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Voyage aux îles de la Désolation, d’Emmanuel Lepage

Éditions Futuropolis, 2011

ISBN 9782754804240

160 p.

26 €


En mars 2010, le dessinateur Emmanuel Lepage est convié par son frère François, photographe, et la journaliste Caroline Britz, à participer avec eux à un périple de six semaines à destination des Terres Australes et Antarctiques Françaises (T.A.A.F.).
Depuis Saint-Denis de la Réunion, le trio embarque sur le Marion-Dufresne pour un voyage qui va les conduire de l’île Tromelin aux îles Crozet, Kerguelen, Amsterdam et Saint-Paul.
Tandis que François et Caroline réalisent leur reportage, Emmanuel braque crayons et pinceaux sur les nombreux acteurs et les décors extraordinaires d’une aventure extrême, à nulle autre pareille…


Emmanuel Lepage s’est fait une spécialité d’un genre très particulier, la bande dessinée documentaire de voyage. Nombre de ses albums sont des invitations à explorer le monde, et Voyage aux îles de la Désolation en est un superbe exemple.

Puisqu’il ne s’agit pas de fiction, on pourrait croire (voire craindre) qu’un tel projet soit dénué de scénario. Au contraire, le récit proposé par le dessinateur est extrêmement structuré, alors même qu’il n’a été pensé et élaboré qu’après le voyage. Comme on le voit dans l’album, où il se met souvent en scène dans une sorte de dédoublement fascinant, Lepage a commencé par accumuler ébauches, esquisses, dessins terminés, tout au long de ses six semaines d’aventures.
Puis, à partir de cet abondant travail, il a constitué son histoire. Une démarche qui rattache bel et bien cet album au genre de la bande dessinée, et non pas du simple carnet de voyage.

Voyage aux îles de la Désolation dispose donc d’une véritable dramaturgie, avec ses moments de suspense, ses questionnements, ses enchaînements logiques ; mais aussi des personnages, nombreux, croqués au fur et à mesure de la traversée, qui tous jouent un rôle précis dans ce vaste théâtre humain du bout du monde, entre océan hostile et bouts de rocher perdus au milieu de l’immensité.
On suit ainsi les difficultés à ravitailler les îles en carburant en raison des conditions climatiques extrêmes. Ou on s’alarme d’une erreur de conditionnement des produits frais, qui provoque la colère des îliens dont les réserves s’amenuisent et dont l’accès aux fruits et légumes dépend entièrement du passage des navires des T.A.A.F.

En même temps, il s’agit évidemment d’un travail documentaire d’une grande précision, grâce auquel on découvre un monde dont on ignore tout ou presque.
La vie des scientifiques et des personnels sur les îles, les raisons qui les amènent si loin, les choix souvent radicaux des uns et des autres, les conditions de travail des marins travaillant sur les navettes, les fiertés et les frustrations, tout est abordé au fil de ce volumineux voyage dessiné, qui évoque également, bien sûr, la faune abondante des eaux australes et leur préservation.

D’un point de vue graphique, Emmanuel Lepage multiplie les formes et les supports, rendant la lecture à la fois rythmée, captivante et remarquablement belle.
On passe de croquis esquissés à grands traits, à de vastes planches à l’aquarelle absolument somptueuses. Les passages consacrés au récit de l’aventure sont en noir et blanc, tenus la plupart du temps dans le cadre familier des cases, tandis que les œuvres réalisées sur place s’intercalent, l’espace d’une demi-page, d’un insert fluide entre deux cases, voire sur une ou deux pages complètes.

Le résultat est superbe, d’une grande cohérence narrative, et souvent somptueux. Cette aventure, réservée à peu d’élus (et à raison, le voyage est loin d’être de tout repos !), Emmanuel Lepage nous offre de la partager en toute simplicité, ouvrant les portes d’un univers insoupçonné, où se tiennent nombre d’enjeux essentiels à la vie (survie ?) de notre planète.