sa forêt. Mais il a du mal à se réadapter à la vie normale et un dérapage sur la glace le fait vite déraper.

D’autres exemples que j’aime bien :

Chanter droit
Fils de Fernand et Jackie, le petit Michel repasse ses leçons en chantant et, par conséquent, rate lamentablement son brevet des collèges. Jackie, sa maman, lui explique : « C’est la faute de ces connards de gauchistes de feignants de profs de merde, mon canard ! » Michel fait la gueule et décide de se lancer dans la chanson engagée…

Des pales dans le sable
La performance de Clovis Cornillac est saisissante dans ce biopic de Daniel Balavoine.

Bien sûr, sur cinq cents scénarii, tout n’est pas toujours réussi ni très subtil. Puis cela finit vite par devenir répétitif et lassant si l’on s’y plonge plus de dix minutes. A coup sûr, c’est un livre dans lequel picorer, de temps à autre, pour le plaisir d’un petit sourire.

En revanche, gros reproche au sujet du prix : 12€ pour un livre de 108 pages qui tient à l’aise dans une poche arrière de jeans, c’est carrément trop, et sans doute injustifié d’un point de vue éditorial. Entre 5 et 8€, je l’aurais bien distribué autour de moi, en petit cadeau clin d’oeil pour Noël – mais à ce tarif, hors de question ! Dommage…

Microfilms, de Julien d’Abrigeon
Editions Léo Scheer, collection Laureli, 2011
ISBN 978-2-7561-0357-0
108 p., 12€


Lettres d’engueulade de Jean-Luc Coudray

Cher Monsieur,

Je constate avec grand regret que votre livre n’est pas à la hauteur de mes attentes. On me vend cet ouvrage comme étant un livre qui va me permettre, je cite, « de calmer (nos) amères ruminations et, si (nous retrouvons notre) bourreau, d’espérer crucifier sa basse conscience, réveillant chez (nous) cette sérénité que procure le rééquilibrage du monde. «  Rien que ça.

Je m’attendais donc à des lettres pleines d’humour et d’esprit, répondant à des situations données, comme « un jeune me traite de vieux » ou « mon patron prétend que les caisses sont vides pour me refuser une augmentation. » J’attendais des réponses drôles et relevées. J’ai souvent vu des lettres pleines de méchanceté, de moqueries et d’humiliation.

Il est bien sûr évident que votre ouvrage permet de coucher sur le papier tout ce qu’on ne peut pas (ou qu’on n’ose pas!) dire à l’oral. Et cela aurait pu être drôle. Mais vraiment, Monsieur Coudray, répondriez-vous à une jeune fille qui demande du feu à votre voisin de plage, jeune et beau, plutôt qu’à vous, que « sa beauté (…) est enrégimentée dans la banalisation d’un maquillage outrancier (…) » et qu’une fois « débarrassée de (sa) pulsion, (elle verra) que le beau jeune homme n’était qu’un adipeux adolescent, incestueusement dépendant, qui (vous) a utilisé pour sa masturbation parce qu’il manquait d’imagination. »?

C’est ce qu’on appelle de la jalousie, de la médiocrité, de la méchanceté. Et vous savez comme moi que la méchanceté rend laid, médiocre et jaloux. Bref, un peu comme votre livre Monsieur.

Littérairement vôtre.

Lettres d’engueulade de Jean-Luc Coudray
Editions de l’Arbre Vengeur, 2011
9782916141770
185p., 13€

Un article de Clarice Darling.